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11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 19:22

Hymne à la lune

 

Lune, protège nous, nous si différents mais si aimants dans le balbutiement de notre savoir.

 

Lune, blottie dans le grand noir, enveloppe-nous d’espoir

 

Lune, vers qui chaque soir, je dirige mon regard, envoie-moi ta sagesse immobile

 

Lune, mordue par les nuages, grignotée par eux, dans le grand ciel étoilé, dis-moi que vivre est possible, que marcher sur le fil du temps de nous tous, est à portée de mes pas, à portée de mon regard tendu vers toi

 

Lune brillante, lune-croissant, lune pleine, lune rousse, lune-dessin d’enfant emporte-moi loin, très loin, fais-moi découvrir chaque étoile, fait moi découvrir l’univers, fais-moi découvrir l’autre, mon camarade du monde

 

Lune universelle, lune-planète, emporte-moi vers la paix, apaise mon cœur de femme désorientée par l’inconnu, donne poids à mon silence, abrite mon absence à eux, les autres

 

Lune persévérante, lune obstinée, chaque soir à te montrer, à nous pauvres humains qui prenons à peine le temps de te regarder et de t’aimer

 

Lune mystérieuse et secrète, tu tais ma solitude, tu clos ma journée par un instant de lumière et doucement, avec toi, je glisse dans ma nuit, je glisse dans sommeil. J’abandonne, je m’abandonne. Je tourne la page de ma journée, je m’avance dans ma trêve, je m’avance dans mes rêves.

 

Lune d’or,  lune blonde, lune blanche, lune, ma lune, merci d’être là chaque soir, dans le noir. Tu me rassures, moi la peureuse, moi l’effrayée, moi la tremblante d’exister.

 

Merci Pierrot, au clair de notre lune, de me prêter ta plume si souvent, dans le vent de ma vie qui s’envole

 

Sous la lune . MJA

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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 19:20

 


  Un ami m'a dit qu'en hébreu, Zahra signifiait "étrangère". J'en suis profondément touchée ; cela donne sens à mon combat pour le respect des étrangers, pour leurs droit à vivre dans la dignité, avec ou sans papiers. MJA

 

 

 

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27 août 2011 6 27 /08 /août /2011 20:58

Carole Bitoun

Préface de Beate Klarsfeld

La révolte au féminin

Portraits de femmes exemplaire

Editons Hugo et Cie, 2007

                 (2)

Partie : Exister

 

Olympes de Gouges

Flora Tristan

Louise Michel

Rosa Luxemburg

Simone Weil

 

C’est avec un grand honneur que mon blog donne la parole à ces  femmes. C’est du lieu d’elle, ce soir, que j’existe et persévère à me nommer : « Femme ». C’est dans leur sillage que je m’écris, c’est dans leur combat que je me reconnais, c’est de leur chagrin et de leurs espoirs que mon cœur bat.

J’ai mal à l’injustice qui fut la leur et qui est encore  mienne tant le combat des femmes pour exister est séculaire pour ne pas dire millénaire.

Je vous invite à découvrir leurs mots et avec elles, que vous soyez homme, que vous soyez femme, de vous souvenir que le combat pour l’égalité des femmes est le combat pour une humanité digne de ce nom et donc à larges regards, le cœur ouvert sur leurs mots qui firent destin, trop souvent de longs emprisonnement voire même de peine de mort par guillotine. Ecoutons les et remercions Carole Bitoun, de nous avoir restitué, par des sources rigoureuses, leur parcours, de leur naissance à leur mort, de les avoir si bien citées, redonnant sens à leur vie, par leurs propres mots, alors qu’elles furent durement opprimées, mutilées, brisées, déportées, emprisonnées, assassinées pour cause de leur désir, sur lequel elles n’ont pas cédé, celui,  d’EXISTER FEMME !

 

Olympes de Gouges ( 1748-1793)

 

         « « Homme, es-tu capable d’être juste ? [...] Qui t’a donnée le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? [...] L’homme seul [...] veut commander en despote sur un sexe , qui a reçu toutes les facultés intellectuelles [...]  et qui prétend jouir de la Révolution et réclamer ses droits à l’égalité » (Préface de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne »

 

         Flora Tristan (1803-1844)

           

            « Je ne veux pas avoir de tombeau, je laisse ma pensée dans le monde » (dernière volonté)

 

         Louise Michel 1748-1793

 

         « Je ne voulais pas être le potage d’un homme »

(ça, ça me plaît , c’est court et efficace !)

Louise Michel, Mémoires, Paris, 1886.

 

         Rosa Luxemburg 1870-1919

 

         De Breslau, sa neuvième prison, elle écrit :

         « Hier, je restée longtemps éveillée [...] j’ai pensé : comme c’est étrange, je vis perpétuellement dans une ivresse joyeuse – sans raison. Je suis étendue là, seule livrée à l’obscurité et à l’ennui, à l’hiver et malgré tout une joie étrange, inconcevable, fait batte mon cœur, comme si je marchais dans une prairie en fleurs sous un soleil éclatant [...]. Je cherche une raison à cette joie, je n’en trouve pas. [...] Je crois que la vie elle même est l’unique secret.[...]   ( Lettre à Sophie Liebknecht (épouse de Karl Liebknecht)

 

Simone Weil (1909-1943)

« Il faut accomplir le possible pour atteindre l’impossible »

 

Femme, je conjugue :

         J’existe, tu existes, elle existe, nous existons, vous existez, elles existent

 

Homme, tu conjugues :

         Oui, la femme existe, je le sais !

Oui, la femme existe, tu le sais !

Oui, la femme existe, il le sait !

Oui, la femme existe, nous le savons !

Oui, la femme existe, vous le savez !

Oui, la femme existe, ils le savent !

 

Hommes, et femmes, impatients de lire la seconde partie du beau livre de Carole Bitoun, La révolte au féminin, partie intitulée« Résister » et de découvrir Germaine Tillon, Juliette Ténine, Lucie Aubrac, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Sophie Scholl, tournent la page et lentement se préparent à écouter celles qui s’avancent !

Bientôt, je vous raconterai ces femmes, nous les écouterons, et ensemble, hommes et femmes de bonne volonté, de justice et d’égalité entre tous, entre toutes, nous continuerons LIBRES et EGAUX  ! MJA

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19 août 2011 5 19 /08 /août /2011 15:27

Carole Bitoun

Préface de Beate Klarsfeld

La révolte au féminin

Portraits de femmes exemplaires

Editons Hugo et Cie,

 

La révolte au féminin (1)

Préface de Béate Klarsfeld

                 et

Avant-propos de Carole Bitoun

 

Le 11 août 2010, je vous présentais, dans cette même catégorie « Femmes » cet ouvrage qui m’avait tant plu. Presque un an après, j’ai eu le désir de relire ce livre et l’idée m’est venue de vous le présenter chapitre par chapitre muée par une limpidité obstinée de ma lecture de ces femmes  révoltées et qui ont fait de leur révolte le meilleur. Non pas le presque meilleur, comme je l'écris parfois, mais le meilleur.

 

La préface est signée Béate Klarsfeld, seule de ses femmes qu’a rencontrée l’auteure (elle nous le confie dans son avant-propos). Quelque chose m’intrigue dans cette préface et je vous en fais part.

 

Généralement, une préface renvoie au sens et au déroulement de l’ouvrage. Beaucoup de personnes, je le sais ne la lisent pas ou la lisent après lecture du livre. Personnellement je la lis en premier, banalement. Je la lis toujours comme une clé, comme une porte ouverte sur l’écriture de l’auteur. Et voilà ce qui m’étonne : cette fois-ci, la préface est une parole inaugurale de femme. Par ses mots qui disent son propre mouvement de femme en révolte, elle introduit au mouvement et à la révolte de ses compagnes, comme si ses propres mots emportaient le sens de toutes celles qui vont suivre. Je trouve ça très beau. Son discours est exemplaire au sens « fait exemple générique », son discours emporte le sens générique des femmes du livre. Quelle charge, quelle responsabilité pour Béate Klarsfeld ! Mais c’est avant tout, comme femme responsable que se définit Béate. Non coupable d’être allemande, mais responsable de l’être, responsable devant l’histoire, responsable dans son engagement auprès de celui qu’elle définit comme son grand amour : Serge Klarsfeld qui lui a permis de dire ses mots de silence qu’elle en avait en elle. Je trouve qu’elle donne ainsi un très beau sens à l’amour. Elle l’a rencontré dans une rame de métro, il la croyait anglaise, elle était allemande, il était juif.  Elle l’épousa le 7 novembre 1963. J’aime son écriture simple qui dit son enfance, sa rapide indépendance, qui dit sa vie simplement, qui dit ses engagements passionnés et sans concession. Ainsi la gifle publique au chancelier Kiesinger dont les sympathies nazies n’étaient un secret en personne. Scandale, arrestation, condamnation, amnistie mais surtout acte libre et responsable. Responsable, encore et toujours,  aux côtés de Serge dans sa poursuite des criminels nazis, en Allemagne, en Argentine, au Chili, en Bolivie. Engagement aussi dans la sécurité d’Israël. Elle eût bien d’autres combats, qu’elle ne raconte pas dans ces pages qui ne sont pas sa biographie (je vous invite à surfer pour la découvrir) mais qui sont ses mots de femme vivante et révoltée, ses mots d’amour pour son mari et pour Raïssa la mère de Serge Klarsfeld, femme qui nous confie-t-elle a donné à sens à son existence de militante contre l’horreur de la Shoah. Pour elle, son combat n’est pas de faire la morale mais de créer un réel changement. Elle nous confie avec humilité qu’il est plus facile d’être une femme révoltée que de créer dans le mouvement d’une élaboration de chercheuse ou d’artiste. Personnellement, je nuancerai car je pense que la révolte résulte aussi d’une patiente élaboration.  Il m’a semblé lire que pour elle, sa révolte de femme se conjugue avec ses verbes respirer et exister et je pense qu’il en de même pour toutes les femmes de cet ouvrage dans lequel Carol Bitoun a voulu saisir la révolte et le mouvement qui traversent patiemment les verbes de la table des matières :

 

Exister, résister, choisir, combattre aujourd’hui. Des femmes, celles choisies par Carole Bitoun, commes des oiseaux en plein vol de leur révolte, viennent se poser sur ces verbes de vie.

 

         Carol Bitoun, dans son avant-propos, nous rappelle que la révolte n’est pas un élixir de jeunesse et que toutes les femmes rebelles qu’elles présentent dans son livre ont vécu âgées, très âgées (exceptée Simone Weil, morte à 34 ans).

 

Carole Bitoun nous confie comment elle s’est laissée emportée dans le tourbillon de ces femmes et de « leur rage », comment elle a tenté de les saisir dans la marche déterminée de leur vie et de leur révolte, qui nous dit-elle, n’est pas un cri de douleur, mais un cri de joie, un cri de vie.

 

Béate Klarsfeld comme Carole Bitoun, nous introduisent toutes les deux, exemplairement, à la vie des femmes révoltées de ce livre que j’ai tant aimé et sagement, obstinément, je vous promets, dans les pas de Carole Bitoun et de Béate Klarsfeld, de vous présenter ces femmes, du lieu de ma propre révolte, qui cela est certain, s’est glissée dans ma lecture.

 

A bientôt mais dès maintenant, conjuguons sans plus attendre,

 

Femme, je me révolte, femme tu te révoltes, femme, elle se révolte, femmes nous nous révoltons, femmes, vous vous révoltez, femmes, elles se révoltent.

 

Bonne rentrée messieurs !!! MJA

 

 

 

 

 

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17 août 2011 3 17 /08 /août /2011 19:47

17 août 2011 : Cela fait 9 ans Béatrice que tu nous a quittés.

 

J’écrivais le jeudi 29 août 2002

Texte lu aux obsèques de Béatrice. Rien que d ‘écrire le mot « obsèques » me fait pleurer.  Mon cœur est une boule noire. Hier, j’ai acheté des vêtements noirs. Les couleurs me sont impossibles à porter.

 

Texte lu d’une voix claire et désespérée :

 

 C’est chez Montaigne que j’ai trouvé les mots qui disent ma peine.

 

« Si on me presse de dire pourquoi j’aimais Béatrice, je dirais –parce que c’était elle parce que c’était moi- »

 

Béatrice mon amie de toujours, je t’appelais ma jumelle.

 

Ensemble, nous avons partagé tant d’années et tant de tasses de thé...

 

Je  ne sais pas comment je vais avancer dans cet infini noir de ma tristesse

 

Aujourd’hui 17 août 2011, je sais que j’ai avancé dans ma tristesse ; la douleur ne me poignarde plus le cœur.

 

J’ai lu

j’ai écrit

j’ai vécu.

 

Le temps a tourné ses pages dans le fil de mes pas, dans le fil de mes jours. La douceur, le tendre souvenir ont supplanté la douleur. Comme c’est étrange !

 

« parce que c’était toi, parce que c’était moi »...

 

Cet été, j’ai acheté sur un marché breton,  une jolie théière mauve qui t’aurait plu et j’ai souri en l’achetant. Aujourd’hui, j’ai bu beaucoup de thé. Je ne savais pourquoi et soudain je sais

 

« parce que c’était toi, parce que c’était moi »...

 

Toute l’après-midi, j’ai lu Katherine Mansfield, et je ne savais pas pourquoi et soudain je sais

 

« Parce que c’était toi, parce que c’était moi »...

 

Je regarde ma grande salle à manger ancienne, si nouvelle à mon corps ; je sais que tu l’aurais aimée.

 

« Parce que c’était toi, ; parce que c’était moi »...

 

Ce matin, je me suis éveillée en pensant  : « c’est curieux je n’ai pas vu de coquelicot cet été ». C’est toi, mon amie qui m’a appris qu’il fallait cueillir les coquelicots fermés et qu’ils s’ouvraient dans l’eau. Je suis née aux coquelicots grâce à toi.

 

« Parce que c’était toi, parce que c’était moi »...

 

Tu serais venue avec moi, au colloque de Lacaune, écouter Les voyages de la mémoire les 17 et 18 septembre prochains car tu m’avais devancée sur le chemin de la Shoah. J’étais une amie si en retard sur ton savoir de la Thora... Je saurai penser à toi en les écoutant tous.

 

« Parce  que c’était toi, parce que c’était moi »...

 

Ton visage m’apparaît nimbé de lumière et terriblement net jusqu’au bout d’une longue fulgurance. Le souvenir fait lame de larmes et m’emporte si loin, si près de ma mémoire de toi, de nous...

 

Je me souviens de nos éclats de rire mais je n’entends plus ton rire. Je cherche, je cherche, je cherche, mais je l’ai perdu...

 

Je continuerai d’avancer dans la tristesse de ton rire perdu, à petits pas, à petits jours, cueillant  les coquelicots de mon écriture, de mes lectures, de ma vie. Les coquelicots de ton souvenir.  Le sais-tu, je suis grand-mère une seconde fois ? Il s’appelle Romain.

 

« Parce que c’était toi, parce que c’était moi »... Marie-José

 

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31 juillet 2011 7 31 /07 /juillet /2011 19:43

 


Blond pollen de l’avenir

File ta laine loin de mon pire

Blond pollen de mes jours

Essaime  tes nouvels amours

Epèle mes nouveaux Toujours

 

Vivre est une histoire de pollen. Souffle doucement, le temps te caressera de son parfum subtil et tu sauras que tu existes dans la simplicité de ton quotidien.

 

Je déménage, tu déménages, il ou elle déménage, vous déménagez, ils ou elles déménagent MJA

 

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28 juillet 2011 4 28 /07 /juillet /2011 17:30

 

Clara pour se soigner du temps lisait Proust en boucle, Clara pour se soigner du désir lisait Freud en boucle, Clara pour se soigner de l’Histoire lisait Hannah Arendt en boucle. Elle voyageait de Combray à New-York en passant par Rome et Vienne ; de  tous ses voyages elle ramenait la vie dont elle avait tant besoin parce qu’un jour Flora lui avait dit « T’es moche on voit ton âme ».

 

Alors, Clara avait crée sa bibliothèque « Femmes » pour oublier, pour raturer, la dureté de Flora, pour s’inventer une multitude de mères à aimer. Parmi les nombreuses écrivaines qu’elle aimait, qui la pensait il y avait Gisèle Halimi.

 

Elle aimait Gisèle Halimi. Elle aimait quand cette femme parlait à la télévision racontait les causes qu’elle défendait, les femmes mais aussi l’humanité et la paix, la dénonciation de la torture pendant la guerre d’Algérie. Clara aimait les livres que Gisèle écrivait, quand elle manifestait son courage, son intégrité. Clara aimait sa large élocution, aimait ses rides, ses cheveux bouclés, l’image qu’elle donnait de la femme qu’elle était et parce que  Clara, femme, se construisait à partir d’autres femmes, Gisèle était pour elle un modèle sûr.

 

Et c’est pour toutes ces raisons que Clara avait aimé son livre Fritna.

 

Le livre finissait là où la mère décédait et là dans un même temps commençait le récit. Avec la mort de la mère commençait la fin de l’enfance et le début de la quête d’une femme prénommée Gisèle. De sa blessure de femme allait s’écouler dans un filet d’encre, le non amour de la mère, le manque tel que le lisait Clara et qui lui faisait écho  durant toute sa lecture  : sa mère l’avait-elle jamais aimée mais surtout respectée ? Tout était là, d’un mot à l’autre. Plus encore que l’amour ce dont il était question dans ce récit poignant c’était du respect de l’enfant. Ce respect de l’enfant deviendrait dans l’antériorité de l’écriture de ces autres ouvrages, le respect des femmes, la cause des femmes.

 

            Pour Clara ce livre était un conte douloureux, pudique. Gisèle Halimi racontait son enfance à Tunis, sa naissance si  décevante pour son père (il voulait une fille) parenthèse qui fera destin chez Gisèle, elle racontait la mort accidentelle de son petit frère André (c’était de sa faute  dirait la légende maternelle) deuxième parenthèse qui faisait une fois encore destin chez Gisèle, elle racontait sa soeur, sa tante. Clara lisait, son regard s’attardait sur ces mots destin de femme et Clara tournant les pages pensait à Françoise Dolto. La première était avocate, la seconde était psychanalyste mais l’une et l’autre disaient l’enfance qui venait mourir pour cause de viol de l’intimité. Clara pensait aussi à Jules Renard quand il était Poil de Carotte. Clara s’évadait de sa lecture pour mieux s’y nicher : «  Maman m’as tu jamais aimée ? » Poil de Carotte, Gisèle Halimi, Clara  dans le corps à corps d’une même page, partageant les mêmes mots  dans  une tendresse ravagée qui suspendait  leur vie et leur blessure, qui creusait leur manque sans jamais déjouer une enfance sans soin ; Clara n’avait jamais su prendre soin d’elle. Elle travaillait jusqu’à l’épuisement. Enfant elle était devenue femme, dans un devenir si cher à Françoise Dolto, un devenir qui  clamait la vie, la création de chaque être. La création triomphante de la blessure. Gisèle Halimi écrivait et les mots terribles succédaient aux gestes terribles –ordalies de la mère-. Là où sa mère aurait pu la détruire Gisèle écrivait  comment de son enfance elle n’avait pu sortir indemne Elle écrivait dans la blessure et dans la nécessité, et Clara la lisait dans le mouvement du manque et de la même nécessité, l’encre coulait de leurs coeurs. Clara émue découvrait une femme mûre et une enfant fragile. Clara découvrait dans le fil des pages sa propre fragilité et sa propre douleur.

 

Ce livre la tourmentait comme une vérité enfouie à faire surgir dans le contradictoire de son amour pour  Flora, dans, une vérité qu’elle lui devait, lisait Clara  Une vérité comme une clarté de femme pensait Clara . Leur clarté. Elle refermait le livre dans l’ombre de leur nuit et de leur chagrin d’enfant devenu écriture et lecture de femme.

 

Sagement, avec persévérance, Clara reprenait pied dans les autres et dans les livres.


Mes livres j’aime bien les raconter aux lecteurs d’Empan. Ils me lisent et dans le temps du partage continue ma vie.  Ainsi j’ai raconté celui là

 

 

Jean-Claude AREVALO Le pas de la tortue

Roman auto édité

 

Clara aimait la très belle couverture de Chérif ZERDOUMI. de ce livre avec les couleurs chaudes de l’Afrique. 

 Clara lisait. La disparition. Le deuil impossible. Du temps. Passé. Présent. De la pierre. Un peyrare. De l’immobile. De la vie. Des amours. De la rage et de la colère. De l’éternel. Le Sidobre.

Elle lisait ce roman comme un  roman presque fracturé ; seuls le souvenir et le manque suspendaient la fracture dans le temps d’avant qui disait le prénom du père disparu, celui qui manquait tant. Le socle du roman ne se laissait pas briser mais il s’en fallait de peu, de très peu. D’un pas de tortue peut-être. Clara ne savait pas. Le roman se passait dans le Sidobre mais peut-être aussi en Argentine. Au bout d’un rêve, avec des chevaux, dans la pampa des poèmes pour un gaucho. Retour dans le Sidobre. Ses rochers. Ses formes. Les formes des  rochers. Peut-être un pas de tortue, sûr, un dromadaire ou le chapeau de Napoléon ou même je me souviens de l’oie ou des trois fromages. Les centaines de pierres tombales aussi sur le bord de la route, les blocs de granites abandonnés, toute une industrie de la mort.  Et dans ce paysages de formes et de mort ; de pierres et de bruyère, le peyrare marche. L’imagination de Clara voguait, se laissant dériver grâce à un style tellement simple, une écriture si pure, à la fois dénudée et puissante qui retenait son souffle de bout en bout de ce roman original par son histoire et par sa construction qu’elle pressentait si secrète mais certaine. Clara dévorait Clara voulait savoir. Elle lisait comme une enfant cette histoire de grande personnes. Elle se passionnait pour les personnages : Philippe, Laurence, Claire, Gérard, pour le bar d’Amédé, ses bagarres, ses parties de loto colorées. Elle voulait savoir, elle tournait fébrilement les pages. Trop vite. Elle dansait avec Laurence, la toute triste, la toute terne, la malheureuse avec son mari, la bourgeoise. Avec elle, elle tournait, Elle voltigeait, jusqu’au vertige, jusqu’à la chute,  jusqu’à l’extrême. Jusqu’à l’urgence de la vie. L’amour avec l’Autre. Jusqu’à la passion. Jusqu’à la colère. Lui. Elle lisait, impatient d’eux. Et puis soudain, la lenteur. Marie, Roland. Le secret. L’homme qui déchirait le fil de l’histoire, qui fracturait le texte. Presque. Le temps, les temps se nouaient, se dénouaient, s’embrouillaient. Elle touchait le présent. Elle croisait le passé. Puis les temps se séparaient. C’était irréductible. C’était la mort. Restaient le manque qui faisait mal. Le souvenir qui caressait. Restait le deuil qui étreignait, restait le chagrin si humain, la peine trop lourde pour épouser les mots. Restait le prénom. Et puis dans ce chagrin là vivait Christophe, « malade de l’étrange ».  Clara était prise par cette féroce description du centre médical, de l’éducateur qui foutait la merde avec ces mots d’éducateurs. Des portraits :  le toubib, Tito, et d’autres encore. Clara appréciait cet art du portrait, vivant, gai, « comme si on y était » dans la vie du Sidobre. Le style tour à tour pierreux ou de pierraille, de gouaille ou de poésie ou les deux, toujours sculpté, comme du marbre noir.

 

Clara cherchait le secret qu’elle pressentait si fort, celui comme un noeud de deuil dans la pierre, comme un lacis de passé et de présent. Elle suivait Roland,  Marie, celle qui voulait oublier, ne pas ressasser, celle qui voulait respecter la mort, Marie, Roland quand ils parlaient d’Autanette, enfermée dans son carcan de granite, recluse dans une histoire d’amour fou, de haine et de protection. Autanette,la surprotégée par son père, Autanette qui payait d’être trop aimée par le géant.,figée pour l’éternité dans le rocher. Légende d’une femme qui dit le tragique risque de toutes les femmes :  payer l’amour que les hommes leur porte jusqu’à les faire statues... Les femmes quand elles  devenaient légende de chair et de pierre imaginait Clara. Le pas de la tortue, de l’amour, rien que de l’amour. Amour charnel, amour de mémoire, amour de l’autre, amour fraternel, amour filial, amour platonique. De l’amour à perte de pierres, à perte de nuances. L’amour réinventé, à tous les temps de l’immobile et du mouvement, à tous les temps de la mort et de la vie.

Clara savait les éclats de rochers, les bris de mots, la poussière du texte qui sculptaient les générations Claude. Tout cela est à lui, à toi, au livre. Ce qui est à elle, elle l’intériorise dans son silence et dans son temps de femme qui dit la neige, qui dit sa fracture, son pas de tortue. Clara se savait tortue. Dans la lumière des étoiles, elle lisait, sa lecture laissant dans son regard l’empreinte de sa carapace comme sur un rocher où elle pourrait se tenir heureuse pleine d’espérance.


Dans l’espérance et dans l’amitié Pierrette Ayon, maintenant décédée d’une longue maladie, Rémy Puyuelo et moi-même nous avions coordonné un bien joli N° d’Empan intitulé « Trajets de femmes au risque du social » et Clara le lisait avec plaisir car c’était vraiment du bon travail qui se lisait comme une grammaire de femmes.

 

Ce N° d’Empan que Clara lisait avec application racontait les femmes quand elles cheminaient d’une lutte à une autre pour exister, quand elles disaient leur singulier, quand elles écrivaient leur pluriel, quand toutes décrivaient le mouvement de leur trajet pris dans le risque social qui mettait  en jeu le sens de leur vie. Et Clara se souvenait alors de Camille Claudel et de ses Causeuses.  Elle lisait avec intérêt ces femmes qui racontaient leurs professions, leur désir, leurs engagements, leurs lectures, leurs revendications, leurs acquis toujours remis en question. Du « leurs » qui sans leurre posaient l’altérité de leur identité, toujours en péril. Elle tournait les pages de ce N° d’Empan et lisait combien  le social des femmes, avec les hommes était une histoire difficile... 

 

  Les luttes des femmes, Clara en était convaincue, étaient à concevoir aux côtés de celles des  hommes, parfois dans un temps autre, dans la différence  mais leurs  enjeux  de femmes pour acquérir de « l’exister » étaient aussi ceux des hommes. Leurs pertes étaient celles de l’humanité toute entière et leur combat constituait un temps essentiel de l’histoire de l’humain.  Clara lisait crayon en main, les auteurs hommes et femmes de ce numéro qui avait pris part  à la réflexion de ces trajets dans leur risque du social. Ensemble, ils avaient  écrit la mixité. Et Clara lisait  ce N° d’Empan au rythme des Troubadours qui chantaient la complémentarité des garçons et des filles. Clara aimait cette longue chanson qui disait l’humour irréductible de toute complémentarité, elle aimait quand la sororité donnait la main à la fraternité dans les différences de lettres qui les écrivaient. Sororité et fraternité enfants jumeaux du lien social depuis le début des temps.

 

 Clara continuait sa lecture.

 

Empan entamait donc résolument cette réflexion sur la complémentarité  des hommes et des femmes aux prises avec le lien social : quand les femmes parlaient de leurs trajets, de la bible comme  possible lien social, quand elles parlaient de leur culture, de leur histoire, de leurs amours, de leurs possibles.  Le verbe parler, était dans cette revue conjuguer à tous les temps. Les verbes parler et causer avec leurs sujets masculin ou féminin, singulier ou pluriel et Clara aimait cette grammaire qui se déployait d’article en article.  Clara pensait à ses mauvais esprits sans poésie et presque bêtes  qui disaient que les femmes étaient bavardes.  Dans ce N°, des femmes, auprès de quelques hommes relevaient le défi et, intelligentes, elles s’exprimaient sans bavarder. Clara les écoutaient, les découvraient et les trouvaient exceptionnelles dans leur simplicité et singularité, dans leur pluriel aussi. Un choeur de femmes qui disaient leurs coeur ouverts à l’humanité.  Clara s’interrogeait : « A quand le féminin « d’un être » ? Un beau N° d’Empan en vérité que lisait là Clara... Dans tous ses états, dans tous ses trajets qui traçaient la politique D’Aristophane au XXè siècle,  qui  disait le travail quand les femmes l’inventait,  qui murmurait leur désir, qui transmettait leurs expériences et leurs livres,  qui rappelait sans complaisance  les violences  faîtes aux femmes.

 

Clara, de page en page parcourait ces trajets là  qui traçaient  l’enjeu grammatical et linguistique  de la cause des femmes. Et Clara pensait que ceux et celles qui pensaient que les luttes des femmes n’étaient plus d’actualité se trompaient : on en était toujours là : lutter pour exister. Ici et partout dans le monde. Dans toutes les cultures.  Rien n était  acquis ni à l’homme ni à la femme.  Encore moins à la femme.

Être des femmes avec les hommes , être filles avec des garçons, l’évidence est chantante mais le solfège est toujours à réinventer de l’humour au tragique,  du rythme à la poésie, du labeur au désir. Voilà ce que lisait Clara dans ce N° 53 d’Empan

 

Avant de refermer ce n°, elle avait noté sur son carnet plusieurs livres cités dans la partie «  Notes de lectures » Elle en avait lus certains, d’autres restaient à découvrir. Elle aimait tant avoir en suspens de son temps des projets de lecture, car c’était cela aussi lire : inventer un temps de nouvelles lectures et suspendre dans une mémoire du futur des livres et leurs auteurs.

 

Et pour Clara, je recopiais dans son carnet journal :

 

Les uns avec les autres. Quand l’individualisme crée du lien. F de Singly, Paris, Armand Colin, 2003, 267 P., 23 euros

 

Les femmes dans le combat politique en France Frédérique Roussel Castelnau-La-Chapelle (24250). Ed. L’Hydre.2002

 

Mère filles. Une relation à trois. Caroline Eliacheff, Nathalie Heinich, Paris. LGF? Col. « Le livre de poche », 2003, 6 ,5 euros

 

Le dîner de Babeth. Karen Blixen, Paris, Gallimard, 1958 (folio)

 

La fille du berger Laura Mouzaïa Paris, l’Harmattan 1997, 169 P.&é,ç- euros

 

Femmes d’Alger dans leur appartement Assia Djebar, Albin Michel, 1980,2002, 19,5 euros

 

Amok ou le fou de Malaisie

 

Oeuvres complètes de Stéfan Zweig, Pochothèque, tome I, P.213-264

 

Clara avait de ces livres là particulièrement aimé Les femmes dans le combat politique en France et Amok.

 

Avant de quitter ce passionnant n° d’Empan, je recopiais  pour  Clara la recette des brownies.

 

 

BROWNIES

 

Durant l’année scolaire 1986 – 1987, j’ai participé au séminaire George Perec à Paris (Université Jussieu), (W ou le souvenir d’enfance). Après chaque séminaire, nous nous réunissions chez Paulette Perec, première épouse de Georges Perec. Nous dégustions des mets fins. J’étais heureuse. Là, j’ai rencontré la cousine de Perec, Ela Bienenfeld.  Un samedi matin, les séminaires avaient lieu un samedi par mois, Ela avait fait des Brownies. Ils étaient délicieux, je lui demandai sa recette. Elle me la donna. A mon tour, je la transmets aux lecteurs d’Empan. Une femme au risque du social : sa cuisine, ses fourneaux, l’amour des autres,  réjouir l’âme par la bouche, par le corps...

 

            Unité : le pot de Yaourt

            Dans une casserole mélanger :

            -    125 g de beurre fondu

-         2 pots de sucre

-         1 pot de cacao non sucré

-         1 pot de farine simple

-         2 oeufs entiers (l’un après l’autre)

-         ½ pot de noisettes ou noix en poudre.

Beurrer et huiler un moule carré. Verser la préparation. Faire cuire 25ou30 minutes. La sortir quand elle est moelleuse. (Vérifier avec un couteau). Laisser tiédir et couper en carrés  harmonieux. C’est délicieux !

            Offrez à ceux que vous aimez...

 

Pour  Clara lire c’était aussi aimer.


 Si Clara aimait tant lire, c’est aussi parce qu’elle avait tant aimé Flora. Lire comme écrire, c’était retrouver le corps de la mère où se sont inscrites les premières lettres de la vie.

 

Flora ici présente...

 

Clara allongée sur son lit ne lisait plus et pensait à Flora ; dans une solitude mélancolique, elle s’adressait  à sa mère disparue, dans une pensée qui la délinéait  deux dans un douloureux  « je » que j’écrivais dans la tendresse de son souvenir.

 

 

Lundi 15 septembre 1997  à l’hôpital de Moissac, maman est morte.

 

Tu aurais lu ce numéro d’Empan. Ta vie fut un combat de femme courageuse. Ta quête fut,  la liberté, ta liberté, celle de toutes les femmes. Tu as perdu ton compagnon, bien trop tôt et tu m’a élevée seule . A ta façon, avec tes mots, avec tes pensées, avec ton corps. Tu m’a transmis de ta pensée, de tes mots, de ton corps. Je te ressemble. J’ai ton visage, j’ai tes mots, j’ai ton corps. Je suis moins belle, je suis moins libre, je suis plus sage. Ma mère, ma première rivale. Pardon pour tes seins que j’ai mordus, pour ton âme que j’ai blessée, pour ta trace que j’ai trahie. Ma mère ma première culpabilité, mon premier chagrin. Autrefois ton sourire. Ma mère au risque du social. Ton premier  social, Auschwitz, ta première déchirure, ton fracas ta catastrophe, ta solitude, ton cri, ton silence. Ma blessure. La chambre 15. Hôpital de Moissac. Tu es allongée dans ton lit, les yeux obstinément clos sur l’avenir dont tu ne veux plus depuis 1994. Cette année là le monde entier a commémoré Auschwitz, cette horreur qui a déferlé sur tes vingt ans. Mes vingt ans, 1968, pavé en main, je suis partie, au risque de mon social vivre mon trajet d’étudiante.  En même temps, tes cinquante ans , ta liberté. Enfin la ménopause ! Ne plus connaître ce cauchemar d’une éventuelle grossesse, disais-tu. Ta génération  ne connaissait pas la contraception et ne connaissait que trop l’avortement. Au risque de vos vies, de ta vie. Mes dix huit ans,  les premiers temps du Planning familial, ton autorisation signée. Maman, merci pour cette autorisation qui m’autorisait l’amour sans risque. Maman, ces souvenirs qui m’emportent.  Maman, mes vingt ans, tes vingt -ans. Ta mère emportée par les allemands, ton frère fusillé. Ton social qui  s’écroule. On ne pleure pas dit le rabbin. Je pleure . Plus rien n’existe que ton cercueil avec son étoile juive en étain. J’embrasse l’étoile et je sanglote. Toi, l’égyptienne, toi née au Caire en 1920, tu es venue mourir à Moissac en 1997, ta tombe est à Montauban. Quel fut ton trajet ma mère ?  Des villes Marseille, Paris, Montauban, Moissac. Des hommes, des prénoms chéris, des deuils désespérés, des enfants, deux filles ma soeur Sylvie et moi, l’enfant difficile, têtue dans son silence, sage mais si absente à toi. Pardon ma mère pour cette absence obstinée. Des mots, des mots tous ronds, des mots qui diraient ta mort, mes remords, l’insensé de nos rencontres, nos disputes, tes colères, ma colère, et puis les baisers, la tendresse encore possible, le fragile pardon, le baiser. Maman, j’ai mal à nos scénarios, à nos trajets. Tu as tant pesé sur ma solitude et maintenant tu me manques tant. Qu’est-ce qui me manque ? Quel est  ce sanglot. ?

 

-         Ma maman dirait l’enfant.

 

 L’enfant, la maman, le manque. Freud a écrit là-dessus et moi, sur le divan, je me suis couchée. Sur mon manque, j’ai trébuché, je me suis heurtée, j’ai crié, j’ai hurlé, j’ai pleuré, j’ai accouché de toi, j’ai expulsé ton trajet, j’ai inventé le mien, j’ai souri, je suis repartie. Mon trajet à moi. Une famille, un compagnon, mes enfants, l’écriture, des lectures, une profession, la réparation, de moi, des autres. Un trajet de femme au risque du manque. Ma liberté. La tienne c’était aussi tes professions.  La première, après guerre, journaliste à Rouge-Midi. Tu étais désespérée , en deuil., Ton écriture qui fut ta compagne toute la vie, l’amour de tes livres  t’ont fait gagner du temps mais ton désespoir fut ponctuellement à l’heure dans la chambre 15 à Moissac. Fin du trajet. Ta seconde profession fut secrétaire et tu en étais fière. Ta vie de travail fut bien remplie et tu l’aimais. Tu oubliais la guerre qui t’avait tout pris, tes deuils. Non, tu n’oubliais pas mais le possible pouvait se vivre, le quotidien glissait. Tu existais, vivante, dans un monde social. Mais vint la retraite, la cassure du trajet, il te fallut encore réinventer pour continuer. Maman, quel courage fut le tien, courage anonyme de femme libre.

 

Maman, où que tu sois maintenant, Au Caire ou à Moissac, à Paris ou à Marseille ou à Montauban, lis ce N° d’Empan et que ton éternité soit heureuse de nos combats, habite avec nous ces pages, accompagne nous dans nos trajets de femmes, dans nos risques, dans nos certitudes si incertaines, dans nos balbutiements, dans nos lectures, dans notre écriture.

 

J’ai toujours pensé que lecture et écriture étaient des carillons de l’âme. Alors ensemble, tous, ensemble, dans notre souvenir de toi et dans notre présent, sans risque, carillonnons, carillonnons, carillonnons...

 


Terre d’exil qui ne cesse de se taire, du silence qui l’aspire surgit une mémoire de deux mille ans, une mémoire du présent trouée par des siècles d’humanité. Cette terre la sienne est un espace où s’encre le temps. Clara y est entrée par la réminiscence, elle en est sortie par l’oubli. C’est une terre ou chaque question est réponse, où chaque réponse est histoire. Alors, l’histoire peut advenir. La terre de Clara s’exile dans le silence de l’invisible, dans le désert de l’impossible. Invisible, impossible, manque sont les trois points cardinaux de la terre de Clara. Espace de l’éternel présent dans lequel se déploie un alphabet égaré qui dirait des poèmes, des textes en morceaux, des mots perdus dans le pas des pages, qui dirait ça de A à Z comme si c’était de l’entier et non de l’effrité. Clara lit  le Coran, le Talmud, elle lit Elie Wiesel, Tahar Ben Jelloun. Elle cherche une loi pour la syntaxe de son identité. Clara est la juive errante, une valise pleine de livres d’une main, elle avance dans le désert de ses doutes, dans l’inconnu de son passé. Son père encore, cet inconnu. Un passé qui la déporte dans un camp sans barbelé aux confins de trois cultures : juive, russe, islamique. Une langue à deux lettres, cette étrange « lalangue » de deux lettres « ç », « a », ça se lit , ça se dit, ça se dessine, ça s’écoute, ça se tait dans toutes les langues « ça », une langue sans cesse refoulée aux frontières de tous. Une langue qu’elle bégaie. Un bégaiement de deux mille ans, un bégaiement en noir et blanc que Clara échoue à transmettre dans le mot à mot.

 

Clara lit et marche. Elle veut être quelqu’un d’autre qui ne veut pas d’elle. Elle veut être celle qui sait écrire, arranger les fleurs et les couleurs, celle qui entend le murmure du monde sans pleurer, celle qui n’a peur ni du chaos, ni de la guerre. Ni du social ni de l’asocial. Elle veut être une femme sans risque. Une femme.

 

Si le monde était ferveur, s’il était lumière, s’il était bonheur, symphonie, la terre d’exil de Claire serait terre d’asile.  Pour tous. Rêve fou, rêve insensé, rêve en morceaux. La symphonie se met à tonner. S’abriter du tumulte, le temps d’une page qui restera blanche. Volets fermés, volets ouverts. Consonnes et voyelles. Claire a une lettre de trop. Celle qui lui manque. A jamais et nulle part, le temps d’un requiem.

 

 


Clara lisait le Pianiste de MANUEL VASQUEZ MONTALBAN

 

Edition le seuil 1985 Points. P527

 

 Clara lisait se livre comme une métaphore du désir échoué dans la ville, le temps et la mémoire.

 

Lisait-elle

 

Moi, j’écrivais sa lecture Pour le N°54 d’Empan

 

Ce qui était premier c’était le verbe ; les sujets, ils ne font que passer, les verbes ils s’installent dans les majuscules. Roman du verbe. Montalban, une langue : le catalan. Des mots comme des notes de musique, un solfège qui te prends, là dans le plexus, par sa familière étrangeté, tu ne parles pas catalan mais tu le sais depuis toujours. Un style qui t’étreint si fort que tu ne respires plus.

 

Lisait-elle. La ville, Barcelone, ses rues mouillées, ses toits glissants, elle devine les ardoises noires, Barcelone ses trouées de lumières, ses places baroques, elle n’a jamais été à Barcelone, elle ira , épousera ses secrets, se glissera dans les mots de Manuel, elle découvrira les paumés du petit matin. Ils s’agitent, boivent n’arrêtent pas de boire, parlent, n’arrêtent pas de parler, baisent n’arrêtent pas de baiser. Ils s’appellent Schubert, Ventura, Irène, Luisa, Joan, Merce, Toni l’Italien et puis les travestis, La Grande, Flor Del Boca et la Tempranica.  Après, les personnages ils s’appellent Andrès, c’est le fils de madame Punca, Yung encore, c’est le fils de madame Asuncion et y a le gamin petit fils de madame Paca, neveu d’Andrès, il a apprit à lire très jeune.  Et puis, il y en a encore plein d’autres. Et surtout, il y a Térésa. Toujours. A tous les temps. L’amante du pianiste. Ne pas oublier, le non ami du pianiste, Luis Doria.

 

Affirmait-elle. Ils sont tous nés prés du fleuve qui meurt dans la mer

 

 

Chantait-t-elle. Avec eux tous, avec lui le pianiste, Alberto Rosell, petit homme, tout humain, qui remonte le temps contrarié du fleuve et des années, 1980, 1936, 1939. Elle tourne le temps, elle  tourne les pages. Passionnée d’eux tous, de leurs histoires, de leur Histoire, de leurs mots qui coulent, qui coulent. Ils parlent sans arrêt. C’est éblouissant. Ils parlent dans leur langue différente comme la sienne, au coeur de  leur Catalogne, différente encore de tous parce que leurs olives trempent dans l’huile, de l’ail, du citron et du romarin. Ils parlent à Paris aussi, place des Vosges et ailleurs, ils parlent sur des terrasses,  la nuit et dans des rues en plein jour. Ils ont tant de choses à dire sur leur solitude de paumés, sur la politique, le communisme, leur anarchisme, sur le POUM, sur Hitler, sur Staline et même sur Léon Blum, tant de choses à dire sur l’art qui n’en finit pas d’échouer à se dire dans la mémoire qui se tapie dans l’ombre noire des villes pluvieuses, ils ont tant de choses à dire sur tous, sur eux-mêmes, sur leur enfance, sur ceux-là qui dansent en plein air ou en boîtes de nuit sur les mélodies du pianiste. Elle les entend et les aime. D’amour.

 

 

Le pianiste, un livre d’amour en trois temps, dans plusieurs villes . Fabuleux ! Partout, toujours, le pianiste penché là sur ses notes qui s’échappent de son petit corps d’homme, jeune, puis moins jeune, jamais vieux. Trop d’éternel en lui pour vieillir.

Cite-t-elle parce qu’elle aime  ce roman si bien écrit en andalou, si bien traduit en français. Histoire d’un style qui ne se raconte pas, qui s’entend, s’écoute, s’envole, qui ne se lasse pas de se dire.  Le Pianiste. 

 

Analysait-t-elle. Le livre était une gigantesque métaphore de la mémoire mouillée par le temps et le désir, est une métaphore de nos vies dans son plus beau discours.

 

Et ça continuait, toujours aussi splendide...

Sa lecture l’avait emportée coeur battant dans un souffle d’ art et de  création. Une fois encore réinventée. Elle a lu Laurence Durrel, elle a lu John Fante, Queneau, Ajar elle a  lu Salinger, Paul Auster.. Du pareil,  et encore différent.. Toujours, du temps épique qui glisse, de l’humour décapant pour une solitude toute simple, une solitude humaine, la tienne, la sienne, la mienne, de la politique qui se cherche, de la tendresse comme ça dans les mots, de la mémoire qui ne se laisse pas saisir, du désir qui ne se laisse pas dire par des êtres définitivement paumés, définitivement rationnels. Ils en crèvent de leur logique mais ils continuent ! Et lui, Montalban, il raconte, il n’invente même pas. Elle a vérifié dans le Larousse, Hitler, Franco et d’une autre façon  encore Staline, ils ont existé. Histoire certifiée conforme. C’est vrai.

 

Sans majuscule, au coeur de l’automne, dans la simplicité d’un dimanche je me suis laissée portée par ce livre qui coule comme de la musique dont le seul pianiste est dans cette histoire  le lecteur qui tourne les pages à son rythme. Le mien fut effréné ! Le Pianiste, un hymne à la création.

 

P.S Le pianiste m’a donné le désir de relire un livre que j’avais beaucoup aimé :   Darius  Milhaud  Notes sans musique chez Julliard (1949).

Je m’y mets !


Et donc, Clara sur le chemin de sa vie lisait Marie-France Hirigoyen quand elle écrivait Femmes sous emprise aux éditions Oh ! (2005)

 

Femmes sous emprise

Marie- France Hirigoyen

Les ressorts de la violence dans le couple

Editions Oh 2005

 

J’ai lu ce livre avec beaucoup d’émotion, presque oppressée tant sa vérité est difficile à lire. L’auteur raconte, avec des mots simples, clairs comment  la femme sous l’emprise du compagnon qu’elle a choisi par amour, comme un prince charmant et qui dit comment par cette  séduction la relation amoureuse est devenue esclavage, dépossession de soi, dévalorisation, humiliations secrètes, chagrin, piège. Doute surtout. Cette vérité que la femme ne cesse d’interroger, de tourner, retourner dans son coeur meurtri, dans son corps mourant . Quand l’amour de lumière sombre dans le néant.

 

 C’était ce néant là que raconte, décrit, analyse Marie-France Hirigoyen avec un terrible réalisme. Dans la lenteur des pages tournées je lis le sort de toutes ces femmes, à l’heure du XXIème siècle, sous l’emprise d’hommes violents. Quand la violence se fait physique, quand la violence se fait psychologique.

 

L’essentiel n’est peut-être pas de toujours porter plainte (bien que la plupart du temps cela soit souvent nécessaire comme mesure réparatrice) mais l’essentiel explique Marie-France Hirigoyen, c’est que le femme sorte de sa situation de déni, reconnaisse le harcèlement pour pouvoir retrouver sa dignité à ses propres yeux et puisse trouver en elle les forces de résister à cette monstrueuse situation car parfois les mots tuent. La femme  a perdu le sens des limites, de ses repères et supporte de plus en plus la violence de l’autre dans une perte tragique de son identité. La femme est prise au piège, ne peut pas partir et la violence s’enkyste entre déni et résurgence permanente de ce qui fait si mal : contrôle ou isolement, ou jalousie pathologique, ou dévalorisation, ou indifférence affective ou dénigrement, ou humiliations, parfois plusieurs de ses facteurs sont conjugués.

 

 Ce qui fait l’horreur du harcèlement c’est son aspect pernicieux qui joue en permanence avec la loi humaine du respect de l’autre et qui plonge la victime dans le doute et la culpabilité. M.F Hirigoyen montre bien comment la victime porte la culpabilité de l’autre et s’enferre dans l’angoisse et le silence. Elle met en évidence, le conditionnement dans le fil des jours des victimes qui subissent ce qu’elle appelle un lavage de cerveau ce qui rend si difficile tout approche thérapeutique des médecins ou travailleurs sociaux confrontés à ce douloureux problème et qui avant tout doivent s’armer de patience. La levée du déni peut prendre des années.

 

En effet ces femmes victimes de harcèlement moral sont souvent des femmes fragiles, ayant eu une enfance difficile, ou pas d’enfance du tout et le compagnon est souvent vécu comme celui qui apporte la sécurité à la victime et c’est dans cet injonction paradoxale de l’apport de sécurité et de destruction que se joue piège et souffrance pour la victime, jusqu’au néant.

 

Je pense que lire le livre d’Alice Miller, l’enfant sous terreur (éditions Aubier) peut aider à comprendre l’installation de ce processus pervers qu’est le harcèlement moral car elle dit magistralement les répercussions dans la vie de l’adultes des traumas de l’enfance.

 

Enfin, le plus terrible sans doute est la conséquence du harcèlement moral chez les enfants : mésestime de soi, risque de répétition, mauvaise gestion par eux de la violence. Et c’est alors l’horreur pour la mère qui ne peut parler prise entre deux feux : condamner ouvertement le père et tuer « l’image du bon père », faire le deuil terrible de l’idéal qu’elle avait de sa famille ou se taire et prendre les risques énoncés plus haut. Peut-être lui reste-t-il une troisième solution : parler dans le fil du temps et dans une extrême douceur de la violence du père, une douceur qui ne soit pas empreinte de médisance mais qui soit empreinte de son chagrin de femme, parler du lieu de cette souffrance dans la vérité de ses mots et de ses affects douloureux  est sans doute la seule issue pour la mère. Pour cela, la femme doit avant tout sortir de l’emprise et c’est là que notre rôle de travailleurs sociaux s’inscrit pleinement. Notre rôle aussi est de l’aider à dire l’indicible à ses enfants.

 

Un livre difficile à lire par les affects et la douleur qu’il emporte mais qu’il faut lire dans nos pratiques de chaque jour auprès des femmes.

 

Sur la lancée, il faut lire aussi le premier livre de Marie-France Hirigoyen, Le harcèlement moral. La violence perverse au quotidien (éditions la découverte et Syros) qui développe des chapitres essentiels sur le harcèlement au travail dont la visée est la même que précédemment : dénoncer l’aspect quotidien et pernicieux de la destruction de l’autre par divers moyens menant à sa dévalorisation. L’auteur démontre avec rigueur combien les deux fonctionnements couple et entreprise sont semblables.

 

Le harcèlement moral est un immense crime car il tue le sujet, la famille et un lieu de travail dans sa globalité. Le harcèlement moral détruit un individu et le lieu de vie dans lequel il s’inscrit et c’est pour cela que le harcèlement  est gravissime et qu’il doit être puni par la loi.

 

Quand le bourreau harcèle et détruit, l’autre, la victime s’enfuit, meurtrie. Hélas, il faut l’écrire le harcèlement n’est pas une question de genre.

 

Pleurer sur la condition humaine si souvent douloureuse, car pleurer rend humain, dénoncer et continuer notre travail auprès de ces victimes. Les aider à lever le déni en parlant dans le fil de nos rencontres avec elles, les aider en faisant appliquer la loi, prud’hommes et pénal, les aider à se réparer, les aider à ne pas mourir car les mots comme les coups tuent.

 

 De beaux métiers que les nôtres.

           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Clara, encore choquée, ouvrait un nouveau livre et j’écrivais pour Empan (N°59).

 

 

Les demeurées Jeanne Benameur

 

 

Ecrire, lire, c’est construire sa métaphore . Apprendre à lire à l’autre c’est l’aider à broder un nom , le sien ou celui des autres, broder un nom qui fait secret.

 

J’ai aimé le livre de Jeanne Benameur parce que le savoir des lettres en constitue sa métaphore. Apprendre de l’autre, apprendre à l’autre  est une histoire d’amour qui peut aller jusqu’à la mort, qui se vit dans l’excès, dans la folie, jusqu’au mutisme ou jusqu’à l’éclat de rire. Une passion.

 

Luce, elle est fille de demeurée et demeurée elle-même, elle n’apprendra jamais à lire. C’est le village tout entier qui l’a dit, mais la loi c’est la loi, elle ira à l’école. L’institutrice, elle s’appelle Solange. Sur le tableau noir, elle écrit le nom de Luce et de la poussière de craie jaillira fièvre, maladie et presque mort. Tabou violé. Du nom, des lettres, de l’alphabet tout entier, Luce ne veut rien savoir mais Solange insiste :

 

« Tu t’appelles Luce M. Je vais l’écrire au tableau et tu recopieras ton nom sur la première page de ton cahier. Il faut bien que tu apprennes. »

 

Elle va au tableau, écrit de sa belle écriture, le nom.

 

Luce Regarde. Il s’agit de son nom. Le nom de qui. Le nom, en grandes lettres blanches bien calmes sur le tableau. Tout le corps de Luce se resserre, devient mur.  Mur de craie ou mur noir du tableau de l’autre côté du mur, la mère, « Entre la mère et la fille, le pacte total », Solange la tierce , Solange son ordre, son savoir, son alphabet, son amour. Apprendre à lire à l’enfant mais dans le respect comme le lui a enseigné son vieux professeur. Apprendre à lire comme une joie, un plaisir, hors de toute contrainte.

 

Les demeurées, héroïne d’un conte, d’un récit ou d’un roman, je ne sais pas. Les mots sont très denses et tracent un immense chagrin de solitude. Les mots sont là, tous là, serrés, enfouis , tressés, brodés. J’ai été émue par Luce, par sa mère, par Solange, par ces trois femmes prise dans la tourmente d’apprendre et cette émotion a fait écho à ma passion de l’alphabet quand je le lis, quand je le transmets. Apprendre à lire, c’est transmettre un ordre, celui d’un groupe humain, d’un village avec son boulanger, son école et son cimetière comme l’écrit Jeanne Benameur. Permettre à l’autre de lire les étiquettes, les lettres brodées, le journal, les livres mais aussi les noms sur les tombes. Lire c’est ordonner la vie et la morts, c’est prendre place dans le secret du monde.

 

Ce livre est court, écrit dans un style pur. Il nous emporte  sur un chemin de lettres, d’amour et de mort. Nous nous déplaçons de mots en mots dans une histoire brodée par trois femmes, Luce, La Varienne et Solange. C’est très intense, très fort. Prenant de bout en bout, parce que les mots sont là :

 

 

            « Les mots sont là.

            Elle apprend

            elle ne peut plus s’arrêter. »

            C’est ça le savoir –quand ça ne peut plus s’arrêter.-

 

Epeler l’alphabet

            sans jamais tomber

            vivre dans le souffle de ses lettres

            tracer les lettres

            lire le meilleur et le pire

            écrire son nom et exister.


L’engagement de la vie de Clara c’était les mots quand ils se faisaient splendeur de l’humain, c’était l’alphabet de lumière, c’était le partage entre tous de cette splendeur et de cette lumière, c’était la création, la sienne et celle des autres, c’était le jour qui se faisait jour dans le fil des jours et dans le fil de tous. C’était l’invention du possible malgré l’enfance et la douleur. Un jour peut-être un banal silence,  un jour peut-être Monsieur Jacques,  un jour peut-être, Clara l’amnésique, un jour, la multitude retrouvée, les lectures de Clara.

 

Clara, formatrice mais aussi psychologue clinicienne savait combien nous avions tous une mémoire de tout ce que nous désirions  oublier : l’impossible et l’horreur de ce qui avait fait échec  à nos identifications oedipiennes dans le fantasme et dans la réalité.  Elle savait que nous étions  tous confrontés un jour ou l’autre, au jour le jour et dans le fil de nos nuits et de nos cauchemars à la préhistoire de notre libido :  jouissance interdite : tuer le père, (pour le fils), aimer la mère (pour le fils), aimer son fils (pour la mère), aimer sa fille (pour le père), aimer son père (pour la fille). Et pire encore lorsque l’inceste se jouait dans la réalité.

 

Clara savait que lire, c’était occuper sa place de lecteur, sans la remplir, c’était

accepter « le jeu » du lire et du non-lire, c’était accepter l’interstice de l’existence et de l’humain,  c’était lutter contre le néant tout en acceptant qu’il survienne, c’est accepter de vivre malgré la mort. Lire c’était sans cesse se jouer de cet oubli du désastre. Lire c’était sublimement sublimer. Et c’était pour cela que Clara l’amnésique lisait, lisait, lisait comme sur un manège, celui de sa vie, celui des autres, celui du temps de tous enfin partagé, enfin dompté.


Lire  et dire ses livres c’était sublimement lutter sur les chemins de la paix.  Ceux de Gandhi et de Martin Luther King. Clara ouvrait à nouveau un livre qui lui était cher.

 

 

Gandhi et Martin Luther King Leçons de la non-violence

Marie-Agnès Combesque et Guy Deleury

N° 81 de la revue Autrement. Juin 2003 (Empan N°67)

 

 

 Clara savait hélas, la mémoire sociale de la violence mais elle savait aussi que  Gandhi et Martin Luther King, quand à eux, avaient écrit une mémoire sociale de la non-violence.

 

Ce N°81 de la revue Autrement que Clara relisait proposait deux sagas de la non-violence que sont les vies de Gandhi (1868-1948) et de Martin Luther King (1929-1968)

 

Deux vies dont les spirales s’enroulaient autour de  non-violence et désobéissance civile avec pour concept-clé celui de l’opinion publique. Tous deux en avaient appelé au mouvement des peuples, aux peuples en mouvement.  Clara regardait le journal de 20 heures chaque soir qui disait le banal de la violence toujours à l’œuvre. La non-violence restait d’actualité. Certes Gandhi et Martin Luther King ont posé d’importants jalons mais cette voie est loin d’être acquise. Telle était  la leçon politique  de ces admirables leçons de non-violence.

 

Le regard de Clara s’arrêtait sur les noms de la non-violence. Thoreau, Tolstoï, Ruskin, Romain Rolland. Gandhi. Des échecs, des jeûnes aux limites de la mort, des victoires, la marche du sel. La mort, une fois encore vaincue, Gandhi reprenait à chaque fois la route, sa route, son bâton de pèlerin en main.  Clara admirait sa faculté de déstabiliser, cette façon qu’il avait de faire sourire et même rire mais  avec cette manière d’être là, il avait imposé l’union Indienne, il avait libéré l’Inde du joug de l’impérialisme anglais malgré la violence et la haine et le sang. Il avait inventé la tolérance, dans une Inde sans caste. Clara lisait passionnément.

 

Il avait refusé des lois injustes. Il s’était obstiné, il avait désobéit, il avait résisté civilement, il avait refusé encore. Toujours obstinément.

 

Il faisait du bruit, n’hésitait pas à se déplacer à dos d’éléphant quand il le fallait parce que. La non-violence c’était ne pas faire couler le sang mais faire couler la vie, le bruit, la couleur, la fureur, le symbole et même l’humour. C’était inventer sans cesse la ponctualité des nouvelles actions, inventer l’obstination du refus, de la désobéissance, de la résistance à l’injustice. ; mais c’était aussi maîtriser sa propre violence, chercher la paix dans le respect de la vie c’était aussi créer des actions qui mettaient au monde une opinion publique libre et agissante contre l’injustice imposée.

 

 Clara lisait, tournait les pages fébrilement, soulignait les phrases qui disaient Martin Luther King, ses professeurs, ses lectures, sa vie, son action, ses actes, le boycottage de la Montgomery city lines aux Etats-Unis, ses discours, son charisme, son rêve : une égalité civique pour les Noirs et les Blancs. Tout à faire...

 

Clara admirait le travail de Marie Agnès Combesque et Guy Deleury lui racontant comme un conte splendide d’humanité rayonnante les vies de ces deux hommes.

 

Clara trouvait cela obstinément passionnant obstinément passionnant. L’actualité s’en trouvait éclairée : absurdité sans aucune efficacité du terrorisme, désespérance de la guerre en Palestine, ravages du mondialisme où seul l’argent fait loi, espoir des luttes anti-mondialistes, espoir de notre non-violence contemporaine.

 

 Clara en son for intérieur pensait :

 

Continuons de résister, continuons de désobéir, marchons de Marseille à Paris, de Paris à Strasbourg. Inventons des marches de femmes, des marches contre le racisme, des marches contre la précarité, des marches anti-mondialistes,  des marches avec les écologistes, allons jusqu’à Gênes malgré la police, malgré le pouvoir en face, malgré le pouvoir en place. Inventons le contre-pouvoir par notre refus non-violent mais obstiné, existant, insistant. Que nos luttes soient transparentes ! Faisons du bruit, chantons à pleins poumons

 

« Allons enfants de tous pays

Marchons ! marchons !

Et que le sang n’abreuve plus nos sillons

Marchons ! Marchons ! »

 

Chantons, marchons, avec dans nos poches un livre comme celui-ci qui dit notre mémoire de Gandhi et de Martin Luther King.

 

A tous bonne lecture et bien sûr 

 

En marche !

 

Et je sais déjà que mon prochain livre s’appellera La Femme qui marche ; Clara tient régulièrement un carnet journal de sa vie de femme et de citoyenne. Comme Clara, j’ appartiens  au monde, un monde de bruit et de fureur, qui à toute heure vit et gronde mais connaît aussi la douceur et les couleurs, j'appartiens au monde des hommes et des femmes qui luttent pour la paix partout, à ceux qui disent non au racisme, à l'injustice, qui aident les immigrés à obtenir des papiers légaux, j'appartiens au monde de ceux qui disent non aux religions quand elles engendrent des guerres meurtrières, et des préjugés archaïques, j'appartiens au monde des femmes qui disent non aux hommes quand ils font d'elles des opprimées ou des êtres intensément peu  reconnus, j'appartiens au monde des idées quand elles se font valeurs, humanité, j'appartiens à la peinture, à la musique, à la sculpture, à la danse, au chant, à l'opéra, j'appartiens au monde des arts, de tous les arts, au monde des fleurs, des jardins, des beaux paysages, des frais bocages, des volcans, des lacs, des déserts, j'appartiens au monde éclairé par la lune, pleine ou en croissant, parfois rousse, j'appartiens au monde ensoleillé par nos regards à tous, endeuillé par nos ténèbres, j'appartiens au monde de ceux qui travaillent parfois le jour, parfois la nuit pour que ça continue de tourner, de rouler, de rire, de pleurer, de lutter le poing levé, j'appartiens aux forêts , aux montagnes, aux chemins, aux plaines, aux coquelicots dans les vagues d'été, à l'espoir, à l'amour quand il dit toujours, à la fraternité dans les contours de l'égalité et de la liberté, j'appartiens aux corps et aux décors, à mes proches si proches, à mes amis, à mes choix de vie, j'appartiens aux tambours et au tam-tam, aux violons ceux des sanglots longs, j'appartiens au ciel bleu ou plein de nuages, j'appartiens à l'orage qui dit ma rage, ma cage, ma plage, ma page, mon âge trop sage,  j'appartiens au monde du sucre, du jasmin, de la menthe et du miel, au monde des arômes, des épices , des saveurs, des parfums, des odeurs, des empreintes, j'embaume, je suis une fleur, mais surtout j'appartiens à mes livres, à ma bibliothèque qui abrite Tahar Ben Jelloun, Paul Eluard, Jacques Prévert, Arthur Rimbaud, Laurence Durrell, Guy de Maupassant, Albert Cohen Solal, Georges Perec, Malcom Lowry, Charles Bukowski, Allan Sillitoe, Georges Simenon, John Fante, Tenessee Williams, Jean-François Josselin, Freud, Bohumil Hrabal, Dennis Mac Fairland, George Walter , Michaël Dorris, Denis Vasse, Maud Mannoni, Françoise Dolto, Jeanne Champion, Jeanne Warnod, Antoine Blondin, Jean-Louis Foulquier,Léo Ferré, John Healy, Kerouac, JMW Turner, Alfred Leroy, Michaël Buckmul, Marie Laberge, Véronique  Thépot, Eric Hispard, Louis Brunet, Jean Colombo, Odile Daget, L.David, CGirard, M.Holzwart, D.Lestevent, A Guillem, la Compagnie du Hallebardier, les amis de l'Acerma,, les amis de Scribanne, Borges, Platon, Marcel Proust, Italo Calvino, Elie Wiesel, Winnicott, Mélanie Klein, Rémy Puyuelo, Henri Sztulman, Simone de Beauvoir, Jane Austen, Daniel Sallenave,  Peter Bishel, Ajar, Lacan, Gentis, Tosquelles, Racamier, Hochmann, Serge Leclaire, François Villon, Michel Del  Castillo, JMG LeClézio, Gunter Grass, Garcia Marquez, F. Jacob,  Hannah Arendt, Pierre Vidal-Naquet, Jean-Pierre Vernant, Claude Francolin,  Antoine Sylvère, Paul Auster, Marguerite Yourcenar, Hélène Piralian, Edgar Morin, Handke, Münch, Mishima, Blanchot, Jorge Semprun, Pascale Froment,  Muriel Benezeraf, Louise Cassagne, Shakespeare, Starobinskky, RFédida, Maurice Rajfus, Charlotte Delbo, Marc-Alain Ouaknin, Michel Foucault, Tardieu, Pierres Glaudes, Rétif de la Bretonne, C Sylvestre de Sacy, Borel-Masonny, Amadou Hampâté Ba, Philon, Kafka, Joyce, Derrida, Heidegger, Roger Chartier, Michel Picard, Lili Savary, Paul Desjardins, les amis de Pontigny, les amis de Cerisy, Socrate, Montaigne,  Queneau, Roland Barthes, Claude Simon, Michel Butor, Ponge, Ionesco, Maurice de Gandillac, Michhel Tournier; Arlette Boulomié,  Raymond Jean, Jean-Paul Sartre, Nathalie Kuperman, Paul Guichard, Dominique de Gasquet, Maria-Luiza Spaziani, Michel Tournier, Jacques Brun, Marcel Brun, Karl Marx, Kerloc, Bruno Pilorget, Brigitte Kern,  Annie Dupeyrey, Catherine Lion Méric, Jacques London, S.Weil, Rainer Maria Rilke, Boris Vian, André Gide, Marcel Camus, Louis Aragon, Hemingway, Gisèle Halimi,,, Jacques Lanzmann,, Véronique Fleurquin, Benoit Jacques, Charles Juliet, Henry Miller, Colette, George Sand, Anne Delbee, Jean-Paul Damaggio,  les a mis de Point Gauche ! Jean Cauvin, Georges Brassens, Manuel Vasquez Montalban, Françoise Renard, Michel Cassé, Joyce Ayne, Claire Etcherelli, Claude Nougaro, Valère Novarina,Zweig, Clarissa Pinkola Estès, Alice Miller, Colette Berthès, Michèle Perrot, Alberto Manguel, Gérard Pommier, Gisèle Halimi, H.Malot, Steinbeck, Gogol, Asimov,Simenon,R.D Laing et Coopper, Zoé Oldenbourg, M.Duras, Tolstoï, Cholokhov, Tchékhov, Burgess, Anthelme,  Primo Lévi François Villon, Hampaté Bâ, Bober, Pessoa, Andrée Chédid, Frédérico Garcia Lorca, Julien Gracq, Perros, L.Carroll, Saint Exupéry, Issac Bashevis Singer et son frère Israël Joshua, Chabrol, G.Sand, Pirandello, Michel Piquemal, E.Morin,  P.Muzard, Beckett, Cervantès, Etty Hillesum et Fatiah, William Camus, P.Auster, J. Mamou, R.Depardon, J.Maisondieu, Leila Sebbar, E.Glissant, Zola, Balzac, Garcia Marquez, Melville, E.Morante, Marek Halter,Elie Wiesel, les soeurs Brontë, Gunter Grass, Gide, David Grossman, Gandhi, Martin Luther King, toutes les femmes du XXème siècle réunies dans une encyclopédie préfacée par Elisabeth Badinter , et d'autres encore, plein d'autres, mes autres, mes hôtes, à perte de mots, de pages, de lignes, jusqu'au bout de l'espoir,  jusqu'au bout de mon temps retrouvé, de mon désir révélé, de mon âme envolée, j'appartiens à mes lectures, mon bien si précieux, mon être carillonne dans les secondes éclatantes, fracassantes de leur silence à tous,  dans un tonnerre de lumière qui jaillit, illumine, éclaire, c'est la fête, j'appartiens tout entière, corps et lettres à cette fête, j'explose et je me reconstitue, je continue, je progresse, je recommence sans cesse, j'invente, j'inventorie, je recopie, j'écris, je vis et dans le temps d'un clin d'oeil, d'un sourire, dans le temps de la fraternité, de la communion créative, dans l'enthousiasme assumé, dans les valeurs partagées. J'appartiens à tous ceux là et toutes celles là qui m’ont accueillie dans leur revue et qui ainsi ont signé mon appartenance à l'écriture. Un jour immobile, je fermerai les yeux et je partirai, je n'appartiendrai à plus rien d'autre qu'à la terre, je serai sans sève et sans rêve mais appartenir au monde aura été ma chance, mon privilège, mon espérance, transmettre, promettre, habiter mon hymne d'un trait, l'écrire pour ne pas mourir, pas encore, pour le déposer dans Clara , craquelure de ce qui ne cesse de se dire et de lire et, avec elle,  continuer, continuer.

 

Marie-José Annenkov

Montauban, le 16 mars 2008.

 

 

                                                                                                                       

                                                  

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Published by Marie-José Annenkov - dans femmes
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28 juillet 2011 4 28 /07 /juillet /2011 17:15

Mais la Shoah lu par Clara c’était aussi la résistance et la générosité telle que lui racontait Jacques Fijalkow dans son histoire des Justes : VICHY,  LES JUIFS ET LES JUSTES L’exemple du Tarn Editions Privat Juin 2003

 

 

Avec la collaboration de Chantal Bordes-Benayoun, Patrick Cabanel, Rémy Cazals, Ruth Chémila-Perez, Patrick Denoux, Sylvie Desachy, Valèrie Ermosilla-Pietravalle, Diana Fabre, Gérard Gobitz, Katy Hazan, Olivier Héral, Claude Julien, Monique Jullien, Serge Klarsfeld, Pierre Laborie, Lucien Lazarus, Sandra Marc, Pierre Mathieu, Alain Michel, Renée Poznanski, Rolande Trempé, Annette Wieviorka.

 

Clara avait lu ce livre de sa place d’accompagnatrice sociale et de formatrice. Parce que son travail quotidien était la souffrance et l’exclusion, sa culture professionnelle se devait d’être souffrance et exclusion mais aussi  la fraternité, celle de tous les jours qui « permettait d’en sortir de tout ça », qui répondait à l’exclusion la plus terrible fut-elle.

Ce jour donc, elle avait lu ce livre qui disait l’exclusion des Juifs dans le Tarn pendant la Seconde guerre mondiale mais qui disait aussi la fraternité et la résistance.

 

Ce livre engagé racontait l’engagement de certains. Nombreux.

Exclusion, souffrance, fraternité, solidarité, résistance, Tarn, Colloque à Lacaune en septembre 2001 étaient les mots clef de cet ouvrage où désespérance du mal absolu et espérance du bien absolu se mêlaient dans une terrible spirale d’impossible et de possible et cette spirale là concerne Clara, la juive, au coeur de son être mais aussi de sa profession qui la mettait aux prises avec l’inhumanité mal symbolisée , la pire qui fut, celle qui faisait  symptôme de génération en génération. Clara le savait douloureusement et la lecture de ce livre le lui rappelait une fois encore.

 

Elle lisait avec attention d’étonnantes communications, d’historiens, de psychanalyste, d’orthophoniste, d’ingénieur, d’institutrice, d’abbé, de témoins. Ils venaient de partout du savoir et leurs communications étaient coordonnées par Jacques Fijalkow qui dans un avant-propos émouvant confiait son histoire à Lacaune. Il avait deux ans quand la Hache de l’Histoire comme l’écrit Perec avait scindé sa vie en un avant et après la déportation de son père pris  dans une rafle à Lacaune en février 1943 dont il ne reviendrait jamais. Le après c’était  sa vie avec  sa mère à Lacaune puis ailleurs  dans un plus tard du temps, celui de ses recherches. Sa vie.  Clara lisait la confidence avec émotion.

 

Clara aimait cette relation de l’inaudible et de l’indicible d’une souffrance, ce récit de « travail de terrain » qui répondait calmement à l’urgence, avec détermination.  La résistance est toujours un acte déterminé.

 

Clara lisait ces communications qui faisaient une large place à la mémoire et au témoignage sans occulter le temps qui passait et devait passer, elle lisait avec attention une profonde saga du temps, celle qui rendait humble et persévérant, sage et vivant, tenace et confiant.  Elle  la lisait dans l’obscur-clair de la cruauté et de la fraternité à s’y opposer, dans l’incroyable douleur et dans la douceur de la fraternité triomphante contre le mal appelé racisme. Un cancer de l’humanité dont nous n’avions jamais fini de rechuter pensait Clara.

 

Ce livre disait le côte à côte des Juifs et des Non-Juifs,  il prônait l’humanité  d’un monde où les uns ou les autres seraient remplacés par les uns et les autres, par un monde où il y aurait une large place pour la reconnaissance des différences et pour leur acceptation. Reconnaître et accepter, ne pas se fondre dans un vague universalisme mais le créer par le respect mutuel. Être fraternel c’était respecter. Clara lisait tout cela dans ce livre qui faisait le récit  de vraies relations d’aide qui allaient jusqu’au risque de sa propre vie sinon c’était encore le symptôme et le chagrin. Facile à lire mais si difficile à vivre. Clara ne savait pas si elle aurait  eu ce courage là, celui des Justes. Clara ne connaissait pas les limites de sa relation d’aide dont pourtant c’était pour elle le métier. Pour eux, ces Justes ce n’était pas un métier, c’était leur éthique de vie. Elle tournait les pages lentement et admirait de tout son être. Ce livre n’était pas facile à lire et bousculait nos apriorismes et interrogeait nos engagements de temps de paix, infiniment plus complexe que ce que l’on apprend à l’école ou dans des « films du  dimanche soir ».

 

Ce que ce livre apprenait à Clara c’est que toutes ces professions de travailleurs sociaux reposaient sur une large éthique de l’engagement, de l’acceptation des différences par la reconnaissance d’expériences différentes, reconnaissance qui introduisait  à une possible symbolisation de l’histoire des personnes dont elles s’occupaient quotidiennement et qui avaient souvent bien des difficultés à symboliser leur Histoire et la hache qu’ils en avaient connue. Clara  pensait aux Rwandais, aux tchétchènes, aux Kurds, aux Bosniaques, aux Somaliens et à d’autres encore avec qui elle ne travaillait  dans une difficile mais appliquée relation d’aide. Faire que leurs souffrances ne soient plus sans issue grâce à la fraternité et à la propre résistance et empathie et sympathie de chacun. Clara essayait, s’appliquait, vivait son métier au le jour dans l’espoir d’une humanité possible.

 

C’était très émue que Clara avait refermé ce livre bien décidée à le faire connaître à d’autres. Résister. Résister au quotidien. Inventer la mémoire. A tous les temps. Le plus beau celui de ce jour qui surprenait Clara à Paris avec sa famille, 17, rue Geoffroy-Lasnier dans le 4ème arrondissement. Métro Saint-Paul.

 

Leurs yeux fixés sur le mur des noms. 1943. Dans les lignes du haut, Clara lisait : Fortunée Abignoli. 1890.

 

C’était simple. Ce dimanche de février 2005, Clara se recueillait enfin en paix devant ces lettres Fortunée Abignoli, devant cette année 1890, son année de naissance, devant 1943, l’année de sa déportation. Sa grand-mère était maintenant logée pour l’éternité avec 76000 autres noms. De l’éternité, Clara le savait, c’était de cela qu’il était question. Fortuné, Flora, Clara, trois femmes, trois générations qui avaient sombré dans la nuit, dans le brouillard d’un génocide, dans le meurtre et dans l’effacement. Ils avaient tuée Fortunée, la mère de Flora, la grand-mère de Clara, puis ils avaient effacé toute trace de leur meurtre, toute trace d’elle, Hanem. Ils l’avaient engloutie dans le néant. Ce néant là avait englouti Clara et sa famille dans leurs larmes confisquées, dans mort et culpabilité d’un impossible deuil. Souffrance immense pour chacun d’entre eux, surtout pour Flora qui s’était cachée, qui avait survécu emportant dans sa vie sa culpabilité de survivante portée aussi lourdement par Clara qui devint pour survivre à son tour La femme qui lit. Clara tournait les pages et elle aurait aimé dire à Flora combien les hommes n’avait pas renoncé. Ils avaient cherché, fouillé le néant, sculpté la pierre. Par ces noms, par leurs regards recueillis sur ces noms, hissés dans le temps présent et dans l’Histoire était enfin réintégrée Fortunée, et eux tous, porteurs de ces noms retrouvés. Le néant n’était plus de mise. Mémoire et trace étaient là. La transmission brisée avait  retrouvé son ordre, mère, fille, petite fille, arrière petite-fille. Maintenant Clara pouvait  le dire et s’en souvenir. A toutes ses bagues, Clara donnait un nom. Celle-là, toute belle, qui à son doigt étincelait, elle la nommait Fortunée, elle la chuchotait Hanem. Le temps lui avait passé la bague au doigt, le souvenir lui avait dit son nom et la caressait de son prénom, sa grand-mère ici présente pour toujours, jusqu’au bout de l’avenir pour elle et les siens. Clara continuerait son cheminement avec elle, Fortunée Abignoli, avec tous ses amis de lutte, bâtisseurs de noms retrouvés.


Clara savait que certains n’avaient pas eu cette possibilité de retrouver les noms de ceux qu’ils aimaient  tels que les arméniens, les rwandais et d’autres encore. Clara avait lu avec intérêt les recherches d’Hélène Piralian, devenue son amie, sur les génocides, leur déni,  « faire comme si cela n’avait pas eu lieu »,  sur la transmission interdite et la terrible violence dans l’Histoire qui en découlait parce que le deuil devenait impossible. Clara avait lu crayon en main deux des livres d’Hélène Piralian, philosophe et psychanalyste,  Génocide et Transmission et un enfant malade de la mort. Elle s’apprêtait à  lire le troisième Génocide, disparitions, Déni La traversée des deuils, dans lequel elle abordait les douloureuses histoires des juifs, bosniaques, tutsis, les massacres d’Algérie et la terreur vendéenne.

 

 C’est ainsi que Clara lisait  au jour, le jour des livres, une multitudes de livres qui l’emportait dans la soif de lutter pour la paix.

 

Elle lisait ces livres en pensant à tous ceux qui mourait à la guerre, d’un côté, de l’autre qui perdaient le ciel et la terre, la mer, le sable et le vent, en pensant aux enfants broyés, aux générations mutilées et surtout  aux femmes qui pleuraient. Elle pensait à tous et cherchaient dans ses livres le bonheur qu’il y aurait à vivre dans la paix. (N°45)

.

La souffrance de Clara, c’était le journal de 20 heures. Son espérance, c’était, ce sont ses pères, sa mère, ses frères, ses soeurs, ses amis, célèbres ou anonymes et la Colombe de Pablo volant dans le ciel de ses livres comme ceux qui suivent là sur la page :

 

- (RACISMES : défi aux droits de l’homme. Bibliographie commentée.) Avant propos par Marcel MAURIERES. Président des amis de la BCP. BCP. 7, Avenue du 10ème dragons 82000 Montauban. Conseil général du Tarn et Garonne

            - Picasso : 145 dessins pour la presse et les organisations démocratiques pour le festival mondial de la jeunesse et des étudiants pour la Paix. Berlin 5-19 août 1951. Edité par l’Humanité 1973

            - Picasso. Collection Génies et Réalités. Edition Hachette.1967

            - Italo Calvino. Editions du Seuil 1974

            -Maria Montessori. L’éducation et la paix. Desclée de Brouwer 1996 (1949)

            -Françoise Dolto : Solitude Vertige du Nord Carrère 1987

            -Alice Miller. C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant. Aubier1983

            - Jacques Brel : La colombe. (Eternel)

            - Stéfan Zweig : Le monde d’hier . Souvenirs d’un Européen. Belfond 1982 (1944)

            - Verhaeren :  Les villes tentaculaires. Librairie générale française . 1995

            - Henri Sztulman. Colloque sous la direction de Abdelhadi Elfakir et Viviane Bidou Houbaine. Edition Cofrimi. Pratiques cliniques, psychopathologie et démarche interculturelle. Ouvrage publié avec le concours financier du FAS. 1997

            -Tahar Ben Jelloun : Le racisme expliqué à ma fille. Editions du Seuil 1998

            -Mouloud Aounit (avec de nombreux autres auteurs) Mon album de l’immigration en France. De très belles illustrations. Editions Tartamudo. 2001

            -Jacques Prévert. Etranges étrangers et autres poèmes. Folio Junior. Gallimard.Jeunesse.2000

            - Edgar Morin. Anne Brigitte Kern. Terre-Patrie. Editions du Seuil; 1993

            - Albert Camus, cité dans le livre Paroles de Non-violence. Albin Michel. (Je n’ai pas le livre sous les yeux

            - Rémy Puyuelo Héros de l’enfance, figures de la survie. De Bécassine à Pinocchio, de Robinson Crusoé à Poil-de Carotte. ESF éditeur 1998.

            -Boris Cyrulnik. Un Merveilleux malheur. Odile Jacob. (Je n’ai pas le livre sous les yeux. ) 2000 ?

            -Marc-Alain Ouaknin. Bibliothérapie. Lire c’est guérir. La couleur des idées. Seuil. Mars 1994

            -Marcel Proust. Gallimard La Pleïade. 1954. A La recherche du temps perdu. Tome I P.4

            - Paul Muzard. En finir avec la guerre contre les pauvres.( MRAP) Préface Jacques Gaillot. Editeurs le temps des Cerises.2000

- Clarissa Pinkola Estès. Femmes qui courent avec les loups. Grasset 1995.

De la Paix, des contes  et des femmes.

Et puis tant et tant d’autres encore. Clara lisait la paix pour l’inventer avec ses amis. Mais que de  travail ! Immensité de l’océan, immensité de l’éternité. Continuer, continuer. Ne pas renoncer pensait Clara. Inventer la mémoire. Inventer la paix. La paix au Proche Orient


Clara lisait le Manifeste d’un juif libre de Théo Klein  (N°51)

Le Manifeste d’un Juif Libre

Théo Klein

Liana Lévi .2002(143 p.)

 

Clara aimait ce livre qui la faisait espérer la paix. Ainsi la paix était possible. Ainsi il était possible de sortir de cette violence, de cette sanglante impasse entre Israéliens et Palestiniens. Il suffisait de s’y mettre. A penser la paix

 

Théo Klein s’engageait. Il proposait un manifeste, un bilan, la somme de ses réflexions sur la guerre et en faisait naître des mots de paix. Clara avait été emportée par l’extrême rayonnement pacifique des pensées de cet homme qui avait été de 1942 à 1944, un des responsable de la résistance juive et de 1983 à 1989,  Président du CRIF et interlocuteur des dirigeants Israéliens.

 

 Clara aimait lire cette façon dont il parlait du dialogue nécessaire, du respect quand il dénonçait la violence des hommes, à Jérusalem ou à Ramallah, elle aimait quand il parlait  des combats et des chemins de la paix si fragiles qu’on les avait oubliés. La paix lisait-elle n’était pas à remettre à demain, c’était dès aujourd’hui qu’elle devait s’épeler, avec les lettres millénaires et si semblables : « Salam », « Shalom » .

 

Il parlait avec élan, générosité mais aussi avec une grande érudition politique. Il disait l’Histoire, Clara savait l’importance de le lire crayon en main pour ne pas trahir sa pensée. Parfois, elle sentait qu’on pouvait ne pas être d’accord avec lui mais elle sentait aussi qu’on pouvait le lui dire. Elle le lisait, homme de dialogue mais  n’excluant pas des certitudes. Il affirmait ses convictions. Il disait qu’il fallait sortir du mythe sanglant et absurde de la sécurité, qu’il y avait d’énormes difficultés mais qu’il fallait les affronter avec efficacité.  Clara pensait dans son for intérieur que parfois ce livre pouvait heurter les sensibilités des  uns, et des autres parce qu’il était porteur de nombreuses interprétations personnelles. Théo Klein était humain, attaché à ses racines, à son passé, juif laïc, il croyait en la démocratie israélienne  et parfois Clara se laissait envahir par le douté. Comment peut-on dire la paix sans dénoncer ce qui est à dénoncer : Jénine, les raids aériens, la violence militaire ? Alors, voulait en savoir plus et s’était mise à chercher sur Internet. Elle avait trouvé une lettre de Théo Klein à Ariel Sharon (Le monde, jeudi 6 septembre 2001 p.13) dans laquelle il disait une fois encore non à la violence des tanks et des missiles, non à la haine , oui à l’intelligence pour vaincre à la violence. Une  lettre courageuse en vérité.

En vérité, la lecture de Clara pouvait être multiple, Clara le sentait. Multiple, selon la place du lecteur, Français, Israélien, Palestinien, jeune ou plus âgé, habitant tel ou tel pays et bien sûr femme ou homme. Et c’est cette multiplicité là qui pouvait faire chemin. : la naissance de multiples germes de paix. à partir de la pluralité des propositions et des analyses. Clara lisait avec intérêt Théo Klein quand il affirmait la nécessité de reconnaître l’état palestinien et de trouver une solution politique au conflit qui poserait la souveraineté politique de deux états sur une terre commune.

 Et Clara une fois encore pensait que ce sont les hommes et les femmes de toutes les terres du monde qui emportaient la sagesse, quand ensemble ils marchaient sur le chemin de la paix, laissant  derrière eux les petits cailloux blancs de leurs mots généreux, comme ceux de Théo Klein.  Clara refermait ce livre qui disait de ne jamais renoncer à construire la paix

 

Un livre à lire pour toujours construire. la paix.

 

Clara avait aussi  lu avec intérêt, toujours du même auteur  Une manière d’être juif (éditions Fayard Temps pour l’histoire 2007 et j’avais écrit :

 

Ma manière d’être juive

 

 

J’aime beaucoup le livre de Théo Klein « une manière d’être juif » parce qu’il aborde vraiment une multitude de sujets et j’aurai envie de les approfondir, jour après jour. J’aimerai en parler avec un interlocuteur pour creuser tout ça dans le langage d’un autre, dans son pareil et dans sa différence. Quand je lis, je suis trop seule, trop seule de ne pas parler et je ne progresse pas. En cela, je crois que je ne suis pas juive. A mon avis être juive c’est commenter la connaissance avec d’autres. Mon travail d’atelier de lectures et de partage va dans ce sens, mais j’ai beaucoup de travail à faire pour sortir de mon isolement intellectuel.

 

Il y a beaucoup de sujets traités par Théo Klein avec lesquels je suis d’accord notamment la question du conflit avec la Palestine. Je suis moins d’accord avec lui quand il définit la judéité par l’adhésion et l’assimilation du Talmud et de la Torah et non par le relais avec la Shoah

 

 Quant à moi,

 

1) Je suis juive parce que toute ma lignée maternelle était juive (Sépharade) (Egypte)

 

2) Je suis juive par rapport à la Shoah que j’ai complètement vécue, jusqu’au  bout de mon  identité  dans la symbolique de mon histoire. Ceci dit, je « n’abuse pas » de cette mémoire, (cf. ma lecture de Todorov « Les abus de la mémoire ») et du vécu de la Shoah. Dans le mouvement de ma mémoire j’ai crée des ateliers de lectures, j’ai crée tout simplement ma lecture, mon chemin de lectures.

 

3) J’aimerai un jour aller à Jérusalem, comme je suis allée à Cordoue. Découvrir le creuset interculturel du monde, voir cet étonnant soleil « qui tous les matins se lève sur la partie arabe, et se couche sur la partie juive »

 

4) je ne suis pas juive par rapport aux textes et à l’Hébreu que je ne connais pas et que je n’ai pas le désir d’apprendre. Je suis nulle pour les langues... En ce sens, je diffère de Théo Klein mais je ne lui reconnais pas le droit de remettre en question ma judéité pour cette raison là.

 

Toutefois je trouve ce livre de Théo Klein très beau quand il affirme qu’il est essentiel de penser aux autres et à demain, de penser à l’amour quand il foudroie ou rejette, quand il affirme que nous sommes tous libres et responsables de notre destin, quand il réaffirme l’espérance de toujours trouver des solutions pour l’avenir. Rien jamais ne s’arrête. Continuer. Persévérer. Ainsi Théo Klein m’a aidée à me situer humaine et juive dans ma féminitude de toujours à conquérir.

 

Comme  Clara avait regret de ne pas avoir lu Théo Klein du temps d’Elisabeth, son amie si chérie, dont elle avait si insuffisamment partagé la judéité ! Comme elle avait regret de ne pas avoir partagé cette quête lorsque son amie était vivante ; dans le temps du souvenir, elle tentait de réparer l’irréparable.


Elisabeth, l’amie de Clara, la meilleure, sa meilleure. Elisabeth...  Comme te survivre saignait ! Le jour des obsèques c’était dans Montaigne que Clara était allée chercher les mots pour dire à tous sa peine

 

« Si on me pressait de dire pourquoi j’aimais Elisabeth, je dirai parce que c’était elle parce que c’était moi. »

 

Elisabeth, son amie de toujours, Clara l’appelait sa jumelle. Ensemble, elles avaient partagé tant d’années et tant de tasses d’été... 

 

Dans le temps de l’immédiat de la mort d’Elisabeth,  Clara n’avait pu laisser cours à son chagrin. S’était entrelacée à sa douleur, celle de la mort de sa soeur Sylvie.  Sylvie, Elisabeth,  s’en étaient allées le même été. Inhumain de douleur. L’impossible. La rupture du temps.

 

Juin 2002, le soir de la fête de la musique, Elisabeth quittait la vie, terrassée par son sarcome. Clara avait su les derniers jours. Elle, dans sa petite ville du Sud-Ouest, Elisabeth  à Paris. Clara s’appliquait à tenir debout. Elle lisait, les dents serrées sur sa souffrance. Elle lisait Penser les pratiques sociales Une utopie utile

Sous la direction de Rémy Puyuelo Erès. Arséaa. Action solidaire.2001 307 pages

 

Et la mort était arrivée au moment de l’article de Paule Sanchou.

 

Paule Sanchou : Place et devenir des associations dans le secteur médico-social. Enoncé des problématiques.

 

Travail de femme de mise en ordre  de rangement du bâtiment pensait Clara.

 

Le texte s’était tu. Le temps explosant disait « c’est fini . » Les mots avaient perdu. Clara la savait couchée, Clara la savait disparue. Clara savait son rire, savait ses boucles, savait sa nuit. C’était sa sœur et elle était morte, ça s’appelait un sarcome, ça s’appelait une longue et douloureuse maladie.  Maintenant, il faudrait continuer, jour après jour. On ne pouvait pas s’arrêter. Mais bâtir des mots, ce serait difficile. Clara était si fatiguée. Elle ne pouvait pas y croire à ça. Non, elle ne pouvait pas y croire.  Des millions d’heures d’amour et de rires, des millions de pique-niques et de livres, des millions de larmes partagées, Le ciel de Paris, la Place des Vosges Elles attendaient les résultats mais elles savaient déjà... La place des Vosges était belle mais elles étaient si tristes. C’était en mai 2001

 

Ecrire à perte de mots

leurs mots,  à toutes deux,

son poème à elle,

Sylvie, sa soeur

 

 

 

 

                                      Quand l’âme erre…

 

          Quand la mère se retire

          Et laisse l’enfant seul

          Quand l’amour se retire

          Et laisse la bouche

          Sèche et béante

          Quand la mer se retire

          Et laisse les goudrons morts

 

          Quand la mère se retire

          Et laisse l’enfant libre

          Quand l’amour se retire

     Et laisse la femme

     Entière et onctueuse

     Quand la mer se retire

     Et laisse le sable doux

 

     Alors, l’amer se retire

     Et s’écroulent les tours.

 

                       Catherine Lion-Méric

    

 

Clara savait qu’il fallait laisser Sylvie, au temps  et reprendre le fil d’Empan. Il fallait reprendre sagement la lecture abandonnée de l’article de Paule Sanchou. Il l’aurait intéressée. cette soeur tant chérie, cette soeur de toutes les heures envolées. Clara savait qu’il fallait reprendre le temps, là, juste avant le coup de téléphone hurlant dans le soir noir « C’est fini ».

 

 

       Et donc Clara lisait Paule Sanchou : Place et devenir des associations dans le secteur médico-social. Enoncé des problématiques. (P.263-275)

 

       Travail de femme de mise en ordre de rangement du bâtiment. Repérage des missions respectives de l’état et de l’association, repérage des lois de décentralisation qui souvent modifient les rapports entre ces missions, mise en lumière de la dimension politique engendrée par la mise en relation de l’état et de l’association.

 

       Paule Sanchou désignait les enjeux économiques et théoriques de l’impact de l’économique dans le social et les impératifs vitaux. Elle posait la nécessité de trouver encore le temps de réfléchir sur ce qu’on faisait et sur la qualité du travail des travailleurs sociaux. C’était le devenir de la vie associative qui était en cause.

        

Clara se laissait porter par le questionnement de Paule Sanchou quand elle articulait avec clarté le devenir de la vie associative, son identité, ses stratégies, quand elle interrogeait le rôle, la place des partenaires et de leur mise en relation. Il était aussi question de la vie politique et des bords de tous bords qui bordent nos associations. Un article qui disait la question vitale du jeu multi identitaire du champ de l’insertion et de la citoyenneté. Passionnant de vie. Porteur des paroles de chacun et de tous, partenaires associatifs et institutionnels, en contradiction parfois, en nécessaire complémentarité toujours. Un travail de mise en mots, de mise en ordre du terrain. Précieux  pour les jours de pagaïe et surtout les jours de conflits, quand on ne s’y repère plus. Une boussole. A lire pour garder le cap, pour mesurer les possibles de chacun.

 

Clara avait retrouvé son identité, la stabilité de son temps dans la lecture de Paule Sanchou.


 

Mais le temps de la déchirure rattrapa Clara.

 

Elle se souvenait. Fin août, Clara et Elisabeth avaient le projet d’aller passer une semaine à Bath, dans le Pays de Jane Austen. Elles aimaient Jane Austen toutes les deux et elles avaient eu envie de faire ce voyage. C’était un projet doux comme une caresse. Quelques temps avant, elles avaient vu le film « Raison et sentiments », à la fin du film, elles avaient dit en riant : « Il ne faudra pas oublier les impers ! ». Clara entendait encore le rire de Sylvie, elle ressentait encore le pincement au coeur qui l’avait étreinte. Lors de la dernière hospitalisation de Clara, elles n’avaient pas parlé de Jane Austen. Le projet était endolori par la maladie qui avançait.  Elles n’avaient pas dit « nous irons l’année prochaine ». Maintenant Clara était seule avec Jane Austen. Elle sortait les deux tomes en 10/18 « Mansfield Park ». Les larmes coulaient et Clara vivait dans le temps d’un silence où l’avenir était barré.

 

L’été durant . Clara n’avait cessé de lire la création. Ecrire de Marguerite Duras, Pablo Ruiz Picasso de Patrick O’Brian, des passages deLa Recherche du temps perdu.

 

Dans les pavés inégaux Proust retrouvait Venise. Clara, elle,  retrouvait Paris. Leurs pas unis avançaient sur les pavés inégaux, elles riaient beaucoup en marchant et elles bavardaient de tout, de rien et de leurs bouquins en cours.  Clara ne se souvenait pas où elles en étaient mais elles étaient ensemble, soeurs et amies. Sylvie était extraordinairement gaie. Sa gaîté se posait partout, son enthousiasme aussi. Elles regardaient les vitrines étonnantes de ce quartier de Paris, elles regardaient les bijoux fantaisies, les robes, les chaussures, les galeries d’art. Elles respiraient la fraîcheur printanière de Paris à pleins poumons mais à pleine inquiétude. Clara n’avait pas d’images précises. La vie  de Sylvie était menacée et cela menaçait leurs mémoires.  Le présent vacillait et leurs coeurs tremblaient. Elle était inquiète pour son fils.  Il avait déjà perdu son père qu’adviendrait-il si elle disparaissait ? Elle le disait à voix haute, calme, déterminée, dans le malheur qui rôdait sur un banc de la place des Vosges. C’était avant le repas. Clara  l’écoutait avec gravité, le coeur serré. Elle lui disait d’avancer un pas après l’autre, qu’elles attendaient les résultats mais qu’elles ne les avaient pas encore, que pour l’instant ce qui était à l’ordre du jour, c’était Paris au printemps, c’était la beauté de la place des Vosges. Clara voulait mettre du supportable dans l’insupportable. Toutes deux avaient beaucoup parlé sur ce banc mais la mémoire était devenue inutile. Sylvie était devenue pour Clara un livre dont elle avait oublié des passages. Ceux qui racontaient la vie. Perdre un être cher c’était perdre un texte qu’on aimait qu’on croyait connaître qui soudain s’effaçait, se retirait.  Clara pensait à Perec, à cette lettre E qui disparaissait. Alors tout avait l’air normal mais ça faisait mal, mal C’était si douloureux. Perec avait écrit La Disparition. Quelle serait la métaphore  de Clara ?  La femme qui lit ? Clara avait  mal à l’orage qui grondait dehors, elle avait mal au ciel de sa vie. Où s’en était allée Sylvie ? La vérité était que Clara n’acceptait pas la mort, elle n’acceptait  pas les cendres de Sylvie, ça la faisait hurler en dedans. Il lui fallait lire sans cesse, combler de mot le vide laissé par Sylvie. C’était sa pauvre vérité à Clara. Sa vérité en deuil. Clara aimait imaginer  un voile de mots, un voile d’ombre entre la mort et elle, c’est pour cela qu’elle lisait, pour inventer un voile à sa vie, la rendre plus douce pour survivre quand elle avait trop mal. Clara existait dans cet intervalle peuplé des autres de ses livres qui faisaient silence sur ses larmes.


Clara pleurait, Clara lisait. Je pleurais, j’écrivais.

 

Le doute, la solitude, la douleur, l’inquiétude. Toujours là, les mêmes ingrédients de la création. Je n’arrive plus ni à lire, ni à copier, ni à écrire. La nuit approche. M’en débrouiller du doute, de la solitude, de la douleur, de l’inquiétude. M’en débrouiller des larmes et de mes souvenirs. Du sourire sur tes lèvres le jour de ta mort. Tu es partie souriante et moi stupide je pleurais de colère devant la stupidité de ta mort. Maintenant je pleure de douleur. Je pleure de manque. Nous nous téléphonions. C’est fini et c’est plus que ça. C’est infiniment présent. C’est incommensurable. C’est noué et silencieux. C’est lourd. Je vais me coucher. Je vois ton appartement. Ton lit.. C’est comme ça

 

Une colombe

signe dans le ciel

la paix de l’été

Tu aimais l’été

Ta mort a volé pour l’éternité

la colombe et ma paix

 l’été s’est envolé

dans le toujours de mes jours

 

C’est comme ça la mort.

ça fait pleurer le temps

A tire-d’aile, la colombe s’envole

 me laissant  seule  en fin de strophe

 sur une page d’or de l’été envolé

 

Seule avec mon chagrin opaque.

 

Sylvie était morte. Elisabeth s’essoufflait  définitivement dans sa leucémie.  Clara n’en finissait pas de souffrir et de pleurer. Clara lisait à perdre haleine. Elle en était à Mona OZOUF Les mots des femmes. Ses yeux la piquaient, ses cernes se creusaient. Clara glissait vers l’épuisement et c’est à ce point du temps qu’Elisabeth rendit son dernier souffle.  Et Clara se mit à lire Gandhi. Elle voulait résister au flot qui la  précipitait dans le Styx, elle voulait résistait au système social, elle voulait résister corps et âme à la violence de sa vie. Clara n’en pouvait plus de souffrir violemment.

 

Le temps étaient devenu noir, sans soleil, sans Sylvie et Elisabeth, sans rimes, sans étreintes, sans leurs mots, sans leur ciel, sans leur souffle, sans leur âme, sans leur sourire, sans leur vie.  Restait la sienne de vie et Clara ne comprenait plus rien. Clara était perdue sans elles.  C’était comme une valse arrêtée. Le temps était troué. Le présent s’engouffrait dans la mort comme du sable dans un entonnoir..

 

Alternance immobile

 

Chagrin noir

Chagrin caché

Chagrin du soir

Chagrin tout seul

 

Nous parlions tant et tant

Nous riions tant et tant

Jamais nous ne nous taisions

Il y en avait toujours une

qui parlait à l’autre

C’était notre secrète alternance

 

Maintenant l’alternance est brisée

Vous  vous  taisez et j’écris

alternance immobile

La nuit est tombée

sur l’immobile

dans le noir je pense à vous

à vos mots d’autrefois

à vos silences immobiles de maintenant

le sable glisse

vous disparaissez dans la pénombre

je reste seule dans ma nuit

immobile dans notre alternance

j’ai mal à tout ça

 

J’ai mal à mon chagrin noir

à mon chagrin sans espoir

à mon chagrin de chaque soir

J’ai mal et j’écris

j’ai mal au sable du temps

 

Tout le temps.

 

Avant de s’endormir, Clara pensait à Schéréhazade, celle là même qui racontait des histoires au Sultan pendant Mille et nuits pour ne pas mourir. Clara ferait de même, elle raconterait milles et une histoires, pour ne pas mourir, ainsi Sylvie et Elisabeth revivraient dans ses pages, elle lirait milles et un livres.  Sylvie et Elisabeth ne disparaîtraient pas dans le noir tant que Clara lirait même si sur le blanc de sa page j’écrivais

 

LA DISPARITION

 

A disparue

de mon alphabet

la lettre L

celle avec laquelle j’écrivais

elles

Elles étaient si belles

elles

elles étaient et je les aimais

Par elles, j’étais

elles se sont enfuies à tire d’ailes

elles, mes amies si belles

De mon alphabet

L a disparu

et dans le creux de la lettre manquante

dans le creux de L’L

coulent mes larmes

Reste le E...


 

Et puisqu’il fallait continuait Clara continuerait avec Hannah Arendt, la si grande philosophe politique, née le 14 octobre 1906 en Allemagne et morte, entourée d’amis à New York le 4 décembre 1975.

 

 Clara aimait son beau visage de jeunesse et son sourire de femme mûre. Clara trouvait parfois qu’elle lui ressemblait. Le regard surtout qui abritait la pensée dans une certaine attente. La pensée non éclose. La pensée à advenir, l’existence à  survenir parce que penser c’était exister passionnément pour Hannah comme pour Clara. Les livres étaient là pour nous sauver de la solitude pensait depuis toujours Clara et Hannah Arendt avait sauvé Clara du désespoir de la mort de celles qu’elle aimait et du désespoir d’une société de marges et d’exclusions, d’une société où la parole des parias étaient encore trop souvent largement ignorée.  Ce qu’aimait Clara dans l’oeuvre d’Hannah Arendt c’était le génie de la pensée et des langues qui abritaient cet immense fleuve de pensée. Comment pourrais-je  parler d’Hannah Arendt  sans parler l’anglais, l’allemand et le grec sans avoir lu Platon, Aristote, Sophocle, Hérodote, Héraclite, Heidegger, Nietzsche, Marx, Jasper, Kierkegaard, Kant, Locke, Hobbes, Lazare et tant et tant d’autres ? Hannah était une femme de mots et de livres. La seule chose qui l’intéressait au monde c’était de penser. Et en cela, Clara lui faisait écho. Depuis toute petite Clara pensait. Elle le savait. C’était inscrit dans les cernes de ses yeux, dans ses migraines trop fréquentes, dans son regard solitaire mais aussi dans ses enthousiasmes féconds qui donnaient à sa bouche tant de sourires et de rires.

 

Clara aimait lire Hannah parce qu’elle  interrogeait le monde et dépassait la solitude de penser seule, ce que Hannah appelait la pensée dialogique. Hannah posait des questions. Sans cesse. Sur la culture, sur le mensonge, sur la violence dans la politique, sur sa judéité et celle des autres, sur l’amour, sur l’amitié, sur la justice, sur la volonté, sur la réconciliation et le pardon, sur le mal celui si radical des nazis, sur celui de tous les totalitarismes, sur Eichmann, sur les philosophes, Jaspers, Heidegger, sur les poètes, sur Rainer Maria Rilke, sur son ami Walter Benjamin, sur ses deux maris, le second, dont elle fut si amoureuse, parce qu’elle l’aimait et qu’il reconnaissait son identité d’intellectuelle, compagnon de ses engagements de vie : l’écriture et la politique.  Elle écrivait du lieu de ses poèmes et de ses ombres. Elle écrivait ses exils, les géographiques et ceux de l’âme. Clara comme Hannah se sentait en exil d’elle-même. Un exil qui venait de l’enfance. Clara l’enfant silencieuse, Hannah, l’enfant de silence et déjà de questions. Il fallait comprendre. Il fallait penser pour prendre racine dans ce monde si affolant des adultes puis des autres qui inventaient cette politique qui toujours avait passionnée Hannah comme Clara ; la politique lieu de rencontre des humains dans l’histoire des générations sans cesse inventée, de ce pluriel sans cesse recrée à partir de la singularité de chacun. Clara, Hannah, deux femmes cherchant à comprendre, à défendre le monde des parias contre celui des parvenus.  Hannah avait été longtemps apatride, sans lieu pour penser, et donner la parole aux parias, lui était essentiel. Essentiel aussi, leur donner l’accès à la pensée pour que jamais le Mal radical ne revienne, donner la parole aux parias, leur donner l’accès à la pensée pour que s’installe une vraie démocratie, celle qui dirait un non définitif au totalitarisme qui tuait la singularité et le pluriel, qui engendrait le « tous pareils », la toute-puissance du pouvoir. Comprendre. Prendre racine dans la profondeur de l’humain. Comprendre pour dénoncer ceux qui un jour dirent que les hommes, les juifs mais d’autres aussi pouvaient être superflus. Hannah écrivait, Clara lisait, Hannah et Clara s’engageaient dans ce monde de vies, d’existence et de pensée. Deux femmes qui refusaient les chemins de l’injustice. Deux femmes qui lisaient passionnément, deux femmes qui cherchaient jusqu’à l’épuisement, deux femmes qui aimaient le murmure du vent et les plaines labourées par leurs pensées incessantes. Deux femmes complexes, dans le paradoxe du non manichéen et du pluriel, deux femmes qui défendaient et croyaient aux concepts de liberté, d’égalité, de fraternité. Clara disait adelphité parce que ce mot recouvrait de l’harmonie entre les hommes et les femmes. Hannah disait que le UN de chacun n’existait qu’à partir du pluriel des autres ; Hannah disait que chacun était un QUI ne pouvant se révéler que dans le réseau des autres humains, que dans la cité ; c’était pour cette raison même que Clara aimait la vie associative qui toujours faisait réseau pour les uns et pour les autres, tissu social garant de démocratie en était convaincue Clara. De démocratie et d’existence.

 

Ainsi Clara était engagée dans le Réseau Education Sans Frontières parce qu’il disait non à ce qui pouvait être une nouveau Vichy, de nouveaux centres de rétentions,  des exclusions inhumaines, des vérifications de papiers, un quota scandaleux à respecter, le non respect des droits de l’homme enfin.

 

Ainsi dans son travail de formatrice d’ateliers de lecture qu’elle animait depuis des années,  Clara laissait une large place au travail citoyen de tous qui aidait à constituer l’identité de chacun. C’était sa foi et celle d’Hannah Arendt. L’être humain existait à partir de la cité et voilà pourquoi pensaient ces deux femmes l’exclusion était un crime. Exclure de la cité sous toutes formes d’exclusion c’était priver de parole celui ou celle qu’on excluait et priver de parole c’était priver d’action, c’était priver d’être, c’était priver de récit, celui-là même qui rendait possible de supporter tout chagrin.

 

Ainsi Clara luttait auprès des hommes pour la prise en compte des difficultés spécifiques des femmes et de leurs droits à  les défendre.

 

Ainsi Clara luttait contre tout ce qui faisait exclusion  en travaillant, en lisant, en écrivant, en militant, en parlant, en marchant dans sa ville.

 

Hannah aimait les récits et Clara aussi. La lecture, les livres étaient des récits, Les Milles et une nuits de leurs jours et de leurs vies, Les milles et une nuits qui les tenaient en vie dans le suspens de leur temps et de leur mémoire, dans le souffle de ce qui se renouvelle sans cesse : la promesse tenue à l’autre de continuer malgré l’oubli. Et ce depuis l’antiquité.

 

Clara connaissait  peu les textes antiques mais Hannah ne connaissait que  ceux là. Son texte saignait de langue grecque. C’était beau à lire, cette fente du texte dont s’échappait la langue grecque, comme un fleuve de vie d’une blessure qui aurait pu tuer Hannah, la femme blessée d’être femme, blessée de son enfance quand son père syphilitique mourut, Hannah, la juive blessée qui dut s’exiler,  Hannah la juive qui du découvrir la Shoah dans un après-guerre de paroles terribles si terribles qu’elles parurent incroyables à Hannah, à Flora, la mère de Clara. De l’impossible à croire et l’humanité s’écroule dans le néant. Oui, ça avait eu lieu, le Mal radical, celui qu’on ne pouvait pardonner, celui qui rendait impossible toute réconciliation, tout partage. La Shoah ou l’impossible des hommes, Hannah dont la langue maternelle l’allemand fut une souffrance à laquelle elle ne voulut jamais renoncer. Alors, elle apprit l’anglais, se fit traduire en français, inventa un compromis avec le grec, splendeur des anciens qui la pansa, lui redonna vie. C’était possible de vivre avec Sophocle, Hérodote, c’était possible de vivre avec la polis comme référence de pensée, c’était possible de continuer avec la nécessité retrouvée de la cité. C’était possible de vivre dans la citoyenneté parce que la politique c’était le pluriel du monde et le respect du singulier de chacun. Hannah et Clara par la politique vivaient leur engagement de femmes debout, par leur paradoxe, elles luttaient contre une pensée totalisante et toute puissante. Elles étaient singulières quand le pluriel mettait fin à la toute puissance de la solitude. Les livres étaient un immense pluriel et c’est pour cela pensaient-elles toutes deux que la pensée de tous et de chacun devaient être par la culture. Mais Hannah était limpide et exigeante sur ce point. Rien n’était pire que de ne pas penser car ne pas penser laissait place à l’obéissance servile et obtuse, telle celle d’un Eichmann, d’un n’importe qui robotisé à l’extrême où les ordres envahissaient le cerveau vide. Mais tout aussi immensément terrible était un cerveau plein de pensées solitaires, qui ne seraient pas confrontées au pluriel des autres, un cerveau dialogique dans la toute puissance de la tour d’ivoire, dans le piège du renard Heidegger qui le menait à trahir ses amis juifs. Le bout du chemin. Le bout du désastre et de la honte.  Heidegger l’amant était le paradoxe d’Hannah quand le rapport Maître, élève signifiait l’impossible du désarroi de la femme. Toujours la femme. Quand la femme souffrait. Quand Hannah et Clara pensaient et pansaient leur solitude. Changer de ligne. Lire. Tourner la page.

 

Faire jaillir les étincelles quand Hannah comparait splendidement le surgissement de la pensée à l’étincelle de deux pierres à feu. La pensée ne pouvait que surgir, elle ne s’élaborait pas, elle ne se démontrait pas. Si, sans doute, elle s’élaborait car Hannah Harendt était une femme rigoureuse mais elle s’élaborait dans un second temps. Après le surgissement, l’étoile filante dans les ténèbres de la solitude , après l’étincelle. La pensée alors pouvait advenir dans  une élaboration sans violence. La logique était violente. Combien Clara suivait Hannah sur ce chemin là. Clara détestait les gens qui démontraient les choses. Elles les fuyait, elle les craignait parce qu’ils dévidaient leur vie de leurs affects. Elle savait que même les sciences les plus exactes laissaient une place nécessaire au célèbre Euréka ! La pensée ne pouvait être qu’un Euréka même si le fleuve souterrain coulait lentement avant et après l’élan. La pensée humaine pour être belle et vivante devait être lente et puissante mais jamais violente. Et Clara aimait Hannah pour cela. Sa douce lenteur, ses répétitions et puis soudain elle disait ce qu’il fallait dire : les totalitarismes à dénoncer, la complexité du sionisme, les interprétations des antisémitismes, l’histoire, le travail, le questionnement sur Marx, le danger de l’acosmisme, la philosophie de l’étant, la philosophie politique, le risque politique des états-nations, les démocraties en danger. Elle  pensait, elle pensait, n’arrêtait pas, elle marchait dans l’espace du monde qui tournait, qui vivait, qui cherchait. Hannah était une chercheuse d’or,  l’or de ce qui serait le  meilleur des hommes, la foi dans leur pluriel si le pire n’existait pas.

 

Le génocide. Pour Clara, un être sa grand-mère. Pour Hannah, une longue, très longue pensée, après avoir échappé de justesse au nazisme et au camp de rétention dont elle put s’échapper à temps.

 

Il était une fois des juifs indécis qui ne savaient s’ils voulaient être assimilés ou non.

 

Il  était une fois des juifs dont la conscience politique était trop rare, dans une histoire « sans politique »

 

Leur solitude. Toujours de la solitude. Alors Hannah racontait, contait même la politique.

 

Il était une fois l’affaire Dreyfus.

 

Il était une fois Panama.

 

 Il était une fois, la IIIe république. Il était une fois l’état-nation et  l’expansionnisme, le pouvoir et la bourgeoisie.

 

Il était une fois la foule.

 

 Il était une fois l’impérialisme, ses investissements et l’accumulation des pouvoirs. La perte du lien humain et soudain le racisme. Non ! Pas soudain. Dans la lenteur des siècles. Gobineau.Le cancer. La bête immonde. Le chômage. Le fascisme. La montée d’Hitler. L’impensable. Le Mal radical .

 

 Enumérer pour dire l’impossible phrase humaine. Quand ’humanité avait perdu ses liens, Quand la phrase avait perdu son verbe, quand les pierres à feu avaient perdu leur étincelle. La coupure d’avec l’humain. Le désastre dans l’humanité. Quand l’horreur se faisait génocide ou le contraire. Les contraires étaient brisés. Restait le rien qui chavire celui qui reste. Restait la tragédie. Non pas celle de Sophocle qui disait l’histoire des hommes. Celle d’Hitler qui la détruisait.

 

Mais Hannah reconstruisait et écrivait La condition de l’homme moderne. Le livre d’Hannah que Clara avait préféré. Qu’inventait l’homme pour ne pas tomber dans l’impensable du totalitarisme ?  Il était  alors une fois, le travail, la création, la pensée, l’action. La nécessaire politique pour s’y retrouver citoyens et non plus opprimés ou parias. Il était une fois, la promesse, le recommencement, la naissance. Clara avait trois enfants et avait connu ce miracle de liberté par trois fois. Clara pouvait continuer malgré la détresse du monde parce qu’elle avait à transmettre ce même monde dans le mouvement de ses engagements, dans le mouvement de l’imprévisible de sa vie, dans le malentendu d’exister et d’aimer. Dans le malentendu d’insister pour le meilleur, elle femme existante, elle femme insistante, elle femme résistante, elle femme obstinée.

 

Clara lisait Hannah avec son intelligence, avec son âme, avec son corps trop souvent fatigué et parfois Clara ne comprenait plus Hannah. Alors, elle refermait le livre mais le lendemain, elle le reprenait. Dans le temps alterné du livre qui se fermait  et qui s’ouvrait, Clara continuait sa lecture et sa vie. Son amitié avec Hannah l’intelligente, la déterminée à être, la soutenait, l’emportait dans l’Histoire, la solidifiait, la consolidait, elle la fragile. Parfois, Clara ralentissait son engagement dans la lecture d’Hannah ; elle hésitait. Clara savait être une femme hésitante. Une femme pensive au dessus d’une vérité vacillante. Quand elle lisait Eichmann à Jérusalem, elle lisait avec une lenteur extrême. Elle n’était pas suffisamment historienne pour valider ou invalider la thèse de la coopération des Conseils juifs à la déportation. Clara ne savait pas et la page devenait voile noir de désespérance car Clara, femme désespérée pouvait imaginer que cela fut possible, un tel effondrement moral. Elle ne jugerait pas. Elle pleurerait. Comme Hannah qui elle aussi était désespérée, mais d’un désespoir qui ne pouvait se dire. Clara lisant ce livre sur Eichmann percevait une immense rigueur qui semblait contenir ce désespoir. S’il n’était pas contenu Hannah en mourrait. Alors, s’inscrivirent sur les pages du livre les mots pour dire un regard impitoyable sur la réalité psychique d’Eichmann et de quelques autres Eichmann qui s’ignoraient, des Eichmann potentiels à force d’obéissance à la loi, au  règlement, au texte. Et Clara, décidément désespérée connaissait de telles personnes « appliquées ». « On nous le demande ». On nous le demande l’absurde et le quantifiable. Cette description de la banalité du mal la terrifiait, la glaçait et c’est pour cette raison là qu’elle lisait si lentement ce livre là. Elle lirait toute roide mais elle le lirait jusqu’au bout du chemin noir qu’il traçait. Et Clara savait sa nécessité à elle, de professionnelle obstinée. Elle continuerait envers et contre toutes les difficultés rencontrées ses ateliers de lectures qui bousculaient la rigidité  potentielle des textes et qui d’une certaine façon lente introduisait la subversion dans la lecture et ralentissaient l’obéissance au texte. Si on est pas sûr de ce que dit un texte, on va plus doucement, on interroge sa propre histoire et même peut-être ses propres pulsions. Bien sûr Clara introduirait ce désordre et cette subversion en douceur car l’introduire violemment serait tomber dans le même excès qu’une rigueur à la lettre. Pour Clara, lire était un acte doux qui se réalisait dans la banalité du Bien des Justes, dans un vivre ensemble qui ne cesserait jamais. Robinson Crusoé est une métaphore splendide de la solitude mais tout au bout de cette métaphore, à portée de main de Robinson, on rencontrait Vendredi qui écrivait le pluriel de Robinson à partir duquel il s’écrivait UN, à partir duquel il ne cesserait pas de parler avec un autre qui lui permettrait de rester humain, Homme à con-naître

 

Con-naissance, naissance avec Connaissance. Clara aimait Hannah qui la guidait dans ce chemin là de l’existence. Freud avait aidé Clara dans tout ce qui faisait insistance à sa vie, Gandhi et Martin Luther King avait aidé à Clara dans tout ce qui faisait résistance civile à sa vie, une longue liste d’écrivaines femmes  avaient aidée Clara à s’affirmer  dans l’élaboration de la sororité mais Hannah l’avait aidé à naître dans son engagement politique. Clara restait définitivement à gauche de l’Hémicycle mais elle resterait toujours et principalement  attentive à la superfluité, au pluralisme, à la singularité de chacun et surtout aux parias, à leur parole. Clara avait choisi l’acte de lire et celui d’écrire pour combattre.

 

C’est pour cela que mon engagement à Empan reste si fidèle. Chaque main est empreinte unique mais si nous tous hommes et femmes de bonne volonté, nous tous si différents nous  nous donnions la main alors...

 

Mais Clara savait que la beauté du monde ne pouvait se loger ailleurs que dans cet indicible point de suspension. Alors Clara continuait sa lecture d’Hannah Arendt.

 

Il lui faudrait lire Kant pour comprendre Juger, l’oeuvre en suspens de la mort d’Hannah, sa dernière feuille sur sa machine à écrire ;  malgré tout Clara a pressenti dans cette lecture là ce qu’elle avait en elle depuis toujours : le rêve d’une nécessaire communicabilité entre les hommes pour qu’advienne une nécessaire citoyenneté, une nécessaire responsabilité, une nécessaire fraternité ; et surtout un nécessaire amour, un nécessaire lien entre les hommes et les femmes. Clara lirait encore, la thèse d’Hannah  Le concept d’amour chez Augustin

 

Et c’est pour tout cela que Clara  une juive laïque et lectrice et écrivaine aimait Hannah, une juive laïque et lectrice et écrivaine. Clara si pensive aimait Hannah la penseuse La pensée d’Hannah Arendt pansait Clara de sa souffrance du monde et grâce à elle, elle pouvait continuer parce qu’elle pouvait mettre du sens sur les blessures du monde et même sur la Shoah. Un tout petit peu de sens. Et même sur d’autres génocides. Chaque génocide commençait par la volonté d’un seul de tuer l

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Published by Marie-José Annenkov - dans femmes
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28 juillet 2011 4 28 /07 /juillet /2011 17:03

 

Clara avait un immense capital mémoire non partagé quand  Empan m’ accueillit dans ses pages. A commencé alors le partage sur un air de Giora FEIDMAN et de sa poignante clarinette. Ainsi commença le chant retrouvé de mon écriture, celle des lectures de Clara

 

Clara avait lu tout Stéfan Zweig. Clara aimait lire « tout un auteur » parce qu’il lui semblait à chaque fois que l’auteur disait de mille et une façons ce qui le définissait lui.  Stéfan Zweig c’était la paix qu’il veut dire porté par des personnages déchirants par leur humanité. Amok, La pitié dangereuse, Bartleby, Virata. Romans, nouvelles, théâtre, essai disent l’engagement difficile mais possible pour tout être humain. Tous, chez Stéfan Zweig sont confrontés aux problème de l’engagement. C’était ce qu’aimait Clara chez cet auteur. Les milles une facette du possible dire Je m’engage.  Le livre qu’elle avait préféré et qu’elle relisait souvent c’était « Le monde d’hier ». La nouvelle qu’elle aimait beaucoup aussi et à laquelle elle avait pensé bien souvent dans sa vie  c’était « Bartleby ». Clara  pensait souvent à Bartleby quand elle entrait en résistance, quand elle même préférait ne pas le faire ce quelque chose qu’on lui demandait.

 

 N°34 J'aimais et le narrateur et Bartleby. Ils n'existent d'ailleurs que l'un par l'autre dans l'alternative de leurs désirs. Cette nouvelle était teintée de douceur, de tendresse, de violence aussi mais surtout d'humanité.

 

Stéfan ZWEIG, c'était la guerre qu'il préférait ne pas faire.  J'ai choisi de me référer à Bartleby  parce qu’il exprime la même détermination que celle de l'écriture de ZWEIG. J'ai aimé ce livre qui coule comme un fleuve d'humanité, un fleuve qui dit l'avant-guerre de 1914, la sécurité, le bien-être, la soif culturelle, la passion pour toute création qui dit Vienne la splendide. L'auteur reconnaît dans l'après-coup des événements dramatiques que cet enthousiasme a détourné toute leur génération des réalités politiques. Ils n'ont rien vu venir et la guerre éclata... J'ai été impressionnée par les descriptions d'avant-guerre (14 et 39) qui détaillent les étés ensoleillés et l'insouciance de tous. On ne pouvait y croire. Et Pourtant 1914 arriva, puis 1939. L'auteur analyse les déclarations de guerre mais aussi les différences entre les deux guerres.

 

D'une guerre à l'autre, il écrivait sa foi en l'Europe, ses amitiés avec Verhaeren, Romain Rolland et bien d'autres encore, autrichiens, français, allemands, anglais. Stéfan Zweig était un homme d'amitiés.. Je ne résume pas, il faut lire, tourner les pages avec fièvre, ralentir pour saisir le poids des propos, s'émouvoir et continuer, s'effrayer devant la montée du fascisme. Hitler, sur la colline d'en face... Hitler le bourreau... Continuer. Zweig, autrichien, juif, écrivain, humaniste, pacifiste écrit. Il connaît l'exil, les voyages. Son engagement consiste à interroger sans cesse, à écrire, à mettre en forme pour rendre possible l'impossible de l' horreur de ces deux guerres mondiales. L'idée chère à son coeur était  l'universalité.

 

Stéfan Zweig  fut un pacifiste engagé : rencontres, articles, essais, prises de position. Son livre d'une douceur extrême est passionnant d'engagements multiples.

 

Stéfan Zweig était pris dans une dialectique entre engagement et identité d'où la complexité de certaines de ses sympathies. Stéfan Zweig était un homme complexe, il n'était  pas homme de ruptures mais homme d'écoute, toujours prêt à faire des concessions, à s'engager  mais aussi à attendre, tenant compte de la réalité comme on dit mais  porteur d'un grand rêve de fraternité. C'est comme s'il disait " Je préférerai ne pas la faire, ne pouvons nous pas inventer la fraternité ? " Non, cela ne put s'inventer pas plus que la colombe ne s'envola. On creusa des tranchées, on déporta des gens, on en fusilla d'autres, on bombarda des villes, on sanglota. On se fit la guerre. Alors, en 1941, Stéfan Zweig rédigea son livre LE MONDE D'HIER, puis un soir de 1942, il pensa sans doute " Je préférerai ne pas vivre " et avec sa femme  commit l'irréparable et se suicida. 

 

Clara pensait à sa grand-mère morte dans le convoi qui l’emportait à Sobibor ; dans la nuit qui tombait sur sa maison et sur son jardin son coeur s’étouffa de noir.


Dans les jours qui suivirent, Clara ouvrit un nouveau livre de paix. Un livre professionnel. Dans sa pratique de psychologue clinicienne (Clara avait enfin trouvé du travail) elle alliait une éthique professionnelle et personnelle qui disait la paix, le droit à la différence, la pluralité des cultures. Dans Pratiques cliniques, psychopathologie et démarches interculturelles (N°35) elle retrouvait tout cela.

 

Clara avait aimé ce recueil d'articles, ces migrations existentielles, cette nécessaire affirmation de parler quelque soit la langue sur les berges de la mémoire. Clara admirait le patient  travail de cette consultation interculturelle.

 

Pour Clara, un acte clinique était un acte militant, un acte érudit où le savoir ne venait pas là pour taire les peurs, pour ordonner une utopie glacée qui dirait eux, qui dirait nous. Le savoir venait là pour que le temps d'un tremblement vacille l'écoute de ces immigrés qui souffraient d'être simplement homme ou femme, tellement différent et singulier et unique. Les ancêtres ne s'inventaient pas. Restaient les symptômes et la souffrance. Restait  pour tous à inventer une nouvelle clinique, une nouvelle terre d'asile qui donnerait sens à ce qui générait l'insensé de l'exil. Ce serait un sens qui ouvrirait les portes à la solidarité entre les êtres de toutes langues et de toutes cultures, qui fermerait les portes à l'intolérance, à l'intégrisme, à la folie.

 

Clara lisait avec intérêt l’introduction généreuse et engagée du Professeur Henri SZTULMAN décrivant les trois solitudes du livre : « psychopathologie, pratique clinique et perspective interculturelle ». Il disait  aussi non à la xénophobie, au racisme et à  l'exclusion. Il inventait le concept de « Xénopathie ». Clara aimait lire l'énergie de ces lignes dans lesquelles l'auteur nommait les écueils à vaincre. Il disait la nécessité et la rigueur de la perspective interculturelle. Il réaffirmait ce qui devait réunir les participants à ce colloque : découvrir  ce qui faisait complémentarité des savoirs et des êtres au monde avec les migrants.

 

Un colloque sur lequel je prenais des notes consciencieusement et je recopiais les nom de ces tisserands de l’espoir.

 

H. Sztulman, H.Chafai‑Salhi, Mme Faruch, Mr Toualbi, Mr Chabane, A.El Mtili, A. Kiss, N. Toualbi, Mme Dahoun, J.M Hirt, J.Hassoun, M.Martin , Mme Guelouet, L. Ottavi, S.Askkofaré et de nombreux participants anonymes.

 

Invités d'honneur: Freud, Lacan, Lévi‑Straus, E. Glissant.

 

Clara referma son livre.  Elle se sentait pleine d’énergie et de courage. Elle était forte de ses convictions partagées avec ceux qu’elle venait de lire. Un « comme eux » qui la faisait vivre fière de son métier, fière de ses jours de travail, fière d’aimer son prochain dans la simplicité de la planète retrouvée.


Un curieux homme que Clara adorait  avait inventé une planète de livres. Don Quichotte était l’ami de  La femme qui lit.

 

 

N°39) Clara, comme tous le savait, Don Quichotte était un passionné de lectures lisait du soir au matin et du matin au soir des récits de chevalerie qui lui embrumaient la tête. Il lut des années durant, vendit des terres pour acheter des livres, lut encore puis partit en quête d'aventures et de chevalerie.

 

Don Quichotte, Clara l'aimait, parce qu'il y croyait, parce qu'il était de toute son âme dans tout ce qu'il entreprenait, parce qu’il était généreux. Il ne rêvait que de réparer toutes sortes de torts faits aux humbles et pour cela, il s'exposait  à une multitude de périls et recevait en retour mille coups. Clara l'aimait parce qu’il était humble de coeur, naïf comme un enfant, vivant ses rêves, entraînant par fougue son fidèle écuyer Sancho dans mille désastres. Elle aimait leurs histoires de muletiers, de moulins, de grottes, d'enchanteurs. Elle aimait leurs démêlés avec le curé et le barbier, définitivement sages. Elle aimait les étonnants dialogues de Sancho et de sa femme qui disaient l'éternel des couples, elle aimait les récits dans le récits, la palpitante nouvelle du Curieux Malavisé, de cet homme qui voulait éprouver la fidélité de sa femme. Clara aimait les haltes obligées imposées au récits et les nouveaux départs vers des péripéties et des rencontres foisonnantes, hilarantes. Clara s’extasiait devant cet art du dialogue unique. Et toute la reconnaissance de Clara se dirigeait non pas vers Don Quichotte mais vers Cervantès qui avait écrit ce livre si passionnant. Cervantès n'a pas écrit une histoire. IL EST une écriture parfaite, splendide, inégalable. Comme un bon enchanteur il a donné vie, bonté humour, fantaisie, tendresse, immortalité à ses personnages.

 

 Pour Clara, DON QUICHOTTE, avaient été mille pages de bonheur , bonheur qu’elle a renouvelé plusieurs fois.


 

Un jour, Clara avait dit à un ami qu’elle avait beaucoup de chance car elle savait ce qu’elle voulait faire de sa vie. Elle voulait  lire et faire lire les autres. Elle voulait animer des ateliers de lecture, elle voulait écouter les autres lire.  Mais Clara ne voulait pas que ses livres soient là pour masquer son capitale douleur. Clara ne voulait pas étouffer. Elle voulait occuper sa place de lectrice mais sans oublier sa place de vivante emportant dans ses jours tant d’émotions.

 

Flora était maintenant morte et Clara était devenue une femme en retard. Elle avait pris tant de retard sur Flora. Sur les livres si nombreux de Flora que Clara n’avaient pas lus et qui maintenant avaient trouvé abri dans sa maison. Les livres de Flora. La fin de vie de Flora. Les remords de Clara. Sa boulimie de lectures. Clara avait au  moins cinq livre sen cours ! La mort est mon métier de Robert Merle, Destination inconnue de Kressman Taylor, Le journal d’Anaïs Nin, Les Femmes et les silences de l’histoire de Michèle Perrot. Lorsque Clara était aux prises avec cette boulimie déstructurée, c’était mauvais signe, d’angoisse et de dépression. Le capital souffrance revenait à la surface et fructifiait.

 

Clara relisait le journal de Charles Juliet. J’aimerai tant écrire comme lui. Clara a tant aimé  Lambeaux

                                                                       

 

Charles Juliet P.O.L 1995

 

Dans ce livre, tu racontes l’histoire d’une longue nuit. Mais comme toute nuit, elle se termine. Le jour naît. C’est ce que j’ai tant aimé dans ton livre : quand le jour succède à ta nuit.

Tu as écrit la solitude de ta mère qui a passionnément aimé un homme jeune et beau qui l’aimait aussi. La mort l’a emporté, jeune, très jeune, trop jeune et ta mère l’a pleuré. Tu as écrit un livre Lambeaux pour  les recréer tous deux et ta deuxième mère. Mais pas si vite. Ton livre coule dans la douce lenteur des mots, emprunte les chemins attentifs de ton âme d’enfant, d’adolescent, d’homme. Les chemins de ta blessure.

Après le deuil de l’aimé, après les larmes, ta mère rencontra Antoine, « le père ». L’histoire est simple, ils eurent quatre enfants. Tu étais le quatrième. Tu racontes la solitude de ta mère, ses grossesses rapprochées, son épuisement physique et moral et enfin la folie. Tu racontes tout cela avec amour, respect, avec lenteur. Tu ne racontes plus, tu dénonces et ton écriture se fait cri. Tu lis, tu transmets une thèse celle de l’extermination pratiquée par les allemands dans les hôpitaux psychiatriques lors de la dernière guerre. Tu expliques avec des mots terribles comment la façon la plus simple d’en finir avec les patients étaient de ne plus les nourrir et tu nous dit ainsi que 40 milles personnes étaient ainsi mortes de faim dans les hôpitaux psychiatriques de l’époque.

 

Ton livre, tes lambeaux, ta blessure, celle de ta mère : une agonie terrible, injuste pour une femme dont la seule faute fut sa solitude. Tu fus recueilli par une mère adoptive, si parfaitement bonne pour toi. Tu l’aimas comme une mère, ses cinq filles devinrent tes soeurs et tous t’élevèrent, te choyèrent. Lambeaux c’est aussi ta seconde mère racontée quand la terrible peur de ton enfance céda, celle qui a ravagé tes jeunes années. 

La peur cède avec l’amour de la mère adoptive. Il est en toi, elle est avec toi et accompagne ta vie d’adolescent dans ses tourments et tressaillements, dans Lambeaux, c’est aussi une troisième femme : ta compagne qui partage tes jours et te laisse vivre l’aventure de l’écriture, que tu as choisis après celle de la médecine. Tu étais fais pour les deux mais c’est l’écriture qui l’a emporté. Tu nous livres là une longue histoire d’amour et de jouissance.

 

Lambeaux, une longue nuit intérieure que traversent un femme, un enfant jusqu’à l’homme, un homme qui emporte avec lui l’enfance, un homme orphelin qui aurait pu à force de souffrances et de nuit devenir fou, délinquant, perdu... Tu racontes alors ta chance d’être sorti indemne de la forêt, de ta nuit, de vivre avec ta compagne et de créer, d’inventer dans la lumière de l’écriture. De te recréer. Ton livre est un chant d’espoir et de résilience. Je pense à celui de Boris Cyrulnik « Un merveilleux malheur ». Ta mère adoptive par la force de son amour t’a mené vers l’orée de la forêt , je respire à plein poumons cet oxygène dont tu me fais don.

 

Clara , comme Charles Juliet était peut-être une résiliente. Deux secrets auraient pu ruiner sa vie et malgré  tout comme un coquelicot elle avait poussé dans les ruines de sa mémoire. Clara devait beaucoup à l’alphabet.


Clara tournait les pages lentement d’un livre reçu pour les trente ans de mariage de Clara, Baisers volés (collection autrement). Des jolies photos d’amour accompagnés de textes tendres. Mais le chagrin grondait aux portes de sa vie.

 

Clara lisait Une vie bouleversée d’Etty Hillesum, Fathiah (N°40), Algérie, chronique d’une femme dans la tourmente, Les papiers collés de Perros. Clara lisait dans les trains et pleurait. Sylvie à Paris se mourrait d’un sarcome, Elisabeth à Montpellier se mourrait d’une leucémie. A Paris chez Sylvie, couchée et faible Clara lisait Madame Della Seta aussi est juive de Rosette  Loy, à Montpellier chez Elisabeth, couchée et faible Clara lisait les Récits d’Ellis Island de Perec.  Clara commençait  à lire la douloureuse Alice Miller. Clara ne savait pas encore. De week-end en week-end, de train en train , de livres en livres,  Clara accompagnait Sylvie et Elisabeth.

 

 Ivre de fatigue et de chagrin, je reste des mois, n’écrivant rien d’autre que des poèmes.

 

HIVER

 

            Des quatre saisons je te dirai le nom

            je dessinerai les formes de l'amour

            dans un souffle je te livrerai mon âme

            mon corps et tout son or

            Je te dirai mon printemps

            quand l'espoir se conjugue à tous les temps

            Je te dirai l'été, les champs de blé

            je te dirai l'automne quand les feuilles jaunes tombent

            donnant au temps une belle robe dorée

            je te dirai peau d'âne et le prince charmant

            je te dirai l'amour qui dure toujours.

 

            Mais si je te donne des quatre saisons

            le temps tout rond, tout blond, tout long

            mon hiver, tu le prendras dans tes bras

            mon hiver, tu l'aimeras

            tu m'aimeras

            avec mes yeux cernés, mon corps voûté

            mon regard brouillé si triste

            tu aimeras mon brouillard et ce qui en moi trébuche

            mes inquiétudes absurdes

            mes sentiments comme des icebergs à la dérive

            Tu m'aimeras quand ma fatigue m'habite

            quand le noir me ronge dans le glacial songe

            d'une nuit d'hiver.

 

            Tu m'aimeras passionnément

            malgré les flocons qui enseveliront mon âme

            Tu aimeras mon hiver et ma solitude

            j'aimerai ta solitude et ton hiver

            Ensemble, au chaud,

            nos corps enroulés dans l'hiver

            nous attendrons le printemps

            celui de tous les temps.


Clara se raccrochait aux branches du monde et à ses engagements citoyens. Seule, dans le chagrin de la fin de celles qu’elle aimait, elle sombrait dans son gouffre, celui qui lui disait un de ces  toujours dont elle ne voudrait jamais,  la mort.

 

Clara lisait « En finir avec la guerre contre les pauvres » de Paul Muzard  (N°43). Clara le lisait un jour de 1er mai. C’était un livre difficile d’accès mais Clara en trouvait le sujet immense, plus étendu que Balzac ou Zola, que Proust ou Dostoïevski,  que Freud ou Dolto, que Simone de Beauvoir ou Hannah Arendt, plus étendu que Karl Marx, plus encore que de Lénine ou de Gandhi. La bibliothèque entière de Clara pourrait s’y engouffrer. C’était un livre pensait Clara en le lisant qui dénonçait de façon, rigoureuse, exigeante, lucide, le racisme et les guerres qui ont griffé jusqu’au sang les mots Liberté, Egalité, Fraternité. Clara tournait les pages au rythme trop rapide des guerres et des révoltes, au rythmes des horreurs et des injustices de l’histoire. Elle se laissait prendre toute entière par ce texte si dense d’une souffrance universelle et presque intemporelle. Elle était happée par cette écriture qui réinventait les combats, leurs dates, leurs lieux. Elle retrouvait la citoyenneté de sa vie, son militantisme pour une humanité à inventer, elle retrouvait la ferveur de ses vingt ans quand dans les manifestations République/Bastille elle chantait avec la foule l’Internationale. Un jour de 1er mai, comme ce jour de sa  lecture.

 

Clara savait que la question n’était pas de broyer du noir, de savoir si l’Histoire humaine était ou non du pur désespoir, elle savait une seule et unique chose, le repère de son quotidien, c’était qu’il fallait accueillir la Mémoire de l’Histoire pour toujours combattre, pour toujours clamer le NON au racisme et aux guerres meurtrières. Clara savait cela et le saurait jusqu’à sa mort. Clara était une militante dans ses livres et dans rencontres

 

Mon engagement est celui de Clara. Aussi intense, aussi fidèle. Un engagement qui ne renonce pas.

 

Clara lisait L’humanitaire expliqué aux enfants de Jacky Mamou (N°44).Jacky Mamou est pédiatre. Il a été Président de l'association Médecins du Monde de 1996 à 2000.

 

Clara lisait d’une traite l'exode  des kurdes ; le génocide des rwandais, le choléra au Zaïre, l’action humanitaire, des hommes et des femmes qui refusent de se taire qui soignent les blessures des corps et des âmes, qui jour après jour travaillent, soignent, témoignent d’une possible solidarité. En tournant les pages se souvenait d’Henri Dunant  et découvraient les French Doctors, les Médecins du monde et les médecins sans frontières. Elle les suivait dans leurs actions et les admiraient pour leur persévérance à être responsables d’eux-mêmes et des autres. Elle pleurait sur la Somalie, la Turquie, sur leurs enfants affamés ou morts, elle soulignait les actions des conventions de Genève quand le nom à l’horreur, à la peur s’élève, quand la dignité s’exprimai et se clamait ailleurs que dans l’urgence, quand tout se tentait dans une possible action humanitaire limitée certes dans ses effets mais existante malgré tout. Dans les jours et les nuits d’un combat complexe ; Clara lirait jusqu’à extinction de son regard la détresse des enfants africains et chercherait jusqu’à épuisement les solutions existantes grâce à ceux qui s’étaient lancés dans l’aventure humanitaire.

 

Clara lisait encore la souffrance des  Tziganes et des Tchétchènes, des Maliens  et se souvenait que ROM veut dire « être humain ».

 

Clara cherchait le possible dans cet impossible de la misère et de l’horreur.

 

Clara lisait, lisait et les pages qu’elle tournait l’emportaient vers la vie, dessinait les contours de son quotidien de femme engagée qui exprimait la nécessité de Clara.

 

Clara lisait Une enfance outre-mer de Leïla SEBBAR (N°45) Textes réunis par Leïla Sebbar Editions du Seuil, mai 2001. Points Virgule

 

 

 Clara lisait ces seize écrivains, venus d'ailleurs, venus d'Outre mer et s’attardait sur la table des matières qui à elle seule délivrait le foisonnement du livre. Hélé Béji, Maïssa Bey, Roland Brival, Guy Cabort-Masson ; Aziz Chouaki, Emmanuel Dongala, Kossi Eefoui, Patrick Erouad-Siad, Marie-Thérèse Humbert, Yannick Lahens, Fouad Laroui,Gisèle Pineau, Raharimanana, Leïla Sebbar, Véronique Tadjo, Abdourahman

 

Clara  considérait ce recueil comme un précieux coffre plein d'une riche littérature interculturelle. Chaque espace de ce recueil était un texte d'enfance,  chacun d'entre eux, l'occasion d'un rappel des publications de chaque auteur.  Clara aimait lire  la concision, la précision de chacun des récits qui disait l’enfance de tous dans leur pays d'odeurs et de saveurs, de mythes divers, quand le père est absent, quand la mère est de couleur ou bien européenne, mais toujours enveloppante ; tous ces auteurs racontaient à leur façon, leur enfance,  bigarrée (Leïla Sebbar), stupéfiée de Maissa Bey (C'est quoi un arabe ?), considérée d'Emmanuel Dongala (L'enfance de l'instituteur).  En filigrane, Clara  pressentait la guerre, la paix, le savoir, la connaissance, la culture de Platon à Rousseau, en français et en arabe, en africain. Elle voyageait d'Alger à Port-Louis, en France aussi. En tous lieux les garçons jouent au foot, ici et là ça sent le laurier, les roses, le jasmin. Là encore le thé est parfumé à la cardamone.

 

Des textes qui faisait voyager Clara du Val de Marne à la Martinique, de Madagascar à Paris, en Banlieue et en Province dans le temps d’une vraie recherche interculturelle, une écriture tendue vers la paix et une possible interrogation sur les mouvements de la création, sur le germe de chaque écriture. Celui qui s'origine dans l'enfant. Clara de son enfance avait appris la fragilité d’un enfant, sa fragilité.  Ce livre est parfois difficile par sa multitude en germe, alors, Clara le saisissait avec les mots " langue ", " pays ", " identité   " culture " , " paix " et surtout le mot respect. puis le laisse fleurir comme un bouquet d'enfances et de talents, comme un bouquet de possibles espérances. Les siennes, femme citoyenne du monde.

 

 

Clara continuait de lire avec le terrible sentiment de creuser sa différence aux autres, sa solitude. Clara lisait beaucoup trop pour partager avec d’autres la somme des pages tournées, la somme des mots lus qui venaient là à  la place des mots de Flora, des mots sans tendresse, des mots sans caresse. Clara dans la douleur de Flora,  Flora maintenant morte, qui l’avait laissée définitivement seule avec des pages d’encre, définitivement seule sur la plage ventée. Restait le tilleul de Clara. Son jardin. Sa maison. Restait sa famille. Restent Sylvie et Elisabeth si malades. Restaient l’angoisse de leur mort.  Alors Clara lisait tandis que j’écrivais.

 

Clara lisait la correspondance de Kafka avec son père et pensait que cette relation était aussi douloureuse pour lui que la sienne avec Flora . Clara pensait que pour tous les relations avec les parents étaient un kyste de douleur. Certains se faisaient opérer et l’opération réussissait d’autres comme elle en restait blessée à vie

 

Clara dans sa multitude de livres voudrait lire son passé, celui qu'on ne lui avait jamais dit, celui qu’elle n’avait jamais dit  et enfin, tourner la page.


Son passé, puzzle de son enfance était un silence.  Clara était la belle endormie et chaque auteur comme un prince la  réveillait d'un baiser, d’une caresse  (lire c’était caresser disait Marc-Alain Ouaknin. Il ne le disait pas comme cela. Il le disait avec ses mots ; il avait écrit le livre L’éloge de la caresse que Clara avait beaucoup aimé.  Chaque phrase lui soufflait : « tu existes et dans l'interligne et dans la marge, tu existes dans les pages de tous et par les pages de chacun,  lire, c'était pour elle, exister. Dans un livre, elle se délinéait enfant, dans un autre, adolescente, dans un autre encore elle était la femme qui s'étirait, la mère de famille ou l’épouse, l’amie ou la soeur. Elle se perdait ou se retrouvait auprès de chaque auteur. Chaque livre l’enfantait, l’enchantait et la révélait. Chaque livre l'arrachait à sa solitude. Viens lui disait-il, je suis là, tu es là, avance...  Elle tournait les pages et de points en virgules, elle avançait, se reconnaissait, parfois, douloureusement mais si intensément. Lire n'était pas un acte passif, Clara le savait... Chaque lecture la constituait, la  reconstituait, l’inventait. Clara lisait pour ne pas mourir. Elle en avait tant vécu des instants de sang, des instants blancs, des instants de glace, des instants coupables, des instants de solitude qu’elle portait en elle la mort tant et tant. Alors, il lui fallait lire, lire, lire... C’était la toute nécessité de sa vie.

 

J’aimerai devenir écrivaine et mettre en mots toutes les pensées de Clara sur la vie, sur sa mort, sur l’art, la politique, la littérature. J’aimerai tenir un long journal comme Anaïs Nin ou Charles Juliet , écrire mon autobiographie comme Simone de Beauvoir, j’aimerai voyager et raconter mes voyages comme Philippe Bouvier ou Philippe Sollers que Clara lisait en ce moment.


Chemin lisant, Clara cheminait

 

Elle ouvrit alors l’énorme livre de Philippe Sollers Eloge de l’infini constitué d’essais  que Clara trouvait splendidement écrits.

 

Clara lisait le premier essai : Le Paradis de Cézanne.

 

Là où Cézanne mettait des couleurs Clara mettait des mots... La colère de Cézanne. La colère de Clara... Clara lisait. Clara transposait. Clara pillait... Clara restituait... Clara dans le temps de ses mots fuyait les autres puis les retrouvait, se fuyait elle, puis se retrouvait. Clara fuguait, Clara lisait jusqu’à en perdre le souffle. Clara à bout de souffle retenait son souffle. Clara comme Cézanne vivait à l’ombre de son tilleul, dans le temps de son être et de son tilleul.

 

Clara lisait ce texte doux comme le mot Venise et chemin lisant, elle avait envie d'aller à Venise dans cette ville dont le temps s’échappait des gondoles, peut-être passé mais tellement futur d’amours à éclore...

 

Clara  toute à sa lecture pensait à Calvino, à ses Villes Invisibles, de mémoire et de regards, d'eau et de temps. Clara aimait cette façon qu’avait Philippe Sollers d’écrire, elle aimait ses expressions venues de son ailleurs à lui, de sa ville invisible de lecteur, elle aimait le lire quand il racontait Proust et Ruskin, Monet aussi.  A nouveau Proust, encore, toujours Proust… Clara se laissait emporter par ce style flamboyant qui lui restituait Venise.  Clara empruntait les pas de Sollers foulait son chemin tellement lettré. , elle continuait, se laissait éclaboussée par la lumière de Venise, par ces mots précieux, raffinés, brillants, intelligents. Elle ne savait pas ce qui l’enthousiasmait le plus du  texte ou de la ville, cette Venise autre que celle qu’elle n’avait jamais pu imaginer. Une autre Venise, c’est ainsi que Philippe Sollers  avait intitulé son essai. La lecture de Clara se faisait canal ou lagune. Le cœur battant de trop rêver, elle  tournait les pages, glissant sur l’eau ; elle tenait le pari de Sollers, elle était  là tout entière dans le texte et dans la ville. Elle était là, lectrice de toujours pour toujours... Un jour, Clara irait à Venise et serait heureuse parmi les lauriers fleuris. Elle serait heureuse dans la lumière de Venise et sa solitude s’envolerait enfin dans le temps des moineaux. Elle choisirait son quartier, le visiterait en gondole et glisserait dans le silence. Elle connaîtrait l’étreinte de Venise

 

Puis, à son retour, elle feuilletterait enfin ce magnifique Vivre Venise recueil de photos, un cadeau qui l’attendait dans sa bibliothèque depuis vingt ans déjà, préfacé par Claude ROY . Textes de Dominique Fernandez. Editions Mengès. …

 

Et puis aussi,  Clara irait un jour à Florence. Là aussi il y avait des moineaux et là aussi sa solitude s’envolerait.

 

 Clara savait tout cela et dans la lumière de sa ville souriait.

 

 Certes, c’était l’hiver mais un jour, le printemps viendrait, et les moineaux s’envoleraient.

 

Clara lisait encore : La lecture et sa voix, histoire d’un mot, histoire de ténèbres, histoire de la littérature de la force de l’acte d’écrire porté par sa voix. Ecrire, quand la liberté dérange. Décidément, Clara aimait l’écriture libre de Sollers

 

Lire au jour le jour, cet Eloge de l’infini qui emportait Clara dans le plaisir de penser.


Lire et penser était pour Clara donner sens à son histoire. C’était construire sa mémoire. La mémoire de son histoire. Clara avait vécu toute son enfance avec cette histoire là de La Shoah non dite. Flora refusait de parler de cela. La Shoah, c’était la culpabilité de Flora qui avait demandé à Fortunée  de se cacher. Fortuné avait refusé « elle n’avait rien fait de mal » disait- elle. Flora s’était cachée avec son amant. Elle avait été sauvée. Fortunée non. Elle avait été prise dans la rafle du 22 janvier 1943 à Marseille organisée par la police française. Elle avait été conduite à Drancy puis le printemps venue dirigée sur Sobibor où elle n’était jamais arrivée. Cette histoire là, c’était la sombre histoire de Clara qui l’avait menée au bout de son identité, de sa détresse, de sa solitude. Pourtant comme Flora, « elle n’avait rien fait ». Le trauma de la Shoah se transmettait de génération en génération. L’innocence, la culpabilité, la souffrance. Clara dans les livres cherchait Drancy, cherchait la Shoah pour ne plus subir, pour vivre dans son histoire. Pour être et transmettre du trauma symbolisé et donc humain. Voilà pourquoi Clara lisait tant creusant le génocide.


Au départ de son histoire, la ville de Drancy. Ainsi, elle lut le livre de Maurice Rajfus, ainsi j’écrivis pour Empan. (N°66)

 

 

DRANCY

Un camp de concentration

 très ordinaire

MAURICE RAJSFUS

Le cherche Midi Editeur

Document J’ai lu N° 6002 (399 pages)

 

Un vendredi de février, je suis allée voir ma grand-mère au Mémorial de la Shoah, 17, rue Geoffroy L’Asnier 75 0004 Paris. Tél. 01 42 77 44 72  -Fax 01 48 87 12 5O Métro Saint Paul. Là mon regard s’est longuement posé sur le mur 1943 ; j’ai pensé à elle que je n’ai jamais connue et une larme noire a coulé. J’ai lu d’autres noms de mes amis et un lien invisible mais ténu m’a réuni à eux. Devant tous, je me suis recueillie avec tendresse, amour, respect, dans l’infini de moi-même.

Puis, dans l’enceinte du Mémorial, je me suis rendue au musée. Immensément déchirant. Des photos, des documents, des archives, des listes, des lettres, des témoignages, des paroles, des récits, des souvenirs. Rien que de la mémoire. J’ai traversé très vite les salles que j’ai frôlées bien plus qu’habitées ; ça me reprenait le vertige de vivre qui parfois me plaque au sol. Mais je n’ai pas été assez vite et j’ai vu au centre d’une pièce un appareil qui servait à broyer les derniers restes des incinérés. Alors là, j’ai remonté les escaliers quatre à quatre, tout doucement avec l’angoisse de ne pas trouver la sortie. Mais parfaitement lucide, je l’ai trouvée et je suis allée au centre de documentation juive contemporaine. Là, il est possible de demander des fiches de nos disparus. Terrible victoire sur les nazis. Ils voulaient tout effacer. Ils ont perdu. Des milliers de fiches d’identité en témoignent. Des lettres sur un mur, des mots sur une feuille de papier. Il est possible alors de continuer. J’ai continué et je me suis rendue à la librairie. Là, tous ont écrit pour dire la mémoire des souvenirs. Les mots ont lutté par le talent contre la volonté génocidaire. Lutté et triomphé.

 

J’ai acheté les livres suivants :

 

- Auschwitz et après I Aucun de nous ne reviendra.

- Auschwitz et après II Une connaissance inutile

- Auschwitz et après III  Mesure de nos jours.

Ces trois tomes de Charlotte Delbo sont publiés aux éditions de minuit

- Qu’est-ce que la philosophie de l’existence ? suivi de L’existentialisme français. D’Hannah Arendt. Préface de Marc de Launay. Rivage/poche / Petite bibliothèque

- La nuit d’Elie Wiesel Editions de Minuit (poche)

- Imre Kertesz  Le chercheur de traces Actes sud J.Bashevis Singer L’esclave chez Stock

 

Et enfin, sur une table une pile de livres identiques. J’en ai acheté un :

 

- DRANCYUn camp de concentration très ordinaire MAURICE RAJSFUS

 

J’ai lu ce livre très vite, en deux ou trois fois je crois tant il était déjà écrit en moi. C’était un écho à ma mémoire inconsciente que j’ai déjà tellement travaillée, explorée. Je l’ai ouvert et j’ai pensé que je me rendais dans l’avant dernière demeure de ma grand-mère. Je voulais connaître, les escaliers, les blocs, l’encadrement, les Autorités Allemandes, les gendarmes, la police, je voulais lire les souvenirs, les témoignages, les entretiens, l’organisation des déportations, des convois, le travail de la Préfecture. Je voulais lire la première année et la dernière, les enfants... Ce livre est écrit en petits caractères et mes lunettes suffisaient à peine à prendre la mesure de ce que fut Drancy, camp de concentration très ordinaire. J’ai lu ce livre comme si je payais une dette, celle de ma mère survivante et maintenant morte.. Ils ont tant souffert ces détenus de Drancy, je me devais de les connaître pour continuer humaine et debout, comme ça, sans déni. C’est le prix de la vraie sérénité, de la vraie dignité que d’exister,  c’est le prix du vrai possible des luttes, toujours, encore, maintenant contre la xénophobie, le racisme, la bêtise, « c’est leur culture », « il est juif il doit avoir de l’argent. » Bagneux 2006. Manifestation silencieuse contre l’horreur de tout ça... Continuer avec ces manifestants dans le bruit des jours contre le néant de la barbarie. Hier, maintenant, demain. Lutter debout. Connaître, reconnaître Drancy.  A tous leur dignité a été retirée, je veux lire, savoir et par ma mémoire leur restaurer. Notre mémoire est le seul espoir de faire perdre Vichy. Faire retrouver le temps à tous ceux là qui ont été déportés. J’ai lu ce livre dans le flot de mes affects bien au de-là des larmes ; mes larmes étaient captives du camp, mon regard qui parcourait les lignes était un long et silencieux sanglot. C’était serré, prégnant, poignant. Une lecture comme une longue étreinte que seule l’écriture de ces lignes peut desserrer... Le souvenir n’en finit pas de s’enfermer pour ne pas se dire, la mémoire de se taire malgré les archives. Je ne sais si son livre y parvient mais c’est un prodige d’archives qui dit ses sources et qui de ce fait confère à ce récit une portée historique. Il est toujours possible, à qui le veut, de contester certains faits, certains dialogues. C’est la noblesse de l’Histoire quand elle se fait récit humain, récit faillible à toujours réinventer mais moi, la non historienne, la lectrice quotidienne, j’ai la certitude que l’essentiel est écrit. Il y a deux passés, deux Histoires, deux France : celle des fanfares et celle du silence. C’est vrai il y a eu la France de la résistance mais c’est vrai aussi il y a celle des « missions ignobles de la police française. »

 

Dans mon histoire de femme, dans ma mémoire inconsciente devenue enfin consciente grâce à ma psychanalyse et à mes lectures, existent les deux Frances et parfois en moi, ça fait désordre : celle de mon oncle Roger fusillé à 20 ans par les Allemands et celle de ma grand-mère Fortuné arrêtée dans une rafle. On connaît la suite : Drancy. On connaît la fin : Auschwitz. Et puis les survivants de tout cela, les générations suivantes. Je ne raconte pas mais l’Histoire n’en finit pas de pulvériser les vies et l’espoir. Heureusement il y a les livres, les archives. Alors les fanfares et les grandes déclarations, ça le met en colère Maurice Rajsfus et les dents serrés dans une implacable méthodologie, il écrit, il raconte, alors moi aussi en colère que lui, dans une implacable méthodologie, je lis ligne après ligne sans en sauter aucune.

 

Je vous laisse découvrir seul (e) ce livre. C’est un long cheminement intérieur que celui d’accepter l’Histoire quand elle se fait Horreur. Et pour chacun d’entre nous il y a un temps pour cela et je respecte votre temps en me taisant

 

Merci monsieur Maurice Rajfus pour votre travail d’écriture d’une mémoire qui fait écho à la mienne, merci pour vos archives qui font écho aux miennes, merci pour votre combat qui fait écho au mien. D’échos en échos, de résonances en résonances nous avançons dans la dure réalité humaine.

Merci.


  

 

Puis Clara avait lu Anne lise Stern, Primo Lévi, Myriam Anissimov, Jorfge Semprun,Robert Antelme, Imre Kertez, Jean Amery, Hannah Arendt,  Etty Hillesum,  Anne Frank, Aaron Appelfeld, William Styron, Hélène Berre, Irène Némirovsky, Pierre Vidal-Naquet ; David Rousset, Edgar Morin , Jacques Hassoun et Cécile Wajbrot, David Grossmann. Clara lisait, lisait, j’écrivais, j’écrivais et toutes deux sans cesse, nous oublions, nous refoulions.


La Shoah, c’était du pur oubli, toujours là qui étreignait et plongeait dans l’impossible humain, dans l’impossible mémoire. Clara lisait tous les auteurs de ses rayons « Shoah » et s’étonnait de la façon dont chacun avait de se souvenir. Aucun des livres ne se confiait de la même façon. Mais –tous inventaient l’Histoire, l’histoire de Clara. Clara connaissait chacune de ses lectures dans le plus profond de son obscurité de femme. Elle avait lu en silence, transgressant après la mort de Flora le tabou d’une vie de déni. Flora avait toujours refusé de parler de La Shoah, qui était maintenant  au coeur de la vie de Clara, qui était devenue sa sombre métonymie dans un alphabet qu’elle s’était mise à épeler dans le  temps du livre de David *Grossman Voir ci-dessous : amour

(Editions du seuil Point poche P152.  Clara épelait, j’écrivais :

 

DAVID GROSSMAN

Voir ci-dessous : amour

Editions du seuil

Point poche P152

 

Une histoire qui me raconte dans un alphabet qui m’épelle.

 

A.     Amour. Auschwitz. Ame. L’amour est-il possible après Auschwitz ? Il faudrait décortiquer l’homme jusqu’au ion zéro pour découvrir ce qu’aurait pu être le mot amour avant Auschwitz, avant qu’il ne soit synonyme d’angoisse et de douleur. Auschwitz (voir I d’Indicible, d’Impossible représentation d’Auschwitz,  H d’Horreur,  S de Shéréhazade) A.  Assassin (voir  N. Neugel)

B.      Bébé. Kazik, fils de Fried et de Paula (soixante dix ans). Il dit « pa-pa » et Fried en pleure. Kazik sourit d’abord avec son coude puis avec le genou et enfin le sourire se place avec les dents .B. Bête nazie combattue par Momik, en solitaire. Il veut devenir écrivain et raconter Bruno Schulz. Il y parviendra magistralement dans le temps de la longue métaphore de la seconde partie (Voir M : Mer et S . Saumons,)

C.     Cri de Munch qui traverse le roman comme le hasard de la douleur. (Voir D . Désespoir.) C. Citrine Hannah. Elle pleure toutes les nuits, dans la rue, toute nue.

D.     Désespoir de Munch dans le hasard d’un cri. Don de David Grossman pour écrire la déshumanisation des bourreaux et des victimes. (Voir M. : Métaphore) D. récit parfois Daté : 1943

E.     Enfer. Ecriture d’Auschwitz  (voir M de métaphore intemporelle, éternité, écume et R de réel daté). Encyclopédie de l’Holocauste  (voir Grossman) E. La disparition. Perec.( Voir L)

F.     Fiction. Auschtwitz n’est pas une fiction.  «  Les enfants au coeur vaillant » en est une. (Voir Anschel Wasserman).

G.    Grandir comme Kazik en vingt-quatre heures. G : Ghetto. Tout le monde sait ce que sait  (Voir P.Pologne) G. Grossman  écrit une encyclopédie de l’Holocauste)

H.      Hitler et rien d’autre. Pas même Hiatus, pas même Humanité, pas même Histoire d’Anschel Wasserman

I.  Impossible représentation de l’Indicible camp de concentration Auschtwitz (voir M de Mer Intemporelle et M de Momik).  I. Indicible (voir T de Torture et W de Wagons.). I. d’Interrogations sur l’art et sur l’Holocauste.

J.Juif. Voir Shoah. Mémoire de la Shoah. Hors-série du Nouvel Observateur

K.     Kapo. Tout le monde connaît

L.      Lettre manquante pour L’être manquant (Voir Disparition de Perec. E)

M.     M de Monstre (voir Neigel)  Métaphore : M la mer. Déshumanisation des victimes (voir S : saumons). Déshumanisation des bourreaux : M de Momik.  M. style Merveilleux de la deuxième partie du roman (voir R. Roman). M ; Munch (voir Peintre)

N.      Neigel (Voir A. Assassin, M. Monstre.) Nuances impossibles.

O.     Otto, chef des enfants au coeur vaillant. On parle souvent de lui. O de Onanisme : « se toucher en bas » dit Kazik

P.     Peintre (Voir Munch. Le Cri et Mélancholy, couverture du livre). P. Peur. (voir écrivain  Untel Citation p.158 : « Je t’ai parlé de la peur. Et de ce grand-père, que je n’arrive pas à faire revivre, pas même dans une histoire. Et aussi de mon incapacité à comprendre ma propre vie tant que je ne saurais rien de ma-vie-non-vécue Là-Bas. » ; P. Pologne (voir G. Ghetto)

 Q    Question « trop peur pour poser des questions » Questionnement de l’art,       de l’écriture, de l’Holocauste. Citation p.408 : « Le stylo a été planté et  écrasé sur la table comme pour réveiller quelqu’un qui se serait trouvé en dessous, de l’autre côté. Finalement, l’encre a coulé »

R   Roman de Grossman Voir ci-Dessous : Amour. A lire un jour d’indicible.

S  Style fabuleux. S. Schulz (Bruno). Grand écrivain juif abattu pendant la guerre par un nazi. J’ai envie de le lire. Un jour. Je veux d’abord lire « La paix différée »  de David Grossman. Seuil

T   Torture (voir I indicible). T : Temps. Citation p.610 »Mais quand Fried s’est penché et l’a embrassé (l’enfant), il a vu que de la profonde blessure de la plante du pied s’écoulaient non pas du sang mais des flocons transparents qui s’envolaient et qui n’étaient faits ni d’eau ni d’air, mais d’une sorte de sciure très légère, qui se déversait du corps au rythme des battements du coeur et se dispersait et s’évanouissait immédiatement dans l’espace-Fried a su, sans le moindre doute possible, qu’il s’agissait du temps. »

U     Ecrivain Untel. Grossman, Neuman, toi, moi. (voir P. Peur)

V   Vague. Vaguelette (Voir M Métaphore, Mer). V. « J’aime vivre » à remplacer par « j’aime les harengs et les oignons »(Anschel Wasserman)

V. Vérité comme une morsure.

W. Wagons (Voir I. Indicible). W. Wasserman, auteur de « les enfants au coeur Vaillant »

X      En panne

Y      Yanouka (gosse, bambin)

Z    Zalmanson, ami du grand-père. Z. Zoo. Un des lieux de l’histoire du grand-père, Anschel Wasserman.

 

Voir-ci-dessous : Amour.  Un alphabet. à apprendre  quand le temps sera venu.

 

Clara mémorisait une liste, une liste à la manière de Georges Perec qui les avait vu fait sa lecture. Une liste logée au coeur de la vie de Clara : Auschwitz Birkenau, Ravenbruck, Buchenwald, Treblinka, Dachau, Oranienburg, Mauthausen; Belzac,, Sobibor, Lublin, Chelmuno,  Bergen-Belsen, Neudorf, Dora-Laura-Ellritch, Flossenburg, Neu Bremon, Neuengamme, Sachsenhaussen, Grosss-Rosen, Stutthof, Theresienstadt, Hinzert et en France, dans les Vosges : Natzwiller disparaître ses parents et qui en avait fait son écriture comme Clara en avait Struthof.

 

Mais l’amie de Clara, la plus présente, celle qu’elle n’oubliait pas, celle qu’elle lisait et relisait, c’était. Charlotte Delbo Auschwitz et après (Les éditions de Minuit (1970, 1971). Elle avait lu aussi Et Spectres, mes compagnons Berg international Editeurs 1995). Clara connaissait par coeur le poème de Charlotte « Prière aux vivants ». Alors Clara avait appris une danse qui la justifiait, qui lui donnait le droit d’exister, le droit de survivre à tous ceux là qui étaient morts déportés, à tous ceux là qui n’étaient pas revenus. Elle avait appris une danse qui lui donnait le droit d’exister dans l’absence de sa grand-mère morte d’épuisement dans un train qui se rendait à Sobibor. Clara avait appris à lire son cri dans celui des autres. Elle avait appris à lire sa désespérance dans l’espérance des autres. Clara lisait et donnait du poids à ses mots dans les mots des auteurs, des écrivains. Elle inscrivait sa mémoire, son espoir, son engagement pluriel dans leurs mots. Clara lisait marquait de l’oubli sa vie grâce à eux ses écrivains préférés. Par eux, elle donnait du prix à sa vie, du sens à son existence. De la poésie, de l’imagination, de la lumière. De l’éternel. Clara avait soif d’éternité et la lecture lui en procurait. Elle lisait, se frôlait, se trouvait, se perdait puis se retrouvait Elle lisait tant et tant, les aimait tant et tant ces écrivains qui dessinaient sa vie, la créaient femme. Ils étaient devenus sa parenté, sa famille, ses amis, , son temps oblique. Ils étaient devenus elle.

 

Clara avait appris une danse, sa danse. Elle avait appris à partager ses lectures. Elle prenait des notes. Beaucoup de notes, parlait des auteurs qu’elle aimait, jamais de ceux qu’elle n’aimait pas. Avec ses amis, elle partageait l’amour, le reste elle le taisait. Avec eux, elle partageait ses engagements et ses luttes. Clara était une femme de lecture mais Clara était une citoyenne. Clara lisait, Clara cherchait, interrogeait le monde.  Et dans le temps du partage elle avait crée des ateliers de lectures dans le cristal d’une mémoire qui se multipliait et s’élançait d’être en être dans le mouvement de tous et de chacun quand le temps et l’oubli se creusaient, quand la fantaisie souriait partout à la vie, quand le sens partagé les éclaboussait tous, quand l’éternel s’ajoutait à l’éternel, quand l’éternité n’en finissait plus d’être éternité, quand la lecture n’en finissait pas d’être conviviale, quand les silences étaient ceux de l’âme et les mots ceux du corps, quand il était possible de dire non au totalitarisme celui qui nous veut tous pareils et nous interdit de penser ce que nous faisons,  celui qui avait mené Charlotte Delbo à Auschwitz

 

Clara avait lu Charlotte Delbo mot à mot, elle avait lu pour retrouver sa mémoire et la sienne, ses souvenirs et les siens, ceux qu’elle n’avait jamais vécus. Ceux de l’innommable,  ceux des camps qui interdisaient à toujours le printemps de l’humain.

Clara avait  tourné les pages de Charlotte et s’en était trouvée à tout jamais changée. Clara abritait  Charlotte Delbo dans son éternité de femme. Les mots avaient fait sanglot. Les mots avaient fait partage. Les mots avaient fait mémoire. Mémoire de femmes. Le récit de Charlotte Delbo, Clara en était convaincue étaient une histoire de femmes et de compagnes d’épreuves. Pendant la déportation. Après la déportation. Quand elles se retrouvaient vivantes, survivantes. Clara avait suivi les larmes aux yeux les confidences de ces femmes ; Elle était devenue « elles » et à toutes demandaient pardon d’être si stupidement « elle », d’être si stupidement vivante et parfumée. Elle leur demandait pardon parce que sa lutte au jour le jour contre le racisme, le fascisme, la guerre, le fanatisme, les totalitarismes, les génocides de partout et partout, elle le savait, était terriblement insuffisante, écrivant un permanent « peut mieux faire. », « peut mieux dire, », « peut mieux lire »


 

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Published by Marie-José Annenkov - dans femmes
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28 juillet 2011 4 28 /07 /juillet /2011 16:45

Clara, femme aux milles prénoms. Ceux des personnages des livres qu’elle lisait. Aujourd’hui celui de Clémence ; A propos de Clémence. De Claire ETCHERELLI. (N°14)

 

Danse la vie de Clara, danse la vie de Clémence. A propos de Clémence. , A propos de Clémence que Clara a eu tant de plaisir à relire, un jour d’hiver, devant sa cheminée. Se souvenir d’un livre c’est aussi se souvenir du lieu où on l’a lu, de la robe qu’on portait ce jour là, de la position du corps et du décor. Clara lisait, Clara se laisser bercer pas ses questions. Lire c’est se questionner.

 

Bris et débris. Une apparence. Qui la connaît ? S’appelle-t-elle Gabrielle ou Clémence ? A qui parle-t-elle ? A Simon ou à Villaderda ? Qui l’entend ? Anna ou Elloy ? Réalité ou fiction ? Fiction romanesque ou théâtre ? Qui est l’acteur ?  Qui est le spectateur et qui est le lecteur ? Une seule certitude : il s’agit d’une histoire d’amour. Une histoire de confiance dans les confidences de Clémence, la douce, la patiente. Clémence, aujourd’hui présente. Autrefois, son passé, un instant d’océan, sa mère qui buvait. Clémence est fatiguée  de ces propos qu’on tient et qu’on ne retient jamais, de ces propos volés qui s’envolent et nous dérobent à nous-même. Clémence vit l’exil à elle-même, cachée derrière son apparence, elle reste invisible à tous . Comme moi, pense Clara.


La lecture est un fabuleux « comme moi » ; c’est de ce « comme moi » que jaillit la parole insistante du lecteur, parole possible à recueillir... dans le temps de l’amitié ou du soin, dans le temps de l’écriture et de la thérapeutique, dans le temps de la culture comme en témoigne le passionnant travail de l’association  ACERMA , qui propose  une vie culturelle et associative à tous ceux là qui ont fait le choix existentiel de renoncer à leur addiction et leur permet ainsi de se stabiliser en tissant des liens sociaux, en retrouvant un temps qui n’est plus celui de leur désastre antérieur, en créant enfin  dans le partage de tous et dans la cité.

(N°14) Clara les avait tous rencontrés un soir d’été sur le Nautilus, péniche au bord de la Seine. Elle n’avait pas rencontré Véronique Thépot mais elle avait rencontré le Président Eric Hispard et elle gardait de ce moment là un souvenir de douceur qui disait une éthique partagée, là sur une péniche du bord de Seine, lors d’une représentation du spectacle Gare aux lunes. Quel passionnant alphabet que le leur avait pensé Clara en regardant cette étonnant théâtre de vie, de douleur mais aussi d’espoir par la reconstruction de tous avec tous.  Un alphabet pas comme les autres que celui de Gare aux lunes récité ou plutôt jouer dans le soleil couchant sur la passerelle du pont des arts ! Clara tournait le dos au 3 du quai Malaquais. L’air était doux, le ciel de Paris resplendissait de lumière. Clara restait là, immobile à contempler les bateaux-mouches. Mais de cette soirée d’été ce qu’elle a retenu c’est le mouvement des mots sur l’eau tandis que la péniche tanguait et que les acteurs parfois en riant trébuchaient sur la scène instable. Dans un décor simple, ils jouaient sobrement l’impossible sobriété. Ils chantaient, dansaient, racontaient ce que d’autres avaient vécu, avaient vaincu, ce que d’autres avaient écrit, ce que je réécrivais avec mes lettres, avec mes mots.

 

Voies A à Z

 

A             Applaudis ! Ateliers d’écriture, accalmie dans l’angoisse, arabesque des généalogies qui de branches en branches, de générations en générations reproduisent la souffrance.

B         Baisers bleus, bouteilles brisées, bouteilles rangées, bouteilles dont on ne veut plus. Bienvenue sur le bateau. Bonjour !

C         Coup de chapeau à cette création qui jamais ne chavire, qui dit non au comptoir, non au chaos, qui dit oui à la vie.

D         Dit du destin qui dicte le désir. Doux désir d’aimer, dur désir d’exister. Debout.

E            Ecriture –embellie. Ecriture-évasion. Ils s’enlacent et l’enfer s’évanouit.

F          Flots de leurs fantasmes en fuite. Failles, fêlures, folies.

G         Gare aux lunes. Gestation

H            Hasard ? Hier, la honte houleuse, l’horloge du malheur, histoire des heures huileuses.

I             Impossible inventaire de l’imaginaire. Inconscient indéchiffrable, indéfrichable inconscient qui se rit définitivement de l’infinitif.

            Dans le ciel irisé de leurs pages, ils t’invitent à danser.

J           La java des mots de toutes les couleurs, la java des jours, la java des toujours.

K         Près du kiosque, le k attend la maman kangourou et mange un kiwi.

L          Lis Gare aux lunes. Tu découvriras les lagunes pleine de lichens, tes larmes légères couleront entre les lettres.

M        Gare aux lunes, un spectacle dans lequel les mots matent la mort, liment le malheur. Des mots- mélodies qui disent la vie comme elle se mesure.

N         Gare aux lunes. Tu ne te noies plus dans ta nuit nacrée, dans ta nuit nouée, dans ta nuit na tale, dans ta nuit foetale.

O         Tu oublies tes ombres qui t’obsèdent.

P         Péniche des prouesses anonymes, des pages pudiques. Poésie des paroles, des paso doble et des paraboles.

Q         Quais Malaquais, embarque, questionne !

R            Regarde les reconstruire et rêver. Le temps de la rime ils oublient le pire ; avec un sourire, ils donnent à lire le ressac. Ils en rient et reprennent la route.

S          Le spectacle est fini. Sur la scène bientôt le silence. Un solfège encore

T        Tango pour clore ce patient travail, ce travail de patients et de thérapeutes, tous travaillés par l’écriture. Travail de l’inconscient de ceux qui ne veulent plus se taire ou se terrer ; terrible terre qui toujours tourne, alors qu’à tous les temps, tous nous conjuguons les verbes téter et tanguer.

U        Utrillo, toi qui rêvait tant d’écrire, tu aurais délaissé le Lapin Agile pour  le Nautilus

V        Valeur inestimable à cela. Chacun sa valise, son voyage, sa vérité. Mais dans le charivari de la vie, les valises se mélangent, les voyageurs se croisent, les vérités se brisent, le monde s’inverse et vice versa...En vrac les vies se voilent, se dévoilent, se volent ou s’envolent. Ivres de vivre de rive en rive.

WX    Le X joue du saxo dans un wagon de la Gare aux lunes, des yeux couleurs d’espoir t’appellent. Vas-y

Z        Zoé, belle comme un zest sourit aux lunes imprévues.

 

Et Clara se souvenait. Sylvie sa soeur chérie était encore en vie cet été là et lui avait prêté en riant ses boucles d’oreilles en croissant de lune... Coeur serré, coeur à panser, coeur endeuillé à tout jamais. Immense chagrin. Gare aux lunes !

 

Clara était rentrée de cette soirée dans un compartiment buveurs. Son sac à dos était chargé de livres dont lisant les titres, elle se souvenait de ses lectures émues par tant de détresse. (N°15)

 

Elle était partie de La gare aux lunes dans un drôle de train, ni corail, ni express, ni rapide pas même omnibus, une sorte de tortillard. Les wagons métallisaient scintillaient de leurs reflets oranges et les vitres poussiéreuses se craquelaient de fines bulles de pluie. Dans le petit matin bleu, le train quittait la nuit. Clara laissait aller librement ses pensées sur sa soirée et sur les livres qu’accueillait son sac à dos.

 

Claude PIEPLU et Hélène  LAPIOWER jouaient un merveilleux texte de Marie LABERGE, « L’homme gris ». Un texte dense, qui frappait, frappait. Des mots, rien que des mots, des bleus rien que des bleus, du gris rien que du gris qui  dans le mouvement de sa lecture enfermait Clara dans la violence et l’alcool mal maîtrisé. elle se souvenait d’une des gouvernantes de la pension où elle avait passé les années de sa petite enfance. Madame Rod, elle s’appelait. Madame Rod, la femme aux deux visages, pouvant être très gentille « à jeun » mais très dure sous l’emprise de l’alcool. Sa sévérité effrayait la jeune enfant qu’était Clara. Que des mots, pas de coups, des mots bleus à l’âme, des mots chagrin d’enfants, des mots injustice, des mots sombres, des mots oppressants, des mots-larmes, des mots terribles, des mots vexants, des mots cinglants, des mots poignants. C’était hier, c’est ce soir dans ce compartiment buveurs. Les mots de madame Rod. Les livres qui les recouvraient.

 

Dans ce compartiment, Clara se souvenait de son enfance quand, même avant la pension, de 4 à 6 ans, elle avait était confiée à des parents nourriciers, Madame Suzanne et Monsieur Jacques, comme on les appelait dans le quartier. Madame Suzanne buvait beaucoup, trop, et elle en était morte. Monsieur Jacques supportait l’alcool mais buvait et enchaînait volontiers les pastis avec le facteur ou tout autre passant. Et puis, il y avait aussi l’épicier qui battait sa femme, le mari de la concierge qui la battait également et le fils de la concierge qui avait un grand bar dans son appartement. Je savais que l’alcool avait imprégné mon enfance, plus ou moins violemment mais avec régularité, en toile de fond. Cela faisait souvenir dans ce compartiment buveurs. Des buveurs de romans, pas comme ceux de  ses jeunes années mais des buveurs. Clara le savait par le long cheminement qui fut le sien dans l’espace de la lecture, les livres sont posés sur les  seuls rayons de l’enfance, bibliothèque dont on a oublié les titres, dont on n’en veut surtout rien savoir quand ils font mal. Quand les livres véhiculent les fantasmes de l’enfance la bibliothèque se fait immense et les sacs à dos se remplissent comme celui de Clara  ce soir dans lequel s’emmêlaient des livres sans âge, des livres savoir, des livres sur le boire... J’étais si petite, si fragile. Distraitement Clara regardait défiler le paysage, elle admirait le givre sur la campagne dénudée tellement anonyme, tellement splendide d’indifférence et elle pensait à Julien Gracq le maître des paysages, ses mots comme de la terre, ses mots comme les maisons accrochés aux collines, ses mots qui disaient la  Meuse dans  Un balcon en forêt, Clara pensait à l’aspirant Grange qui par la fenêtre embuée suit les détours de la rivière au pied des vallons, dans les détours de la route.  Ses pensées glissaient, ses paupières s’alourdissaient sur son enfance trop présente encore, se perdaient les unes dans les autres, son regard mi-clos abritaient les livres qu’elle connaissait tant et qu’elle avait aimés. Des heures et des heures de récits. Récits de vies, récits d’ivresse. La fatigue imprégnait son corps raidi par une position inconfortable. Une douleur familière quadrillait sa nuque épaisse comme de la poix. D de douleurs. D de délits

 

« Délits de cuite », recueil de nouvelles. Histoires de bistrots, d’errance. Du temps qui anéantit l’autre, l’ivrogne. Histoires d’ivrognes anéantit. Humour et néant, morts violentes, violentes vies. Folies au quotidien.

 

Quotidien , le vin quotidien. Celui de BUKOWSKI lorsqu’il écrit Les mémoires d’un pas grand-chose », les mémoires d’un paumé dont le seul idéal est d’être un dur. Pour y parvenir, il boit, il cogne, il cogne, il boit. Univers lugubre de BUKOWSKI. Saouleries et enfer.

 

« Enfer et compagnie ».J-FJOSSELIN raconte dans le silence de mort d’un bar chic la rencontre d’un homme et d’une femme inconnus l’un à l’autre et qui soir après soir, d’ivresse en ivresse, vont se révéler l’un à l’autre.  Clara avait trouvé ce livre très beau.

 

Un couple encore, celui de Trois chambres à Manatthan raconté par Simenon. Clara s’était attaché à ce couple dont la solitude était en clair-obscur. Et Clara associe  avec un petit livre qui se glisse entre les autres et qui a pour titre justement  «Clair-obscur » de Pierre Chavardes. Il a fauché le présent, refoulé le passé, il a fait repousser l’avenir, il a renoncé l’alcool et a choisi la création sobre. Clara avait aimé ce livre qui était le récit d’une lutte.

 

A côté de livre, au coeur de son sac à dos, se trouvait celui de Bohumil  Hrabal qui lui, glissait d’ivresses en noces dans son roman étonnant « Les noces dans la maison ». Ce qu’avait aimé Clara dans ce roman, c’était cette ivresse de l’écriture qui coulait dans cinq cents pages ou le Je s’avérait impossible. Une bruyante solitude en vérité mais quel talent ! Un dur à cuir ce Hrabal...

 

Etait-ce le mot solitude qui venait griffer Clara, mais la voilà qui pensait à cet autre là Paul Auster qui dans son roman Moon Palace dérivait dans une écriture bleue parfaite où les mots se dissolvaient et se recomposaient, inventant la solitude de tous et de chacun.

 

Le train roulait et se déroulait tel une longue chenille orange et grise. Au fond de son sac, Clara apercevait encore le roman de William Styron, Face aux ténèbres qui était le récit d’une dépression consécutive à l’arrêt brusque de l’alcool, ami de toujours qui se dérobait et  trahissait, qui laissait seul dans l’arène  et Clara associait sur le livre Healy « L’arène », qui relatait une étonnante aventure aux pays des zonards, des clodos, des paumés, des poivrots.

 

Clara s’arrêtait sur celui qu’elle préférait entre tous dans ce compartiment buveurs : Malcom Lowry. « Ultra marine », « Sous le volcan », « sombre comme la tombe où repose mon ami ».

 

Clara somnolait maintenant mais son regard s’arrêtait encore sur l’ouvrage de Michèle Monjauze « La problématique alcoolique. » Naufrages et sauvetages multiples. Ivresse et multiples théorie de l’alcoolisme.

 

Clara avait lu ces livres dans le temps de leurs titubantes identités, naufragés et sauveteurs, écrivains et lecteurs, buveurs d’absinthes et semeurs de rimes. Clara , dans son étrange compartiment buveurs plongeait dans le sommeil avec une dernière pensée pour Le Petit  Prince sur sa planète avec le buveur qui buvait parce qu’il culpabilisait et qui culpabilisait parce qu’il buvait.


 L’ ACERMA c’était aussi Les cahiers du détour. J’avais posé là, de l'autre côté du regard, dans ce premier numéro, mon regard puis je m’en étais allée :

 

LITANIE POUR UN REGARD

 

clair, regard blême, regard blond, regard noir, regard de braise, regard à tout dire, regard à tout taire, regard amer, regard de fer, regard d'acier, regard perçant, regard crémeux, regard laiteux , regard dédaigneux, regard  hargneux, regard  cireux, regard  peureux, regard vitreux, regard noué, regard troué.

 

De l'autre côté du regard, tu m'attends.

 

Regard perdu, regard éperdu, regard gris tu es pris, regard épris, regard de femme, regard de flamme, regard de l'âme, regarde moi, regard disparu, regard hagard, regard égaré, regard blessé, regard aveugle, regard éteint, regard incertain, regard blasé, regard myope,  j'ai oublié mes lunettes, gare à mon regard, , regard violent, regard passionné, regard sournois, regard distrait, regard fixe, regard triste, regard fuyant,  regard indulgent, regard caressant, regard songeur, regard enjôleur, regard séducteur, regard  stupide, regard intrépide, regard ahuri, regard imbécile, regard bête, regard crétin, regard à fuir, regard fougueux, regard amoureux, regard heureux, regard bleu, regard fatal, regard infernal, regard matinal, regard vivant, regard salé, regard sucré, regard d'épices, regard cannelle, regard dentelle, regard ritournelle, regard mouillé, regard lascif, regard voluptueux, regard de nuit, regard mystérieux, regard secret, regard discret, regard vague, regard léger, regard lourd, regard brisé, regard frisé, regard irisé, regard épuisé, regard tassé, regard cassé, regard honteux, regard éhonté, regard effronté, regard flétri,regard fané, regard vieilli, regard cerné, regard profond,  regard tout rond, regard subtil, regard stupéfait, regard crédule, regard insolent, regard dolent, regard autoritaire, regard volontaire, regard intelligent, regard solitaire,regard sceptique, regard gentil, regard tourmenté, regard lessivé, regard chagriné,  regard métallisé, regard coriace, regard perspicace, regard efficace, regard fugace, regard futé, regard  félin,  regard malin, regard coquin, regard taquin, regard malicieux, regard diabolique, regard gourmand, regard tout blanc, regard entêté, regard hébété, regard paresseux, regard rêveur, regard douloureux, regard traqué, regard pitoyable,  regard lamentable, regard détestable, regard penaud, regard peinard, regard jovial, regard convivial, regard amical, regard fraternel, regard éternel regard admiratif, regard contemplatif, regard respectueux, regard sombre, regard d'outre-tombe, regard, déchiré, regard déchirant, regard émouvant, regard délirant,  regard différent , regard magique, regard tragique, regard désespérant, regard émouvant,, regard tragique, regard désespéré, regard découragé, regard paniqué, regard chaviré, regard intérieur,regard moiré, regard pervers, regard à l'envers, regard méchant, regard fou, regard flou, partout, regard de haine, regard terrifiant, regard terrifié, regard cruel, regard furieux, regard courroucé, regard défensif, regard anxieux, regard sérieux, regard timide, regard émerveillé,regard étonné, regard calme, regard brouillon, regard brillant, regard vibrant, regard possession, regard d'extase, regard caché, regard donné, regard immobile, regard clos, regard inventé, regard clos, regard inventé, regard en couleur, regard du bonheur;regard ambré, regard ombré, regard nacré. Regard en partance.

 

MAIS

Quand dans un regard, je m'égare, je m'invente un miroir de reflets blonds et de soirs bleus, je m'invente une gare, un nouveau départ, et dans le noir, sans un regret, sans un regard, je disparais.

 

                   Ce texte était paru dans les Cahiers du détour. N°1, juin 1995

 

 

 

 


Cette même année, Clara avait été invitée au château de Cerisy

 

 

CERISY ; TRENTE ANS DE COLLOQUES ET DE RENCONTRES

BIBLIOTHEQUE MUNICIPALE DE CAEN

(Colloque de Cerisy. 80 pages)1983

 

 

 

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          Dans ce château, Clara avait vécu du 19 août au 29 août 1994 avec cinquante autres. Ils étaient  tous venus cet été là en Normandie, à Cerisy -La-Salle afin de participer au colloque "Le génie du lecteur". La décade écoulée, ses bagages bouclés, la page presque tournée, elle décidait, sans même savoir pourquoi d'emporter un dernier souvenir. Elle achetait un livre édité par la bibliothèque de Caen en 1983 : "Cerisy, trente ans de colloques et de rencontres."

 

          Treize heures de train l'attendaient, treize heures de solitude diluées dans la foule. Une gare. Une autre encore. De l'attente, de la poussière, des visages inconnus, indifférents. En cette fin d'été, la vie s'appelait "Cerisy-La-Salle". Alors que chaque tour de roue l'éloignait de la Normandie, déjà nostalgique, elle songeait à ce paysage si parfait qui l'avait enchantée, au château et à son histoire... Une longue et belle histoire, tressée de livres et d'événements au fil des jours d'amour, de luttes et de générosité. Le château de Cerisy, la passion d'un homme puis d'une famille toute entière et de leurs amis, qui de génération en génération se sont appliqués et s'appliquent encore à transmettre  l'humanisme du père fondateur : Paul Desjardins.

 

          L'histoire commençait avec cet homme, qui en 1906, fit l'acquisition de l'ancienne  abbaye de Pontigny, dans l'Yonne. Selon cette homme exceptionnel, épris de savoir, la culture devait se transmettre et se partager  dans un espace social de rencontres. Le savoir était une histoire de livres et de fraternité. Cela devint sa raison de vivre. Elève de l'Ecole Normale de la rue d'Ulm, agrégé de lettres mais surtout humaniste, il créa en 1891 une "école de liberté" qui devient en 1892 "Union pour l'action morale" et en 1905 "Union pour la vérité. En 1896, Paul DESJARDINS épouse Lilly SAVARY, future héritière du château de CERISY. Le temps des décades de Pontigny  commence. L'abbaye devient lieu d'échanges, de rencontres, lieu de colloque et ce, dix-sept ans durant. Le désir de Paul DESJARDINS est d'introduire dans un logis de saint-bernard les procédés libérateurs inventés par Socrate, remis en vigueur par Montaigne. De1922 à1939 se tiennent 59 décades pendant lesquels dix jours durant des intellectuels de toutes disciplines partagent leur quêtes, leur cheminement. Clara les imaginait ensemble, parlant, écrivant, créant dans une grande tolérance mutuelle. Il lui était nécessaire de les imaginer ainsi pour espérer. Ils s'appelaient Roger Martin Du Gard, André Gide, Paul Valéry, André Maurois. Elle les découvre, eux et tant d'autres encore, au fil des photos et des pages de son livre souvenir.

 

          En 1940, à la mort de Paul DESJARDINS, Anne Heurgon DESJARDIN, sa fille quitte Pontigny et reprend le château de Cerise alors à l'abandon. Elle lutte avec une persévérance qui durera toute sa vie pour  restaurer le château et continuer l'oeuvre de son père. La tradition de Cerisy sera la même que celle de Pontigny : organiser rencontre et colloques, impulser une vie intellectuelle grâce à des échanges féconds l'association des amis de Pontigny est crée. "Grâce à Malraux" mais aussi avec l'énergie de tous les amis de Pontigny, le château est classé monument historique. . Après la mort d'Anne, ses deux filles  Edith et Catherine reprennent avec la même persévérance  la tradition humaniste de leurs ancêtres. Maurice de Gandillac, Président de l'Association des amis de Pontigny et sa fille Catherine contribuent largement à l'accueil et au bon déroulement des colloques.

 

Aux décades de Pontigny succèdent et vivent les décades de Cerisy. A nouveau, Clara les imaginait : Queneau, Barthes, Claude Simon, Michel Butor, Ponge, Ionesco, Germaine Richier, Paule Thévenin. Que de noms  illustres et généreux au firmament de Cerisy ! Que de travaux, que de chercheurs dans toutes les disciplines ! Que d'hommes passionnés, épris de vérité ! Elle feuilletait  avec émotion, le livre de Cerisy, elle  parcourait les articles de Maurice de Gandillac, ceux d'Edith et de sa soeur Catherine. Elle les nommait par leur prénom emportée par une solidarité respectueuse. Elle lisait les coupures de journaux, admirait les photos, rêvait aux pierres de Cerisy. Elle savait que ce livre ne serait jamais comme les autres. Sur la page de garde, elle lisait trois dédicaces :

 

"En amitié, après une rencontre conviviale à Cerisy". Raymond Jean

"A l'animatrice de l'atelier de lectures au colloque "Le génie du lecteur" En toute amitié : Arlette Boulomié.

"Fidèlement" Maurice.

 

Maurice c'est Maurice de GANDILLAC. Quelques quatre vingt printemps. Président de l'Association des  amis de Pontigny depuis sa création, fabuleux joueur de ping-pong et de pétanque, philosophe érudit, homme chaleureux. Maurice, elle se souvient ...dans le Grenier, il lisait le premier chapitre de ses mémoires. Elle entend lisant, retrouvant des fragments de sa vie, évoquant sa toute jeune femme, la guerre, l'enfant à venir, l'Allemagne, ses rencontres à Pontigny puis à Cerisy. Clara revivait aussi les minutes de sa communication "Voix et regard du lecteur. Il est là, il parle, il lit, il cite, il remonte à l'antiquité, il revient au Moyen-âge, puis ils sont à nouveau dans cette fin de siècle, il leur fait redécouvrir les mythes et"les oratores", il murmure le secret du savoir qui circule, se transmet, se répète. Il se souvient de son maître de la rue d'ULM qui lui a enseigné comment il était possible de lire en « diagonale » "Le Capital" ; Il mêle harmonieusement  souvenirs et citations, théories et fictions et, dans le temps de sa conclusion il évoque le risque encouru par tout texte commenté : celui de se faner et de dériver. Il est fondamental dit-il de sauver la littéralité du texte, de sauvegarder la lettre de l'érosion de  l'esprit par trop volatil.

 

          A ce point Clara quittait Maurice qui lui était pourtant si cher. Il lui paraissait sage de sauvegarder la chronologie de ses notes ; le temps lui aussi est volatil.

 

          Arlette Boulomié ouvrit la décade avec une communication intitulée : "La lecture  créatrice ou le livre en devenir". Ce premier exposé introduisait avec clarté les principales questions qui seraient les leurs durant le colloque. Parmi elles, Clara a noté :

 

         - L'objet littéraire est-il ou n'est-il pas donné en lecture  ?

 

         - Peut-on parler d'une conquête du texte ? D'une invention du lecteur, Le texte est-il ou non un objet fixe à transformer ?

 

     Il est alors question du "sens tremblé" qui de communication en communication ébranlera leur décade les menant aux confins de l'étrange entre textique et fractale. Savante sublimation ? Brillantes spéculations ? Navrante mystifications ? De la passion sans aucun doute...

 

          Arlette  leur parle de R.Barthes, de Jean-Paul Sartre, de Freud, de Lévi-Strauss, d'Umberto Eco. Clara lit ses notes  et souligné thèse d'ECO selon laquelle, le lecteur doit interroger l'oeuvre et non ses propres pulsions.

 

 

          Clara revoie Arlette lisant son texte, vite,  presque trop vite, comme si tous ses noms prestigieux lui brûlaient la langue, l’entraînant comme un courant  marin à la dérive de son propre savoir, de sa quête, de son Graal. Notes et souvenirs s'emmêlent. Clara cueillait une multitude d'instants précieux vécus dans cette bibliothèque de Cerisy, si belle avec son plafond de poutres peintes, avec ses murs tapissés de livres reliés d'or, son estrade boisée mais surtout belle d’eux tous. Par leurs présences attentives, par le froissement de leurs feuilles, ils donnent vie au savoir, ils refusent l'immobile. Siècle après siècle, avec obstination, les hommes écrivent, lisent, transmettent, recueillent, cherchent, balbutient. Le temps d'une théorie, ils répondent au frôlement de la question, et comme dans une halte, il découvrent la caresse et l'apaisement ; ils partent ensuite vers de nouvelles pages.

 

          Dans le mouvement de mes livres et de ma vie, j’ai découvert Cerisy.

 

Clara avait vécu dans un château au coeur de la Normandie, elle avait lu, elle avait écouté, elle avait parlé, elle avait questionné, elle s’était promenée sur la plage, elle avait joué dans les vagues. Elle avait découvert une grande dune qu’elle avait descendu sur les fesses en riant.

 

Elle avait retrouvé son enfance et son attente, elle avait inventé l'instant enrichi de nouvelles amitiés. Clara avait nourri  la sève de ses recherches. L'un lui avait apporté une rime neuve "polir/pâlir", l'autre lui avait fait don d'une expression  "soubassement silencieux de la lecture". Elle avait découvert que la lecture pouvait être un jeu, une spéculation, quelle pouvait être modifiée par la subjectivité du lecteur, elle avait découvert un nouveau roman "L'hiver de Beauté" et avait rencontre son auteur, Christiane Baroche, elle avait découvert aussi Michel Picard. Clara avait fait le projet d'aller à Chambéry au festival du premier roman, avait posé pour une photo fractale, s’était enrichie d'une nouvelle métaphore dans les contours de Lampe d'Aladin, avait défendu ses opinions avec fermeté, avait interrogé avec conviction : pourquoi était-il nécessaire de trouver des chefs pour les oeuvres et quelle est donc la mélodie subversive qui depuis toujours court dans l'acte de lire ?

 

          Au coeur d'un désarroi doctrinal, au cours d'une lecture à cinquante tête, avec eux et grâce à eux, elle avait progressé.

 

          Quelques mots encore qui diront les soirées.

 

          Ensemble, dans  le grenier de Cerisy, ils avaient écouté Maurice de Gandillac, R.JEAN, M.TOURNIER, Maria-Luiza SPAZIANI, D.DE GASQUET lire contes et nouvelles, textes et poèmes..

 

          Ensemble, dans le grenier de Cerisy, ils avaient regardé "La lectrice" et "Les mémoires d'un tricheur. Ils avaient regardé aussi une cassette vidéo surprenant  avec talent Michel TOURNIER invité dans une école. Un auteur , des enfants, leur institutrice  Danielle Corre.

 

          Seule dans le grenier de Cerisy, j’ai animé un atelier de lectures émouvant et solennel.

 

Monsieur Brun a lu son journal non intime avec tant d'intimité que tous en fûmes émus, émus aussi ils le fûmes par Nathalie Kuperman lisant quelques pages d'un de ses manuscrits en cours d' écriture. Clara assise auprès d'elle, à l'écoute de son filet de voix, admirative devant son cahier d'écolier, sagement rempli et habité de ses incertitudes raturées.

 

La nuit suivant l'atelier, je ne dormis pas tant j’avais été délicieusement terrifiée.

 

          Et les vagues entre flux et reflux ont emporté Cerisy au large d'une fin de décade.

 

Clara reverrait-t-elle un jour ses amis de Cerisy ? Il lui restait des photos et des notes, des bibliographies et des adresses. Il lui restait le souvenir d'un château tellement plus beau que ceux des contes de son enfance , un château habité de livres, hantés par nous tous venus de partout, de Montauban et de Limoges, de Rome, de Florence, de Coutance, d'Helsinky, de Londres de Paris, de Caen, d'Oslo, de Rio de Janeiro et d'ailleurs, eux tous tellement vivant, épris de savoir et d'humanité, lui restait des images de la Normandie et la poésie  de Cerisy.

 

          Il était temps maintenant pour Clara de poser sur son étagère blanche, ce livre pas comme les autres, dédicacé par Raymond JEAN, Arlette BOULOMIE et Maurice de GANDILLAC, un livre qui, comme une lampe abritera longtemps encore, leur génie à tous, lecteurs de Cerisy.

 


L’écriture était un pari, sur mon identité. Un prénom venait taire une femme qui ne pouvait se dire.  Un prénom, Clara venait obturer un Je.  Cela ressemblait à la lecture. Lorsque quelqu’un lit, il n’habitait   plus son prénom, il habitai le personnage. La lecture est une sorte de dépossession de soi au profit d’un autre nommé différemment. La lecture était pure différence de soi dans le mouvement du « comme moi » du moins quand il s’agissait de romans. Quand il s’agissait d’essais ou de recherche, c’était alors une dépossession de la pensée qui se disait ainsi « voilà ce que j’aurai voulu écrire ». L’écriture comme la lecture est une distance  au texte intime, un mensonge fictif autorisé par tous. De l’altérité. Des livres au dire impossible, de l’indicible emmuré dans des livres. Mon lire, mon dire, mon mensonge, mes mensonges.

 

Clara était entrée dans le temps du silence, très jeune.  Monsieur Jacques, un voisin et puis la phrase se suspendait dans l’oubli.

 

Clara était entrée dans le temps du secret, très jeune. J’avais deux ans lorsque ma famille entra en mensonge : histoire du père dont on camoufle l’identité « pour mon bien » et la phrase se suspendait dans le temps de la mémoire.

 

A vingt ans Clara avait déjà lu intégralement « A la recherche du Temps perdu. »

 

Je continuais mon chemin à travers mes souvenirs et mes livres, dans le temps oblique,  avec mes lunettes aux verres épais et grossissants. Opticien de Combray, opticien d’Asnières, ma banlieue, mon enfance. Mes livres, ceux que Clara lit, ceux que j’écrivais étaient comme des verres grossissants qui m’aidaient à mieux me connaître et à marcher sans trébucher sur mes propres rochers, à la recherche de ma douleur perdue.

 

Clara avait grandi à Asnières et à Cormeilles-en- Parisis. Les livres qu’elle avait lus, tous ses livres partaient de là. Tous les chemins mènent à Rome mais tous partaient d’Asnières et de Cormeilles en Parisis.  Correspondance du train à Argenteuil à 17heures 45. Un dimanche sur deux.

 

Enfant, Clara lisait beaucoup. Le Club des 5, Alice détective, En famille, Sans famille, Oliver Twist,  David Copperfield ; Toujours des histoires d’enfants tristes. Comme elle. Le « comme » de la lecture fonctionnait déjà.  La lecture est un immense « comme ». Le comme de la métaphore de l’être. Le comme qui permet ou non d’occuper sa place de lecteur. Clara vivait depuis toujours dans ce « comme » . Le comme David Copperfield,  le comme Marcel Proust, le comme Simone de Beauvoir, le comme Marguerite Duras, le comme Hannah Arendt, le comme Perec, le comme tous les auteurs de ses Mille et un livres... Compagnons de vie mais si souvent compagnons de douleur et de solitude mais cette douleur là, cette solitude là ne se déclinaient pas toujours au présent. C’ était plutôt un capital hérité de l’enfance que Clara s’était appliquée à ne pas faire fructifier mais qui malgré tout avait fructifier. Elle se souvenait de ses lectures d’enfant, qu’« elle dévorait » pour s’absenter  de tout ce qui l’environnait et qui disait son enfance cachée. Cachée aux secrets. Celui qu’elle ne disait pas, celui qu’on ne lui avait pas dit. Et dans le battement de ces deux secrets, Clara avait cherché sa vie durant ce qui dans la lecture ouvrait ou obturait le dire du sujet. Du livre au dire et de dire au lire.

C’est « ce caché  retrouvé» de l’enfance qui l’avait intéressé dans le livre de Rémy Puyuelo lorsque Clara l’ avait lu  Clara avait lu.  J’avais écouté sa lecture puis je l’avais écrite sous sa dictée.


Héros de l'enfance,figures de la survie De Bécassine à Pinochio de Robinson Crusoé à Poil- de -Carotte.

auteur : Rémy Puyuelo

Editeur : ESF 1998

Collection : La vie de l'enfant.

 

Article publié dans La Journée de Psychiatrie. Privée N°7     

 

 

Le livre de la dormition.

 

 

LE BORD

 

Le livre dit l'énigme

elle dit l'abîme

Le livre dit c'est possible

elle dit le fleuve

Le livre dit âme ressuscitée

elle dit la dormition.

 

Enigme, abîme, possible,

 fleuve, âme ressuscitée, dormition.

 

A l'origine, le désordre, le chaos, l'incertain, le trébuchement, l'indicible, l'hésitation, le balbutiement, le frémissement, le vacillement, le manque, le trop plein mais surtout le trop.

 

A l'origine le temps,  le temps incertain, le temps à mille temps, celui qui fait emprise, celui qui colle, celui qui engloutit, anéantit, qui pulvérise, qui brise, le temps de la feuille blanche, " niche narcissique ".

 

                        Puis, ça s'organise, ça s'invente, ça se range, ça se classe, ça se date. C'est gagné ! C'est écrit ! C'est crée ! C'est un livre de Rémy Puyuelo. Là, commencent nos lectures, là commence la survie d'un livre. A nous lecteurs de réécrire le livre immobile, de tourner les pages, de noter, de souligner, d'encadrer, d'interroger, à nous de le représenter, de le démontrer. A nous de le lire, à nous d'inventer son âme... J'aime lire parce que lire c'est jouer et bouger. Du sens, un ordre me sont proposés. L'ordre du livre n'est  pas une chronologie. Les articles s'organisent autrement. C'est de la mémoire de R.P dont il s'agit et la mémoire et le temps chronologique ça n'a rien à voir. La mémoire c'est du désir, la mémoire c'est déjà l'avenir et toujours du présent. Avant le livre, avant l'écriture, avant la lecture, il y a le big bang de l'expérience, l'instant violent entre tous où on ne comprend rien ; enfant, nouvellement née, me voici le livre à la main, comme Bécassine, avec ce livre qui insiste, qui résiste, qui m'implique et me duplique, qui me calque et me décalque, ce livre qui me traque. Stop! Je craque ! Je m'y lance ! Je m'y jette !. Voici ma version de l'histoire Il est temps de laisser choir le livre des mains, de le saisir de mon désir et dans l'ailleurs des lignes, survivre. Il est temps de lire et de délire, de suivre sagement les sentiers de la table des matières. Il est temps de travailler de survivre et d'aimer

 

                        Survivre à quoi  ? A l'énigme que de vivre et d'exister sans jamais rien y comprendre. Pas un mot, pas une seconde. Survivre à la maladie, à la mort, à la prison, Chacun sa chacune, sa souffrance, sa blessure, son exil, son deuil. Vivre son énigme au dessus de l'abîme, lire les énigmes en abîmes. Tourner les pages et les lire.

 

                        Il s'appelait Roland Barthes. A la mort de sa mère, il ne pouvait plus qualifier sa vie tant la chambre claire était obscure. Une voiture passa et le renversa. Il en mourut. C'était tout juste quelques mois après la mort de cette mère .

 

                        Il s'appelait Hervé Guibert, il inventa la machine à photographier les fantômes et à arrêter le temps et mourut dans le mouvement d'une une ultime photographie. Texte et images du désespoir. Une énigme qui ne se laissât ni dire ni photographier. Un blanc.

 

                        Elle s'appelle Annie Duperey. Elle regarde un portrait intemporel qui la représente. Histoire d'un avant et d'un après. Maman, je te ressemble tant. C'est écrit sur une page d'Annie Duperey.

 

                        Elle est morte et vivante. Elle a un fils, il est mort. Elle le porte, le ressuscite. " Elle est enfant de la Dormition vivante et morte.

 

                        Je regarde l'image La Dormition de la mère de Dieu : Zograf Dmitar. Elle est belle ! C'est une mère, encore, celle qu'on appelle la Vierge. R.P écrit qu'elle est couchée dans le sens de la lecture (et si la lecture était une dormition, le lecteur  révélerait l'auteur et le ressusciterait ,  l'auteur révélerait le lecteur et le ressusciterait.) Elle est morte  et son fils qu'on appelle le Christ porte on âme On aperçoit une petite tâche lumineuse sur le tableau . La dormition, c'est la tâche de lumière quand le fils porte l'âme de la mère morte et la ressuscite. La dormition, c'est une histoire d'ascension, de rémission, de résurrection, de  passion et de lumière quand la solitude et la mort se transfigurent, se symbolisent, s'immortalisent, s'éternisent.. Dans le livre de R.P, il n'est question que de cela, de la dormition. Ma version de l'histoire, c'est que l'auteur a cherché dans son expérience de pédopsychiatre et de psychanalyste comment cela était possible de survivre à la blessure originelle, voire même à la mort psychique. Cette tâche lumineuse du tableau, elle court dans le livre dans la quête toujours renouvelée de saisir dans l'histoire des composantes psychiques ce qui arrête le désespoir et permet la résurrection, la sublimation et l'amour parce qu'on a rien trouver mieux pour vivre et se survivre.

 

Me voici maintenant avec Martin F. Sa blessure : être le fils de Freud, le fils d'un génie. Sa trouvaille pour ne pas en mourir, pour survivre malgré la douleur : l'écriture de son livre. Un puzzle généalogique qu'il reconstitue. Du lieu de  ce roman familial de Martin Freud, R.P énonce sa propre question  : Mon intérêt, ma tentative d'aujourd'hui, ne sont-ils pas quelque part dans le même, dans le travail sur le roman de l'autre, de mon propre roman familial (Voir A de Mijola, 1985), moi, enfant, fils, père... et psychanalyste. "

                        Ce dont il est question dans l'ouvrage  Héros de l'enfance, figures de la survie, c'est de l'immense capacité de chacun à survivre. L'auteur raconte ces prouesses existentielles à travers divers témoignages de psychothérapies, à travers des paroles et des dessins d'enfants,  à travers des histoires d'enfance, mais aussi avec des contes à vivre debout. R.P raconte à travers tout cela la possible appartenance à l'humanité.. Le possible, le fleuve. Ouvrons le livre à sa 2ème partie " Héros de l'enfance ". Lisons et cherchons.

Il s'appelle Robinson Crusoé. Il est seul. Sa blessure ? ça ne va pas avec son père. Son possible : une île et une rencontre avec Vendredi .Notre vie, nos créations, nos rencontres. Je pense aussi au Baron Perché qui, sur son arbre, ponctuait le temps de rencontres

 

                        Les rencontres sont des possibilités de résurrections. Je te vois et tout recommence  dans  une  possible dormition. Simple comme un regard, comme une caresse, comme un mot...

 

                        Lisons maintenant l'histoire de Bécassine. Bécassine, c'est ma cousine. Elle est sans âge. L'âge du désir peut-être. Sa blessure  ? Une histoire de nez, de mère dépressive et de parrain. Son énigme ?  Un vertige existentiel de l’être, qui la confronte à une réalité psychique effrayante qui menace de la dissoudre, de l'absorber, cette incapacité au deuil narcissique et de créer une bonne relation avec l’autre. Son énigme encore, celle de l’impossibilité à se situer ni dans le monde de l’enfance ni dans le monde de l’adulte            Son possible à Bécassine ce sont ses idées impossibles, sa gentillesse et son bon coeur et puis aussi son écriture. Pour mémoire, elle écrit  ses  mémoires.

 

                        Le stylo l’ouvre à l'espace à l'écriture, aux fautes d'orthographe, aux pâtés, aux ratés, qui nécessite la présence continue de l'autre mais l’essentiel de Bécassine c’est son nom.

 

                        Chapitre suivant ! Pinocchio.

                        C'est l'histoire d'un livre réparateur. Moi, je connais un fleuve nommé lecture, un autre nommé écriture. Création antérieure au corps.

                       

                        Le fleuve et le possible. " Le petit Pinocchio qui est en chacun de nous ".  Epeler avec lui et ses doubles, la mémoire des possibles. Références aux écrits de Paul Auster sur la solitude et la mémoire. Paul Auster, des livres qui eux aussi disent la dormition quand elle rime avec création.

 

                        Empruntons maintenant, le chemin qui mène à la maison des Lepic. Ecoutons Poil de Carotte celui- là qui n'a pas la chance d'être orphelin. Son énigme à lui c'est l'abîme de Jules Renard. Tant de désespoir et de solitude ! tant d'impossible amour ! mais aussi encore une fois le fleuve, la création, la dormition. Créer Poil-de Carotte, qui portera son âme douloureuse ." Un enfant à créer pour se sauver " La dormition suppose le double, celui qui porte et ressuscite. Vendredi, Pinocchio, Poil de Carotte, Bécassine,  etc. Se sauver de l'abîme .

 

                        R.P écrit : " Mon hypothèse est que lorsque apparaît chez un humain le désir d'anéantissement ou lorsque les événements de la vie le confrontent par leur violence au risque d'anéantissement un dédoublement salvateur peut s'opérer. IL devient deux, bruit avant coureur de la mort. Attention ! que le fleuve ne devienne Styx ou océan, celui que l’on s’épuise à vider à la petite cuillère pour se maintenir en vie, et l'éclairer de lectures de contes et de comptines. Poser son énigme, la dire, la reconnaître et elle aussi la vider à la petite cuillère. Inventer ses doubles, vivre en bonne intelligence avec eux. La lecture est un long fleuve tranquille, je vous emmène tous, Bécassine, Pinocchio, Poil de Carotte, Robinson. Prendre aussi Alice celle du Pays des merveilles,  et Le Petit Prince et puis le Petit Poucet pour le chemin du retour, prendre Aladin et sa lampe, Marcel Proust et Georges Perec et marcher aux côté de Katherine Mansfield. Génial !

 

                        A mon insu, me voici cheminant sur le sentier de la dénomination. Survivre par son prénom. R.P a écrit un bien beau chapitre sur le prénom, sur ce " sentiment continu de l'existence. Il S'appelle R comme... Y comme....  Dans ce chapitre là il parle d'identité et d'identification, il parle de l'école maternelle. Il dit que " le prénom est la scansion, le  Bip Bip, la fréquence du bain sonore dans lequel se trouve l'enfant. Être vivant par la bonheur de la répétition des rencontres. Dans ce même chapitre, une petite Bérénice met de l'ordre dans sa tragédie en travaillant son prénom. Etonnante Bérénice.

 

                        Notre lecture progresse. La question s'articule ainsi : ne pas être ou renaître ? Ne pas être parce que ça fait trop mal ou renaître grâce à la partition : sublimation, symbolisation, création, déplacement, expérience poétique, élaboration du roman familial, figuration, nomination.

 

                        A ce point de l'ancrage théorique de l'ouvrage, je ne résume pas, je souligne, je recopie, je m'arrête, je mémorise, je reviens à la ligne précédente, je m'essouffle, je repars, j'apprends, je rame, je persévère, je m'accroche et enfin, avec humilité je progresse.

 

                        Ces repères théoriques sont indispensables pour habiter ces rencontres avec ces hommes et ces femmes qui ont mal de ne pouvoir s'y reconnaître tant ils sont engloutis par leur catastrophe narcissique.

 

                        A ce point de la souffrance de l'autre, je me tais.

                        Je lis et recopie les mots de Mélanie qui savait qu'elle allait mourir.

                                   " La vie sonne faux à l'oreille

                                     et juste pour les aveugles "

                        Cette phrase me hante. Je ne sais pas pourquoi.. Elle m'échappe et me tient.

 

                        J'avais un maître, lors de mes études à Montpellier. On l'appelait le Docteur Ribstein. Il disait qu'à chaque époque de notre vie, nous recommencions notre légo. J'aimais ce maître et cette image qui nous faisait don de notre enfance. En lisant ce livre, je pensais à mon lego en perpétuel travail. Pour mon lego, j'avais une nouvelle pièce, bleue comme la couverture ... Une pièce bleue à poser entre énigme  et abîme, entre possible et fleuve, entre survie et dormition. C'était difficile !

 

                        Alors, j'ai placé toutes mes pièces sur ma feuille blanche quadrillée, je les ai posées, disposées, agencées, j'ai cherché puis j'ai écrit : " Le livre de la dormition ".

                        J'espère que mon lego donnera à d'autres le désir de lire cet ouvrage passionnant et souvent émouvant qui célèbre la Dormition du Mozart assassiné qui meurt en chacun de nous mais dont l'âme s'élève jusqu'à la création.

 

P.S La petite pièce R.P renvoie au nom de l'auteur / Rémy PUYUELO

 

Clara avait aimé lire cette façon qu’avait Rémy Puyuelo de raconter l’homme qui se répare par sa création et la rencontre. Clara pensait que nous étions tous tour à tour des Robinson et des Vendredi, elle pensait aussi qu’avec ses livres, elle vivait sur une île imaginaire et que partager ses livres, leurs titres et leur thème c’était rencontrer des Vendredi et être moins seule parce que sa réparation prenait le sens que lui donnait l’autre. Lire était un acte merveilleux, partager ses lectures transcendaient cet acte. De cette conviction essentielle du partage de la lecture était né le concept d’atelier de lecture. Clara écouterait pour le lire dans des ateliers de lectures et ainsi le restituerait à chacun des sujet lisant, ainsi ferait de la lecture un acte de rencontre et de parole. Ecouter le capital mémoire dans les livres partagés. Ainsi était  né chez Clara son engagement de vie.

 


 

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Published by Marie-José Annenkov - dans femmes
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