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18 juillet 2014 5 18 /07 /juillet /2014 21:27

  Elle différait sans cesse le temps de l’écriture. Elle lirait des livres écrans de son silence. Silence enfance. Elle lirait pour ne pas écrire pour ne plus  souffrir de vivre. Elle vivrait entre les deux, son corps balancerait entre la feuille lue et la feuille qui s’écrirait peut-être dans un conditionnel trébuchant.

 

Aujourd’hui, elle serait dans l’herbe, à l’orée d’une forêt pyrénéenne. Elle débuterait sa quatrième relecture de Marcel Proust. Le plaisir qu’elle aurait à lire cet océan de mots serait inépuisable. Le soleil chaufferait son corps bercé par la présence des montagnes à l’horizon. Le ciel serait infini comme son plaisir de lire. Tout près d’elle, ceux qu’elle aime.

 

Elle viendrait de relire un passage dans lequel Marcel Proust parlerait de  cuisine de Françoise.  Il lui semblerait qu’elle serait là, dans cette cuisine, alors que déjà il lui semblerait avoir déjà oublié les mots la décrivant, spacieuse et propre prête à enfanter les plats magiques du savoir-faire de Françoise.  Sa mémoire serait une plage d’huile, une plage savonneuse sur laquelle coulerait le sable des lettres.  Elle aimerait apprendre sa lecture par coeur, retenir la cuisine et les légumes de Françoise. Proust et elle, un homme et une femme  dans le soleil, à travers les nuages dans l’ombre et les lumières du temps qui passerait immobile et nacré. Elle apercevrait des oiseaux s’envolant, elle serait saisie par la fragilité des fleurs sauvages, elle chasserait des moucherons inopportuns. Elle vivrait. Elle lirait. Elle n’écrirait pas. Elle avait lu dans le hasard d’un livre que l’écriture était le corps de la mère. Sa mère. Un jour, elle dirait... Un jour, elle écrirait. Mais le temps ne serait pas encore venu. Elle serait un caméléon de l’âme... Elle inventerait des pages qui diraient la multitude de son âme caméléon. Elle aurait l’obsession du temps qui passe. De la naissance à la mort.

 

Malgré tout, 32 ans plus tard, elle dit, elle écrit.

Malgré tout,  32 ans plus tard, elle a presque fini une jolie thèse sur 21 enfants, qui avec leur maman, découvrent un joli album intitulé

«La chenille qui fait des trous ».


C’est le temps de l’espoir et du sourire. Qui sait ? Son temps retrouvé ?

Printemps 1982 et peut-être printemps 2009, mais avec certitude, été 2014.


Ainsi s'achève mon 999ème article. MJA

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8 mai 2014 4 08 /05 /mai /2014 16:07

Marcel Proust

Le  Temps retrouvé

Edition établie par Pierre Clarac et André Ferré

Avec la collaboration d’Yves Sandre

Bibliothèque de la Pléiade

NrfGallimard 1914/1954


Page 889

 

Je recopie pour vous, chers Inventeurs ces deux phrases de Marcel Proust.

« Une image offerte par la vie nous apportait en réalité, à ce moment -là, des sensations multiples et différentes. La vue par exemple, de la couverture d’un livre déjà lu a tissé dans les caractères de son titre les rayons de lune d’une lointaine nuit d’été. »

Un peu plus loin Marcel Proust écrit :

 « Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfum, de sons, de projets, de climats ».

Je vous attends mes souvenirs dans mes livres fermés, tissés de lune, dans mes heures parfumées emplies de tant de projets, d’attentes et d’espoir. Ma vie me fait souvenir de tant de frémissements espérés, de soleils cachés dans les traits de mes jours. Ma vie égrène ses secrets, ses silences, et ses soupirs. Ma vie engrange mon souffle, ma respiration mon essoufflement. Ma vie m’enlace et me délasse. Abandonnée à mes souvenirs, au souffle de ma vie, je continue mon chemin fleuri et parfumé par mes longues heures : mon coffre-fort, ma richesse, mon trésor, mon or. MJA

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27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 22:01

Marcel Proust

Sur la lecture

Acte Sud, 1988,

p.37

  « Tant que la lecture est pour nous l’initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n’aurions su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. Il devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la vie personnelle de l’esprit, la lecture tend à se substituer à elle, quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal, que nous ne pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par l’effort de notre cœur, mais comme une chose matérielle déposée entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les autres et que nous n’avons qu’à prendre la peine d’atteindre sur les rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un parfait repos du corps et d’esprit. »

 Je crois qu’apprendre à  lire non passivement est affaire de l’enfance,  de son étonnement et de ses questionnements à nous.

 Je crois que le premier ressort de la lecture est l’étonnement.

 Je crois que le second ressort de la lecture est le partage.

 Je m’étonne, tu t’étonnes, il ou elle s’étonne, nous nous étonnons, vous vous étonnez, ils ou elles s’étonnent.

 Je partage, tu partages, il ou elle partage, nous partageons, vous partagez, ils ou elles partagent.

 C’est alors que la lecture advient. MJA

 

 

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7 septembre 2012 5 07 /09 /septembre /2012 17:50

Marcel Proust

A la recherche du temps perdu

Le  Temps retrouvé

Edition établie par Pierre Clarac et André Ferré

Avec la collaboration d’Yves Sandre

Bibliothèque de la Pléiade

NrfGallimard 1914/1954

 

P.894-896

« Comment la littérature de notations aurait-elle une valeur quelconque, puisque c’est sous de petites choses comme celles qu’elle note que la réalité est contenue (la grandeur dans le bruit lointain d’un aéroplane, dans la ligne du clocher de Saint-Hilaire, le passé dans la saveur d’une madeleine, etc.) et qu’elles sont sans signification par elles-mêmes si on ne l’en dégage pas ? Peu à peu, conservée par la mémoire, c’est la chaîne de toutes ces expressions inexactes où ne reste rien de ce que nous avons réellement éprouvé, qui constitue pour nous notre pensée, notre vie, la réalité, et c’est ce mensonge là que ne ferait que reproduire un art soi-disant « vécu », simple comme la vie, sans beauté, double emploi si ennuyeux et si vain de ce que nos yeux voient et de ce que notre intelligence constate qu’on se demande où celui qui s’y livre trouve l’étincelle joyeuse et motrice, capable de le mettre en train et de le faire avancer dans sa besogne. La grandeur de l’art véritable, au contraire, de celui que M.de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c’était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d’épaisseur  et d’imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir connue et qui est tout simplement notre vie. La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature ; cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d’innombrables clichés qui restent inutiles parce que l’intelligence ne les a pas « développés ». Notre vie, et aussi la vie des autres,  car le style pour l’écrivain, aussi bien que la couleur pour le peintre, est une question  non de technique mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se le multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant que nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns autres que ceux qui roulent dans l’infini et, bien des siècles après, qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Vermeer, nous envoient encore leur rayon spécial.

           

            Ce travail de l’artiste, de chercher à apercevoir sous de la matière, sous de l’expérience, sous des mots quelque chose de différent, c’est exactement le travail inverse de celui que, à chaque minute, quand nous vivons détourné de nous-même,  l’amour-propre, la passion, l’intelligence, et l’habitude, aussi accomplissent en nous, quand elles amassent au-dessus de nos impressions vraies, pour nous les cacher entièrement, les nomenclatures, les buts pratiques que nous appelons faussement la vie ; En somme, cet art si compliqué, est justement le seul art vivant. Seul il exprime pour les autres  et nous fait voir à nous-même notre propre vie, cette vie qui ne peut pas « s’observer », dont les apparences qu’on observe ont besoin d’être traduites et souvent lues à rebours et péniblement déchiffrées. Ce travail qu’avait fait notre amour propre, notre passion, notre esprit d’imitation, notre intelligence abstraite, nos habitudes, c’est ce travail que l’art défera, c’est la marche en sens contraire, le retour aux profondeurs où ce qui a existé réellement gît inconnu de nous, qu’il nous fera suivre. Et sans doute c’était une grande tentation que de recréer la vraie vie, de rajeunir les impressions. Mais il y fallait du courage de tout genre et même sentimental. Car c’était avant tout abroger ses plus chères illusions, cesser de croire à l’objectivité de ce qu’on a élaboré soi-même, et, au lieu de se bercer une centième fois de ces mots : Elle était bien gentille » lire au travers : « j’avais du plaisir à l’embrasser » Certes, ce que j’avais éprouvé dans ces heures d’amour, tous les hommes l’éprouvent aussi. On éprouve, mais ce qu’on a éprouvé est pareil à certains clichés qui ne montrent que du noir tant qu’on ne les a pas mis près d’une lampe, et qu’eux aussi il faut regarder à l’envers : on ne sait pas ce que c’est tant qu’on ne l’a pas approché de l’intelligence. Alors seulement quand elle l’a éclairé, quand elle l’a intellectualisé, on distingue, et avec quelle peine la figure de ce qu’on a senti. »

 

J’aime tant cet « intelligence de Marcel Proust » qui révèle de ma vie les clichés noirs, obscurcis par ma mémoire.

 

J’aime tant à copier son écriture parfaite quand elle  m’offre une lampe à mes chagrins et à mes joies de papillon sans mémoire.

 

Lire ce passage, révèle le négatif d’une vieille photo sépia de mon âme, celle d’un profond désir d’être écrivaine, d’être une lampe pour mes souvenirs enfouis et pour ceux des autres. Un jour peut-être, si Pierrot, au clair de la lune,  me prête sa plume, je serais écrivaine. De talent. MJA

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5 novembre 2011 6 05 /11 /novembre /2011 15:24

 Marcel Proust

A la recherche du temps perdu

Edition établie par Pierre Clarac et André Ferré

Avec la collaboration d’Yves Sandre

Bibliothèque de la Pléiade

Nrf Gallimard 1914/1954

 

Paul Ricoeur

Soi-même comme un autre

Editions du seuil 1997

Points Seuil 330

 

Cinquième étude :

L’Identité personnelle et l’identité narrative.

 

Je n’ai jamais écrit sur  Marcel Proust.

 

Je vais tenter de le faire à la lumière de ma lecture récente d’un essai de Ricœur. « Identité personnelle et identité narrative »

 

Je demande par avance pardon aux littéraires et aux philosophes. Je ne suis ni l’une ni l’autre mais l’éthique de mon blog est de tenter le difficile pari de  l’emprunt de plusieurs chemins de savoir dans un décloisonnement risqué mais passionné.

 

Ce que Ricœur m’a appris dans cet essai c’est que mon identité à la fois définie comme mêmeté (l’identité devient alors unicité dans une chaine plurielle : on me reconnaît comme unique , n fois, tant dans une dimension quantitative que dans une dimension qualitative. Toutefois un doute peut s’instaurer avec le temps qui va faire vaciller au yeux de l’autre ma consistance, ma similitude (témoignage en justice). Ce que j’ai appris aussi c’est que pour que ma mêmeté existe il faut qu’elle soit reconnue par un autre.

 

J’associe librement : pour qu’un enfant se sente exister comme « même » il doit être reconnu par ce premier autre qu’est la mère. Ainsi dès notre enfance nous avons besoin d’interaction  pour exister. J’associe sur le stade du miroir, sur Lacan, sur Wallon.

 

Ce que j’ai appris aussi,  c’est que nous ne pouvons nous vivre « même » qu’inscrit dans la permanence du temps.

 

Ce que j’ai appris encore, c’est la notion d’ « ipséité » distincte de la notion de « mêmeté », la notion de « mienneté » distincte de la notion « d’idem ». L’ipséité creuse la permanence du temps et nous inscrit cette fois-ci non pas dans la « mêmeté » mais dans ce qui nous fait « différent » de chacun. D’un vécu « d’idem » à  nous-mêmes, nous passons d’un vécu « de « différent » des autres. Ce sont là deux processus irréductibles nous dit Ricœur.. De nombreuses théories philosophiques articulent autour de ces notions  « mémoire », « pensées », « illusions ». Pour certains  Idem et Ipséité se superposent, pour d’autres ils sont distincts, notamment pour Ricœur qui fait reposer la distinction entre les deux, la dialectique entre les deux,  sur la médiation du récit. Nous, humains, nous sommes des êtres d’historicité, nous nous déployons dans une histoire, la nôtre, qui nous différencie de celle des autres, au cœur de notre idem et de notre ipséité. Nous sommes pris entre la permanence du temps et son éternité. Dans cette dialectique temporelle surgit le récit qui va donc générer notre identité narrative. L’identité narrative va médier notre identité personnelle (idem et ipséité)

 

Cet essai a été difficile à lire pour moi ; j’ai peur de trahir la pensée de Ricœur et je vous invite à vous reporter à cet essai, d’en inventer votre lecture.

 

Ce que je veux dire, c’est que durant la mienne, de lecture, j’ai pensé sans cesse à Marcel Proust qui par le récit qu’il nous fait de sa Recherche, illustre splendidement  les propos de Ricœur. Marcel Proust, dans sa  Recherche du temps perdu noue deux dimensions du temps :

 

-         Le premier temps, celui de l’idem et de sa permanence de Narrateur, homme mondain, amoureux de Gilberte et d’Albertine, esthète, juif , homme de son siècle vivant l’affaire, Dreyfus, homme de lecture,  et de nature. Ce premier temps de l’idem, dans lequel, nous lecteurs, nous le reconnaissons de chapitre en chapitre, comme résistant à l’écriture, à sa mise au travail de sa Recherche.

 

-         Le second temps, celui de l’ipséité de Marcel Proust, ipséité de l’écrivain Marcel Proust,  cette ipséité qui s’est décidée pour lui dans cette douloureuse attente du baiser du soir de sa mère, dans la saveur de la Madeleine de tante de Léonie, dans les noms de Combray, dans la sonnette du portail s’ouvrant sur Swann, ipséité qui s’est décidée aussi au moment de la mort de sa grand-mère et sur les pavés inégaux de Venise.. Là, dans ces espaces là, dans ce Temps là est né l’écrivain Marcel Proust, à la Recherche du temps de son ipséité, qui le fait si différent de tous, si prodigieusement génial, homme de paperoles et d’une seule cathédrale : son œuvre, belle à pleurer, qui l’ inscrit définitivement dans son temps mais qui du même mouvement de son génie inscrit l’humanité dans le Temps parce que c’est de cela dont il s’agit : se retrouver Soi-même c’est se retrouver comme un autre, se retrouver soi-même, c’est retrouver l’autre voir même les autres, voir même l’humanité et donc j’invente le titre de Ricœur :

 

« Soi-même comme l’humanité » et ce par la médiation des récits et de nos  livres. Bientôt Bruner. « Pourquoi nous racontons-nous des histoires ? »

 

C’est le récit de La Recherche du temps perdu qui médiatise le Narrateur (l’idem) et l’écrivain (sa mienneté) et les enjeux de ce récit, de cette recherche sont certes la mémoire trébuchante et les illusions narcissiques mais l’enjeu principal est surtout celui de se dégager vainement de  ce temps douloureux, celui qui colle à la peau de l’idem du  Narrateur  mondain mais aussi celui qui imprègne la mienneneté, l’ipséité de l’écrivain Marcel Proust.

 

Ce que je veux dire, utilisant un raccourci honteux, c’est que,  introduire le récit aux enfants dès le plus jeune âge c’est les familiariser avec les deux dimensions du temps de leur vie, celui qui les fait acteurs et auteurs de leur destin, le temps de leur idem et le temps de leur ipséité.  C’est une histoire difficile à vivre. Je pense que pour vivre une telle aventure, l’aventure de leur vie,  ils ont besoin de leur maman et du baiser du soir.

 

-         Maman, embrasse moi,

-         Maman, raconte moi une histoire.

-         Maman, j’ai peur du noir.

 

Maman, j’ai peur du temps... MJA

 

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3 novembre 2011 4 03 /11 /novembre /2011 18:15

Marcel Proust

Le  Temps retrouvé

Edition établie par Pierre Clarac et André Ferré

Avec la collaboration d’Yves Sandre

Bibliothèque de la Pléiade

NrfGallimard 1914/1954

 

Page 1047

 

« J’éprouvais un sentiment de fatigue et d’effroi à sentir que tout ce temps si long non seulement avait, sans une interruption, était vécu, pensé, sécrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était moi-même, mais encore que j’avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu’il me supportait moi, juché à son sommet vertigineux, que je ne pouvais me mouvoir sans le déplacer. La date à laquelle j’entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray, si distant et pourtant intérieur, était un point de repère dans cette dimension énorme que je me savais pas avoir. J’avais le vertige de voir au-dessus de moi, en moi pourtant, comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années. »

 

Je trouve que ce passage  est d’une essence proustienne absolue. Marcel Proust, malgré l’invisibilité du temps, le rend visible comme le ferait un peintre, comme le ferait Munch. Le Cri de Munch, n’est-il pas le cri de l’homme juché sur le Temps ? Alors que Marcel Proust prend comme repère  le bruit de la sonnette du jardin de Combray, moi, je prendrai comme repère mon premier abécédaire, découvert sur les genoux de mon père. Comme Proust, je me sens juchée sur la hauteur des années ; j’en ai le vertige.  Mais je ne crie pas : je lis et j’écris dans les rets du temps. Humblement, quotidiennement. Chaque jour scande de régularité mon vertige et mon effroi. Mes livres, mes pages écrites, sont mes repères du temps qui me collent  à la peau.

 

J’ai peur du temps, je lis, j’écris.

Tu as peur du temps, tu lis, tu écris

Il ou elle a peur du temps, il ou elle lit, écrit

Nous avons peur du temps, nous lisons, nous écrivons

Vous avez peur du temps, vous lisez, vous écrivez

Ils ou elles ont peur du temps, ils ou elles lisent, écrivent

 

Même tome P.1044

 

« Tout s’était décidé au moment où, ne pouvant plus supporter d’attendre au lendemain pour poser mes lèvres sur le visage de ma mère, j’avais pris ma résolution, j’avais sauté du lit et étais allé, en chemise de nuit, m’installer à la fenêtre par ou entrait le clair de lune jusqu’à ce que j’eusse entendu partir M.Swann. Mes parents l’avaient accompagné, j’avais entendu la porte s’ouvrir, sonner, se refermer. »

 

Tout s’était décidé au moment, c’était un dimanche soir, je rentrais à la pension, j’avais 7 ans, ne pouvant plus supporter d’attendre jusqu’au samedi suivant pour poser mes lèvres sur le visage de ma mère, j’avais pris ma résolution, j’avais sauté du lit et étais allée en chemise de nuit, m’installer à la fenêtre par ou entrait le clair de lune.

 

Depuis, je n’ai de cesse de regarder la lune, je n’ai de cesse de demander à Pierrot de me prêter sa plume pour écrire un mot. 

 

Même tome page 1039

 

« Moi je dis que la loi cruelle de l’art est que les êtres meurent et que nous-mêmes mourions en épuisant toutes les souffrances, pour que pousse l’herbe non de l’oubli mais de la vie éternelle, l’herbe drue des œuvres fécondes, sur laquelle les générations viendront faire gaîment, sans souci de ceux qui dorment en dessous leur « déjeuner sur l’herbe. »

 

J’espère que ma thèse et mon blog seront féconds, que l’herbe qui sur eux pousseront sera belle et drue, j’espère que mes petits enfants et leurs petits camarades devenus grands feront de tendres « déjeuners sur l’herbe ».

 

J’aime tant les déjeuners sur l’herbe ! Du dessous de la terre, je les entendrais penser, lire et rire, alors je serai heureuse ! MJA

 

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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 20:06

 

 Marcel Proust

Le  Temps retrouvé

Edition établie par Pierre Clarac et André Ferré

Avec la collaboration d’Yves Sandre

Bibliothèque de la Pléiade

Nrf Gallimard 1914/1954

 

Pages 1034-1036

 

Du bœuf mode

 

« D’ailleurs, comme les individualités (humaines ou non) sont dans un livre faîtes d’impressions nombreuses qui, prises de bien des jeunes filles, de bien des églises, de bien des sonates, servent à faire une seule sonate, une seule église, une seule jeune fille, ne ferais-je pas mon livre de la façon que Françoise faisait ce bœuf mode, apprécié par M.de Norpois et dont tant de morceaux de viandes ajoutés et choisis enrichissaient la gelée ? Et je réaliserais enfin ce que j’avais tant désiré dans mes promenades du côté de Guermantes et cru impossible, comme j’avais cru impossible, en rentrant de m’habituer jamais à me coucher sans embrasser ma mère ou, plus tard, à l’idée qu’Albertine aimait les femmes, idée avec laquelle j’avais fini par vivre sans même m’apercevoir de sa présence ; car nos plus grandes craintes, comme nos plus grandes espérances, ne sont pas au-dessus de nos forces, et nous pouvons finir par dominer les unes et réaliser les autres.

         Oui, à cette œuvre, cette idée du Temps que je venais de former disait qu’il était temps de me mettre. Il était grand temps ; mais, et cela justifiait l’anxiété qui s’était emparée de moi dès mon entrée dans le salon, quand les visages grimés m’avaient donné la notion du temps perdu, était-il temps encore et même étais-je encore en état ? L’esprit a ses paysages dont la contemplation ne lui est laissée qu’un temps. J’avais vécu comme un peintre montant un chemin qui surplombe un lac dont un rideau de rochers et d’arbres lui cache la vue. Par une brèche , il l’a tout entier devant lui, il prend ses pinceaux. Mais déjà vient la nuit où l’on ne peut plus peindre et sur laquelle le jour ne se relève pas. D’abord du moment que rien n’était commencé, je pouvais être inquiet, même si je croyais avoir encore devant moi, à cause de mon âge, quelques années, car mon heure pouvait sonner dans quelques minutes. Il fallait partir en effet de ceci, que j’avais un corps, c’est à dire que j’étais perpétuellement menacé d’un double danger, extérieur, intérieur aussi, étant du corps. Et avoir un corps, c’est la grande menace pour l’esprit, la vie humaine et pensante, dont il faut sans doute moins dire qu’elle est un miraculeux perfectionnement de la vie animale et physique, mais plutôt qu’elle est une imperfection, encore aussi rudimentaire  qu’est l’existence commune des protozoaires en polypiers, que le corps de la baleine etc., dans l’organisation de la vie spirituelle. Le corps enferme l’esprit dans une forteresse, bientôt la forteresse est assiégée de toute part et il faut à la fin que l’esprit se rende. »

 

Ma recherche sur l’enfance et les livres est comme un bœuf mode qui mijote, mais vraiment il n’est pas encore cuit, du tout !!! Marie-José, patiente, persévère, ça finira par sentir bon et par fondre dans la bouche ! 

 

Combien j’aime le style de Marcel Proust, parfois si concret, parfois atteignant les plus hautes cimes des métaphores poétiques, insaisissables, gorgées de désir. Parfois, comme ce soir, je rentre de Toulouse d’une journée de bruit et de livres difficiles, je mets mes chaussons et je me love dans la douceur de la Recherche ; enfin heureuse, délassée, je retrouve mon temps. Celui de mes vingt ans, celui de mon Ipséité dirait Ricœur, que justement j’ai lu aujourd’hui. Passionnant mais difficile ce Ricœur Soi-même comme un autre Cinquième étude : « L’identité personnelle et l’identité narrative » Et si ça avait un rapport avec le Narrateur à la recherche de son temps perdu, à la recherche de sa mêmeté en fugue, à la recherche de son identité personnelle dévoilée par la médiation de la narration, entre sa mêmeté et son ipséité ? Et si ça avait un rapport avec les enfants ? Le Narrateur n’abrite-t-il pas son enfance dans son souvenir du baiser du soir et puis cette histoire du livre de Georges Sand associé au souvenir de la mère ? Mémoire, Temps, recherche, Ipséité, Mêmeté, identité personnelle médiatisée par la narration, oralité. Baiser du soir. Illusion. Imagination. La petite Madeleine qui redonne l’espoir de la mémoire triomphant sur ce temps, vol au vent, volé par le vent, ce Temps si lent, ce Temps si présent, ce Temps passé, ce Temps glissant, ce Temps néant, ce Temps en dedans, en dehors, ce Temps qui dort, ce temps qui mord, ce Temps si fort, ce Temps qui sort, ce Temps qui rentre. De mon livre comme de mon antre, j'entre et je sors, je tourne les pages, ma montre tourne. Tic tac. Bruissement des feuilles au seuil du Temps si blanc, blanc comme la page. Espace. Temps. Espace /Temps. Enfant. Narrateur. Livre. Vivre. Ivre. Fève. Rêve. Sève.  Ça mijote, ça mijote ! ça sent bon la Recherche ! Ma recherche !

 

Je cherche, tu cherches, il ou elle cherche, nous cherchons, vous cherchez, ils ou elles cherchent ! MJA

 

 

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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 21:17

 

Marcel Proust

Le  Temps retrouvé

Edition établie par Pierre Clarac et André Ferré

Avec la collaboration d’Yves Sandre

Bibliothèque de la Pléiade

Nrf Gallimard 1914/1954

 

Pages 1032-1034

 

"Enfin, cette idée du Temps avait un dernier prix pour moi, elle était un aiguillon, elle me disait qu’il était temps de commencer si je voulais atteindre ce que j’avais quelquefois senti au cours de ma vie, dans de brefs éclairs, du côté de Guermantes, dans mes promenades en voiture  avec Mme de Villeparisis, et qui m’avait fait considéré la vie  comme digne d’être vécue. Combien me le semblait-elle davantage, maintenant qu’elle me semblait pouvoir être éclaircie, elle qu’on vit dans les ténèbres, ramenée au vrai de ce qu’elle était, elle qu’on fausse sans cesse, en somme réalisée dans un livre ! Que celui qui pourrait écrire un tel livre serait heureux !, pensais-je, quel labeur devant lui ! Pour en donner une idée, c’est aux arts les plus élevés et les plus différents qu’il faudrait emprunter des comparaisons ; car cet écrivain, qui d’ailleurs pour chaque caractère en ferait apparaître les faces opposées pour montrer son volume, devrait préparer son livre minutieusement, avec de perpétuels regroupement de forces, comme une offensive, le supporter comme une fatigue, l’accepter comme une règle, le construire comme une église, le suivre comme un régime, le vaincre comme un obstacle, le conquérir comme une amitié, le suralimenter comme un enfant, le créer comme un monde sans laisser de côté ses mystères qui n’ont probablement leur explication que  dans d’autres mondes est le pressentiment est ce qui nous émeut le plus dans la vie et dans l’art. Et dans ses grands livres-là, il y a des parties qui n’ont eu le temps que d’être esquissées, et qui ne seront jamais sans doute finies, à cause de l’ampleur même  du plan de l’architecte. Combien de grandes cathédrales restent inachevées ! On le nourrit, on fortifie ses parties faibles, on le préserve, mais ensuite c’est lui qui grandit, qui désigne notre tombe, la protège contre les rumeurs et quelques temps contre l’oubli. Mais pour en revenir à moi-même, je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, mon livres n’étant qu’une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l’opticien de Combray ; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes. De sorte que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire si c’est bien cela, si les mots qu’ils lisaient en eux-mêmes sont bien ceux que j’ai écrits (les divergences possibles à cet égard ne devant pas, du reste, provenir toujours de ce que je me serais trompé, mais quelquefois de ce que les yeux du lecteur ne seraient pas de ceux à qui mon livre conviendrait pour bien lire en soi-même). Et, changeant à chaque instant de comparaison selon que je me représentais mieux, et plus matériellement, la besogne à laquelle je me livrerais, je pensais que sur ma grande table  de bois blanc, regardé par Françoise, comme tous les êtres sans prétention qui vivent à côté de nous ont une certaine intuition de nos tâches (et j’avais assez oublié Albertine pour avoir pardonné à Françoise ce qu’elle avait pu faire contre elle), je travaillerais auprès d’elle, et presque comme elle (du moins comme elle faisait autrefois  si vieille maintenant, elle n’y voyait plus goutte) ; car épinglant ici un feuillet supplémentaire, je bâtirais mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. Quand je n’aurais pas auprès de moi toutes mes paperoles, comme disait Françoise, et que me manquerait juste celle d’aurais je besoin, Françoise comprendrait bien mon énervement, elle qui disait toujours qu’elle ne pouvait pas coudre si elle n’avait pas le numéro de fil et les boutons qu’il fallait. Et puis parce qu’à force de vivre ma vie, elle s’était fait du travail littéraire une sorte de compréhension instinctive, plus juste que celle de bien des gens intelligents, à plus forte raison que celle des gens bêtes. Ainsi quand j’avais autrefois fait mon article pour le Figaro, pendant que le vieux maitre d’hôtel, avec ce genre de commisération qui exagère toujours un peu ce qu’a de pénible un labeur qu’on ne pratique pas, qu’on ne conçoit même pas, et même une habitude qu’on a pas , comme les gens qui vous disent  « Tous ces gens là, vous n’avez pas assez de méfiance, c’est des copiateurs. » Et Bloch chaque fois que je lui avais esquissé quelque chose qu’il trouvait bien : « Tiens, c’est curieux, j’ai fait quelque chose de presque pareil, il faudra que je te lise cela. » (Il n’aura pas pu me le lire encore, mais allait l’écrire  le soir même.)

A force de coller les uns aux ces papiers que Françoise appelait mes paperoles, ils se déchiraient ça et là. Au besoin Françoise ne pourrait-elle pas m’aider  à les consolider, de la même façon qu’elle mettait des pièces aux parties usées de ses robes, ou qu’à la fenêtre de la cuisine, en attendant le vitrier comme moi l’imprimeur, elle collait un morceau de journal à la place d’un carreau cassé. »

 

Toutes proportions gardées, dans le temps d’un fantasme d’écrivaine,  il me semble parfois que les commentaires de mon blog sont des paperoles qui viennent là construire la cathédrale que j’aimerai tant laisser à ma mort ; une cathédrale qui dirait un humanisme de paix, le nôtre, qui déploierait les chemins d’un savoir multiple, qui en décloisonnerait son espace serré, maillé par le talent de tous. Avec mes paperoles j’aimerais écrire le possible pluriel de nos engagements éthiques dans un monde presque meilleur construit sur nos livres, comme autant de pierres pour ma cathédrale.

 

Il est temps de commencer.

Il est temps de continuer.

Il est temps de lire

Il est temps d’écrire

Il est temps de dire

 

Tant de temps perdu

A chercher mon temps

A le creuser

A le poser

A l’énumérer

 

Par mon espoir retrouvé

Par ma persévérance assumée

Par l’éternité dépliée

Par la lune patiemment admirée

Par les nuages caressés

 

Par mes livres lus

Par mes pages écrites

Par mes poèmes confiés

Par mes chagrins sacrifiés

Par mes paperoles

 

Je fonde dans le mouvement de vous, près de vous, grâce à vous, ma parole de femme libre. A vous Inventeurs de lecture, mes presque lecteurs, grâce à qui j’invente mon écriture, je vous dis un grand merci couleur soleil, couleur merveille, couleur de ma colombe en résine, ma douce et espiègle compagne.

 

Je continue, tu continues, il ou elle continue, nous continuons, vous continuez, ils ou elles continuent... d’inventer la vie !!! MJA

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Published by Marie-José Annenkov - dans Marcel Proust
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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 23:36

Marcel Proust

 

A la recherche du temps perdu

Le temps retrouvé

Bibliothèque de la Pléiade

Nrf Gallimard 1954

 

P.883-884

 

« Justement, comme, en entrant dans cette bibliothèque, je m’étais souvenu de ce que les Goncourt disent des belles éditions originales qu’elles contient, je m’étais promis de les regarder tandis que j’étais enfermé ici. Et tout en poursuivant mon raisonnement, je tirais un à un, sans trop y faire attention, du reste, les précieux volumes, quand au moment où distraitement l’un d’eux : François le Champi de Georges Sand, je me sentis désagréablement frappé comme par quelque impression trop en désaccord avec mes pensées actuelles, jusqu’au moment où avec une émotion  qui allait jusqu’à me faire pleurer, je reconnus combien cette impression était d’accord avec elle. Tandis que dans la chambre mortuaire les employés des pompes funèbre se préparent à descendre la bière, et que le fils d’un homme qui a rendu des services à la patrie serrent la main aux derniers amis qui défilent, si tout à coup retenti sous les fenêtres une fanfare, il se révolte, croyant à quelque moquerie dont on insulte son chagrin ; mais lui, qui est resté maître de soi jusque là, ne peut plus retenir ses larmes, car il vient de comprendre que ce qu’il entend c’est la musique d’un régiment qui s’associe à son deuil et rend honneur à la dépouille de son père. Tel,  je venais de reconnaître combien s’accordait  avec mes pensées actuelles, la douloureuse impression que j’avais éprouvée en voyant ce titre d’un livre dans la bibliothèque du prince de Guermantes ; titre qui m’avait donné l’idée que la littérature nous offrait vraiment ce monde de mystère que je ne trouvais plus en elle. Et pourtant ce n’était pas un livre bien extraordinaire, c’était François le Champi. Mais ce nom là, comme le nom des Guermantes, n’était pas pour moi, comme ceux que j’avais connus depuis. Le souvenir de ce qui m’avait semblé inexplicable dans le sujet de François le Champi tandis que maman me lisait le livre de George Sand, était réveillé par ce titre (aussi bien que le nom de Guermantes depuis longtemps, contenait pour moi tant de féodalité – comme François le Champi l’essence du roman - ), et se substituait par cet instant à l’idée fort commune de ce que sont les romans berrichons de George Sand. Dans son dîner, quand la pensée reste toujours à la surface, j’aurai sans doute parler de François le Champi et des Guermantes sans que ni l’un ni l’autre fussent ceux de Combray. Mais, quand j’étais seul, comme en ce moment, c’est à une profondeur plus grande que j’avais plongé. A ce moment-là, l’idée de telle personne dont j’avais fait la connaissance dans le monde était cousine de Madame de Guermantes, c’est à dire d’un personnage de lanterne magique me semblait incompréhensible, et tout autant, que les plus beaux livres que j’avais lus fussent – je ne dis pas même supérieurs, ce qu’ils étaient pourtant – mais égaux à ce texte extraordinaire François le Champi. C’était une impression bien ancienne, où mes souvenirs d’enfance et de famille étaient tendrement mêlés et que je n’avais pas reconnusse tout de suite. Je m’étais au premier instant demandé avec colère quel était l’étranger qui venait me faire du mal. Cet étranger, c’était moi-même, c’était l’enfant que j’étais alors, que le livre venait de susciter en moi, car de moi ne connaissant que cet enfant,  c’est cet enfant que le livre avait appelé tout de suite, ne voulant être regardé que par ses yeux, aimé que par son cœur, et ne parler qu’à lui. Aussi ce livre que ma mère m’avait lu haut à Combray presque jusqu’au matin, avait-il gardé pour moi tout le charme de cette nuit là. Certes, la « plume » de George Sand, pour prendre une expression de Brichot qui aimait tant dire qu’un livre était écrit « d’une plume alerte », ne me semblait plus du tout, comme elle avait paru si longtemps à ma mère avant qu’elle modelât lentement ses goûts littéraires sur les miens, une plume magique. Mais c’était une plume qui sans le vouloir j’avais électrisée comme s’amusent souvent à faire les collégiens, et voici mille riens de Combray, et que je n’apercevais plus depuis longtemps, sautaient légèrement d’eux-mêmes et venaient à la queue leu leu se suspendre au bec aimanté en une chaîne interminable et tremblante de souvenirs. »

 

Mots-clef :  livre et maman . MJA

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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 19:01

Jean Santeuil

Précédé de

Les plaisirs et les jours

 

Edition établie par Pierre Clarac

Avec la collaboration d’Yves Sandre

Bibliothèque de la Pléiade

Nrf Gallimard 1971

 

Jean Santeuil.

A Iliers

P.325

 

 « A peine on avait poussé la porte du parc, qu’entre les branches des buissons on voyait blotties de grosses « boules de neige », comme le jardinier disait à Jean qu’elles s’appelaient, mais que cueillies ne fondaient pas dans sa main, qui restaient toutes blanches et aussi grosses que dans les vases de la salle à manger.

Jean pensait vaguement qu’on était arrivé enfin à ces jours où rien ne se changeraient plus, à partir desquels sa mère resterait éternellement jeune et lui éternellement libre et gai, dans le même soleil ardent, immuablement établi sur la terre. Après les premiers buissons de boules de neige, le    (blanc dans le texte) mêlait de temps en temps à son feuillage sombre ses fleurs de fine mousseline aux étoiles brillantes que <jean rien qu’en les touchant faisait tomber, s’émiettant et répandant une bonne odeur comme la pâtisserie. Partout, nées de la terre, sorties de l’écorce, posées sur l’eau de molles créatures vivaient dans leur parfum, laissant flotter leur ravissante couleur. Cette douce couleur mauve qui, après la pluie, dans un arc qui semble tout voisin mais qu’on ne saurait approcher, se montre à nous mais dans le ciel entre les branches, métamorphosée en molles et fines fleurs, on pouvait la regarder, l’approcher, respirer son odeur, fine comme elle, aux branches du lilas, l’emporter avec soi ;  Les Orientaux n’ont pas pu donner à un vase, une couleur plus précieuse. Et, c’est l’Orient du reste qui a donné sa vie à ses beaux lilas, de sang persan, mauve ou d’une blancheur d’anis, sveltes Shéhérazade immobiles entre les branches, dans leur nudité précieuse d’étoffe, toutes limpides encore des parfums dont elles semblent sortir et qu’elles exhalent violemment. »

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