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1 novembre 2011 2 01 /11 /novembre /2011 21:17

 

Marcel Proust

Le  Temps retrouvé

Edition établie par Pierre Clarac et André Ferré

Avec la collaboration d’Yves Sandre

Bibliothèque de la Pléiade

Nrf Gallimard 1914/1954

 

Pages 1032-1034

 

"Enfin, cette idée du Temps avait un dernier prix pour moi, elle était un aiguillon, elle me disait qu’il était temps de commencer si je voulais atteindre ce que j’avais quelquefois senti au cours de ma vie, dans de brefs éclairs, du côté de Guermantes, dans mes promenades en voiture  avec Mme de Villeparisis, et qui m’avait fait considéré la vie  comme digne d’être vécue. Combien me le semblait-elle davantage, maintenant qu’elle me semblait pouvoir être éclaircie, elle qu’on vit dans les ténèbres, ramenée au vrai de ce qu’elle était, elle qu’on fausse sans cesse, en somme réalisée dans un livre ! Que celui qui pourrait écrire un tel livre serait heureux !, pensais-je, quel labeur devant lui ! Pour en donner une idée, c’est aux arts les plus élevés et les plus différents qu’il faudrait emprunter des comparaisons ; car cet écrivain, qui d’ailleurs pour chaque caractère en ferait apparaître les faces opposées pour montrer son volume, devrait préparer son livre minutieusement, avec de perpétuels regroupement de forces, comme une offensive, le supporter comme une fatigue, l’accepter comme une règle, le construire comme une église, le suivre comme un régime, le vaincre comme un obstacle, le conquérir comme une amitié, le suralimenter comme un enfant, le créer comme un monde sans laisser de côté ses mystères qui n’ont probablement leur explication que  dans d’autres mondes est le pressentiment est ce qui nous émeut le plus dans la vie et dans l’art. Et dans ses grands livres-là, il y a des parties qui n’ont eu le temps que d’être esquissées, et qui ne seront jamais sans doute finies, à cause de l’ampleur même  du plan de l’architecte. Combien de grandes cathédrales restent inachevées ! On le nourrit, on fortifie ses parties faibles, on le préserve, mais ensuite c’est lui qui grandit, qui désigne notre tombe, la protège contre les rumeurs et quelques temps contre l’oubli. Mais pour en revenir à moi-même, je pensais plus modestement à mon livre, et ce serait même inexact de dire en pensant à ceux qui le liraient, à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas selon moi, mes lecteurs, mais les propres lecteurs d’eux-mêmes, mon livres n’étant qu’une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l’opticien de Combray ; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes. De sorte que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire si c’est bien cela, si les mots qu’ils lisaient en eux-mêmes sont bien ceux que j’ai écrits (les divergences possibles à cet égard ne devant pas, du reste, provenir toujours de ce que je me serais trompé, mais quelquefois de ce que les yeux du lecteur ne seraient pas de ceux à qui mon livre conviendrait pour bien lire en soi-même). Et, changeant à chaque instant de comparaison selon que je me représentais mieux, et plus matériellement, la besogne à laquelle je me livrerais, je pensais que sur ma grande table  de bois blanc, regardé par Françoise, comme tous les êtres sans prétention qui vivent à côté de nous ont une certaine intuition de nos tâches (et j’avais assez oublié Albertine pour avoir pardonné à Françoise ce qu’elle avait pu faire contre elle), je travaillerais auprès d’elle, et presque comme elle (du moins comme elle faisait autrefois  si vieille maintenant, elle n’y voyait plus goutte) ; car épinglant ici un feuillet supplémentaire, je bâtirais mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. Quand je n’aurais pas auprès de moi toutes mes paperoles, comme disait Françoise, et que me manquerait juste celle d’aurais je besoin, Françoise comprendrait bien mon énervement, elle qui disait toujours qu’elle ne pouvait pas coudre si elle n’avait pas le numéro de fil et les boutons qu’il fallait. Et puis parce qu’à force de vivre ma vie, elle s’était fait du travail littéraire une sorte de compréhension instinctive, plus juste que celle de bien des gens intelligents, à plus forte raison que celle des gens bêtes. Ainsi quand j’avais autrefois fait mon article pour le Figaro, pendant que le vieux maitre d’hôtel, avec ce genre de commisération qui exagère toujours un peu ce qu’a de pénible un labeur qu’on ne pratique pas, qu’on ne conçoit même pas, et même une habitude qu’on a pas , comme les gens qui vous disent  « Tous ces gens là, vous n’avez pas assez de méfiance, c’est des copiateurs. » Et Bloch chaque fois que je lui avais esquissé quelque chose qu’il trouvait bien : « Tiens, c’est curieux, j’ai fait quelque chose de presque pareil, il faudra que je te lise cela. » (Il n’aura pas pu me le lire encore, mais allait l’écrire  le soir même.)

A force de coller les uns aux ces papiers que Françoise appelait mes paperoles, ils se déchiraient ça et là. Au besoin Françoise ne pourrait-elle pas m’aider  à les consolider, de la même façon qu’elle mettait des pièces aux parties usées de ses robes, ou qu’à la fenêtre de la cuisine, en attendant le vitrier comme moi l’imprimeur, elle collait un morceau de journal à la place d’un carreau cassé. »

 

Toutes proportions gardées, dans le temps d’un fantasme d’écrivaine,  il me semble parfois que les commentaires de mon blog sont des paperoles qui viennent là construire la cathédrale que j’aimerai tant laisser à ma mort ; une cathédrale qui dirait un humanisme de paix, le nôtre, qui déploierait les chemins d’un savoir multiple, qui en décloisonnerait son espace serré, maillé par le talent de tous. Avec mes paperoles j’aimerais écrire le possible pluriel de nos engagements éthiques dans un monde presque meilleur construit sur nos livres, comme autant de pierres pour ma cathédrale.

 

Il est temps de commencer.

Il est temps de continuer.

Il est temps de lire

Il est temps d’écrire

Il est temps de dire

 

Tant de temps perdu

A chercher mon temps

A le creuser

A le poser

A l’énumérer

 

Par mon espoir retrouvé

Par ma persévérance assumée

Par l’éternité dépliée

Par la lune patiemment admirée

Par les nuages caressés

 

Par mes livres lus

Par mes pages écrites

Par mes poèmes confiés

Par mes chagrins sacrifiés

Par mes paperoles

 

Je fonde dans le mouvement de vous, près de vous, grâce à vous, ma parole de femme libre. A vous Inventeurs de lecture, mes presque lecteurs, grâce à qui j’invente mon écriture, je vous dis un grand merci couleur soleil, couleur merveille, couleur de ma colombe en résine, ma douce et espiègle compagne.

 

Je continue, tu continues, il ou elle continue, nous continuons, vous continuez, ils ou elles continuent... d’inventer la vie !!! MJA

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Published by Marie-José Annenkov - dans Marcel Proust
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