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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 20:06

 

 Marcel Proust

Le  Temps retrouvé

Edition établie par Pierre Clarac et André Ferré

Avec la collaboration d’Yves Sandre

Bibliothèque de la Pléiade

Nrf Gallimard 1914/1954

 

Pages 1034-1036

 

Du bœuf mode

 

« D’ailleurs, comme les individualités (humaines ou non) sont dans un livre faîtes d’impressions nombreuses qui, prises de bien des jeunes filles, de bien des églises, de bien des sonates, servent à faire une seule sonate, une seule église, une seule jeune fille, ne ferais-je pas mon livre de la façon que Françoise faisait ce bœuf mode, apprécié par M.de Norpois et dont tant de morceaux de viandes ajoutés et choisis enrichissaient la gelée ? Et je réaliserais enfin ce que j’avais tant désiré dans mes promenades du côté de Guermantes et cru impossible, comme j’avais cru impossible, en rentrant de m’habituer jamais à me coucher sans embrasser ma mère ou, plus tard, à l’idée qu’Albertine aimait les femmes, idée avec laquelle j’avais fini par vivre sans même m’apercevoir de sa présence ; car nos plus grandes craintes, comme nos plus grandes espérances, ne sont pas au-dessus de nos forces, et nous pouvons finir par dominer les unes et réaliser les autres.

         Oui, à cette œuvre, cette idée du Temps que je venais de former disait qu’il était temps de me mettre. Il était grand temps ; mais, et cela justifiait l’anxiété qui s’était emparée de moi dès mon entrée dans le salon, quand les visages grimés m’avaient donné la notion du temps perdu, était-il temps encore et même étais-je encore en état ? L’esprit a ses paysages dont la contemplation ne lui est laissée qu’un temps. J’avais vécu comme un peintre montant un chemin qui surplombe un lac dont un rideau de rochers et d’arbres lui cache la vue. Par une brèche , il l’a tout entier devant lui, il prend ses pinceaux. Mais déjà vient la nuit où l’on ne peut plus peindre et sur laquelle le jour ne se relève pas. D’abord du moment que rien n’était commencé, je pouvais être inquiet, même si je croyais avoir encore devant moi, à cause de mon âge, quelques années, car mon heure pouvait sonner dans quelques minutes. Il fallait partir en effet de ceci, que j’avais un corps, c’est à dire que j’étais perpétuellement menacé d’un double danger, extérieur, intérieur aussi, étant du corps. Et avoir un corps, c’est la grande menace pour l’esprit, la vie humaine et pensante, dont il faut sans doute moins dire qu’elle est un miraculeux perfectionnement de la vie animale et physique, mais plutôt qu’elle est une imperfection, encore aussi rudimentaire  qu’est l’existence commune des protozoaires en polypiers, que le corps de la baleine etc., dans l’organisation de la vie spirituelle. Le corps enferme l’esprit dans une forteresse, bientôt la forteresse est assiégée de toute part et il faut à la fin que l’esprit se rende. »

 

Ma recherche sur l’enfance et les livres est comme un bœuf mode qui mijote, mais vraiment il n’est pas encore cuit, du tout !!! Marie-José, patiente, persévère, ça finira par sentir bon et par fondre dans la bouche ! 

 

Combien j’aime le style de Marcel Proust, parfois si concret, parfois atteignant les plus hautes cimes des métaphores poétiques, insaisissables, gorgées de désir. Parfois, comme ce soir, je rentre de Toulouse d’une journée de bruit et de livres difficiles, je mets mes chaussons et je me love dans la douceur de la Recherche ; enfin heureuse, délassée, je retrouve mon temps. Celui de mes vingt ans, celui de mon Ipséité dirait Ricœur, que justement j’ai lu aujourd’hui. Passionnant mais difficile ce Ricœur Soi-même comme un autre Cinquième étude : « L’identité personnelle et l’identité narrative » Et si ça avait un rapport avec le Narrateur à la recherche de son temps perdu, à la recherche de sa mêmeté en fugue, à la recherche de son identité personnelle dévoilée par la médiation de la narration, entre sa mêmeté et son ipséité ? Et si ça avait un rapport avec les enfants ? Le Narrateur n’abrite-t-il pas son enfance dans son souvenir du baiser du soir et puis cette histoire du livre de Georges Sand associé au souvenir de la mère ? Mémoire, Temps, recherche, Ipséité, Mêmeté, identité personnelle médiatisée par la narration, oralité. Baiser du soir. Illusion. Imagination. La petite Madeleine qui redonne l’espoir de la mémoire triomphant sur ce temps, vol au vent, volé par le vent, ce Temps si lent, ce Temps si présent, ce Temps passé, ce Temps glissant, ce Temps néant, ce Temps en dedans, en dehors, ce Temps qui dort, ce temps qui mord, ce Temps si fort, ce Temps qui sort, ce Temps qui rentre. De mon livre comme de mon antre, j'entre et je sors, je tourne les pages, ma montre tourne. Tic tac. Bruissement des feuilles au seuil du Temps si blanc, blanc comme la page. Espace. Temps. Espace /Temps. Enfant. Narrateur. Livre. Vivre. Ivre. Fève. Rêve. Sève.  Ça mijote, ça mijote ! ça sent bon la Recherche ! Ma recherche !

 

Je cherche, tu cherches, il ou elle cherche, nous cherchons, vous cherchez, ils ou elles cherchent ! MJA

 

 

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Published by Marie-José Annenkov - dans Marcel Proust
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