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7 septembre 2012 5 07 /09 /septembre /2012 17:50

Marcel Proust

A la recherche du temps perdu

Le  Temps retrouvé

Edition établie par Pierre Clarac et André Ferré

Avec la collaboration d’Yves Sandre

Bibliothèque de la Pléiade

NrfGallimard 1914/1954

 

P.894-896

« Comment la littérature de notations aurait-elle une valeur quelconque, puisque c’est sous de petites choses comme celles qu’elle note que la réalité est contenue (la grandeur dans le bruit lointain d’un aéroplane, dans la ligne du clocher de Saint-Hilaire, le passé dans la saveur d’une madeleine, etc.) et qu’elles sont sans signification par elles-mêmes si on ne l’en dégage pas ? Peu à peu, conservée par la mémoire, c’est la chaîne de toutes ces expressions inexactes où ne reste rien de ce que nous avons réellement éprouvé, qui constitue pour nous notre pensée, notre vie, la réalité, et c’est ce mensonge là que ne ferait que reproduire un art soi-disant « vécu », simple comme la vie, sans beauté, double emploi si ennuyeux et si vain de ce que nos yeux voient et de ce que notre intelligence constate qu’on se demande où celui qui s’y livre trouve l’étincelle joyeuse et motrice, capable de le mettre en train et de le faire avancer dans sa besogne. La grandeur de l’art véritable, au contraire, de celui que M.de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c’était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d’épaisseur  et d’imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir connue et qui est tout simplement notre vie. La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature ; cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d’innombrables clichés qui restent inutiles parce que l’intelligence ne les a pas « développés ». Notre vie, et aussi la vie des autres,  car le style pour l’écrivain, aussi bien que la couleur pour le peintre, est une question  non de technique mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se le multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant que nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns autres que ceux qui roulent dans l’infini et, bien des siècles après, qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Vermeer, nous envoient encore leur rayon spécial.

           

            Ce travail de l’artiste, de chercher à apercevoir sous de la matière, sous de l’expérience, sous des mots quelque chose de différent, c’est exactement le travail inverse de celui que, à chaque minute, quand nous vivons détourné de nous-même,  l’amour-propre, la passion, l’intelligence, et l’habitude, aussi accomplissent en nous, quand elles amassent au-dessus de nos impressions vraies, pour nous les cacher entièrement, les nomenclatures, les buts pratiques que nous appelons faussement la vie ; En somme, cet art si compliqué, est justement le seul art vivant. Seul il exprime pour les autres  et nous fait voir à nous-même notre propre vie, cette vie qui ne peut pas « s’observer », dont les apparences qu’on observe ont besoin d’être traduites et souvent lues à rebours et péniblement déchiffrées. Ce travail qu’avait fait notre amour propre, notre passion, notre esprit d’imitation, notre intelligence abstraite, nos habitudes, c’est ce travail que l’art défera, c’est la marche en sens contraire, le retour aux profondeurs où ce qui a existé réellement gît inconnu de nous, qu’il nous fera suivre. Et sans doute c’était une grande tentation que de recréer la vraie vie, de rajeunir les impressions. Mais il y fallait du courage de tout genre et même sentimental. Car c’était avant tout abroger ses plus chères illusions, cesser de croire à l’objectivité de ce qu’on a élaboré soi-même, et, au lieu de se bercer une centième fois de ces mots : Elle était bien gentille » lire au travers : « j’avais du plaisir à l’embrasser » Certes, ce que j’avais éprouvé dans ces heures d’amour, tous les hommes l’éprouvent aussi. On éprouve, mais ce qu’on a éprouvé est pareil à certains clichés qui ne montrent que du noir tant qu’on ne les a pas mis près d’une lampe, et qu’eux aussi il faut regarder à l’envers : on ne sait pas ce que c’est tant qu’on ne l’a pas approché de l’intelligence. Alors seulement quand elle l’a éclairé, quand elle l’a intellectualisé, on distingue, et avec quelle peine la figure de ce qu’on a senti. »

 

J’aime tant cet « intelligence de Marcel Proust » qui révèle de ma vie les clichés noirs, obscurcis par ma mémoire.

 

J’aime tant à copier son écriture parfaite quand elle  m’offre une lampe à mes chagrins et à mes joies de papillon sans mémoire.

 

Lire ce passage, révèle le négatif d’une vieille photo sépia de mon âme, celle d’un profond désir d’être écrivaine, d’être une lampe pour mes souvenirs enfouis et pour ceux des autres. Un jour peut-être, si Pierrot, au clair de la lune,  me prête sa plume, je serais écrivaine. De talent. MJA

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Published by Marie-José Annenkov - dans Marcel Proust
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