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9 juin 2009 2 09 /06 /juin /2009 17:49

Handicap, force, vulnérabilité (1)

Rencontres, débats avec Charles Gardou

28 mai 2009 (entrée libre)

 

Les rencontres du jour se font dans deux lieux de Montpellier exprimant par l’espace le franchissement de la ligne de partage entre vulnérabilité (IRTS : Institut régional du Travail Social) et force (Université Paul Valéry (Montpellier III.) Cela a été mentionné avec justesse par Monsieur Hirt, Directeur de l’IRTS.)

 

Charles Gardou : Accompagner les personnes vulnérables/Concilier obligation de science et devoir d’humanité

 

Ceci est une synthèse, de la conférence initiale de 16 pages.

 

Résumer un texte c’est un peu le mutiler et j’en suis sincèrement désolée. J’ai fait de mon mieux pour garder l’essentiel de la pensée passionnante et généreuse de Charles Gardou.

 

Charles Gardou est Professeur à l’Université Lumière Lyon 2, membre de l’observatoire national sur le handicap.

Auteurs de très nombreux ouvrages (j’invite les inventeurs de lectures à se rendre sur Google)  et notamment  de Pascal, Frida Kahlo et les autres ou quand la vulnérabilité devient force aux Editions Erès (voir note de lecture dans la même catégorie…)

 

« Multiples professions sont en jeu, des professions qui éduquent et accompagnent, multiples mais avec un même rôle : celui d’apporter secours, non pas seulement avec des compétences mais aussi avec une qualité de présence. Il ne s’agit pas de segmenter un savoir mais de réaliser une mosaïque humaine

- Du social et de l’éducatif s’immiscent dans la relation de soin ;

- Du thérapeutique niche dans l’action éducative et sociale dans la mesure où celle-ci participe à la réparation.

Aussi, sans nier ce qui les distingue, les interventions des professionnels gagnent-elles à être conçues et mise en œuvre en étroite complémentarité. »

         Elles se déploient dans une éthique de l’accompagnement qui intervient avec force dans les situations de handicap où émergent la question de l’être humain, de sa liberté, de sa vulnérabilité et surtout de ses droits. Cette éthique se développe autour de trois axes.

 

                  L’axe de la matière constitué des techniques spécifiques appliquées à l’humain : un grand cœur est nécessaire, mais s’il est suffisant il n’est pas exclusif. Il faut avoir des savoirs : méthodes et techniques spécifiques.

 

                  L’axe de la manière constitué de l’identité, des ressources, des carences, de chacun et de la capacité de la perméabilité au désarroi de l’autre.

 

                  L’axe du sens : du sens et non de morale, axe constitué de l’ordre des convictions et des valeurs

Nous sommes comptables de la dignité des plus vulnérables et responsables de la dignité à donner à autrui. C’est cela que Charles Gardou soutient avec conviction.

 

Il interroge avec force  nos métiers de l’impossible, nos métiers de réparateurs et d’accompagnateurs ; il s’interroge :  dans ces métiers là, comment affronter, l’épreuve fondamentale de l’autre de la détresse de l’autre, son enfermement, comment garder un espace de liberté ?  Comment vivre la pénibilité inhérente aux personnes très fragiles et très éloignées des normes actuelles ? Comment être vigilant à la survalorisation technique ? Comment continuer d’exercer nos métiers avec l’angoissant sentiment d’impuissance ?

 

Dès lors Charles Gardou articulent sans concession quatre points : 

 

1.Refuser le bricolage et toute forme de scientisme

Le scientisme est une sous estimation du savoir et de la technique. En effet, il y a danger à sacraliser le savoir en oubliant que les techniques les plus pointues sont relatives. Ne sacraliser ni ne sous-estimer le savoir. Certes, on a besoin de savoirs mais on ne doit pas tout réduire aux savoirs multiples. Il est nécessaire de reconnaître une personne, de l’accompagner dans son entièreté, dans sa globalité, dans son invisibilité, dans sa dimension inconsciente en se situant dans un véritable équilibre entre vécu de la relation et savoir-faire éprouvés avec des règles et des lois Il n’est pas question d’avoir recours au bricolage en substituant à une formation sérieuse, approfondie, dans la durabilité une notion passe-partout à la mode, une notion de sensibilisation. Il faut trouver la juste place au savoir sans le pétrifier ni le gélifier, une place inscrite dans la substance de la pensée humaine. 

 

2.Apprendre le doute, accepter l’impuissance.

Quand on n’accompagne un être fragilisé ce qui fatigue le plus ce n’est pas ce qu’on     fait mais ce qu’on ne fait pas,  c’est ce qu’on voudrait faire et  qu’on ne peut faire, qu’on a pas le temps de faire. En tant que professionnel, nous sommes dépositaires d’un fardeau, signataires d’un contrat de non-dérobade  jusqu’au bout de la fragilité de l’autre, jusqu’au bout de nos savoirs et de nos connaissances, jusqu’au bout de notre incertitude, de notre faille, de notre manque. Jusqu’au bout, malgré notre sentiment d’impuissance. Dans cette difficulté à ne pas se dérober, il y a trois positions possibles :

 

1e  dérive :  je désespère, je ne vois plus que le handicap, je renonce à tout projet.  On ne voit plus que le handicap et ses difficultés. Respecter un certain sentiment d’impuissance ne signifie pas « abdiquer »

2ème dérive : je m’acharne à redresser et à rendre conforme à la norme. Hors ce qui   est important c’est de mesurer le chemin à faire. Voilà ce qui est important pour un enfant et pour tout être humain.

Ne pas oublier que le handicap n’est pas la maladie mais ce qui découle de la maladie.

La 3ème position possible est celle de  s’inscrire dans un processus qui se niche dans  un entre de tâtonnement et d’incertitude :

 

 « Il est difficile de marcher sur un fil entre la maîtrise et le manque,entre la technique et l’écoute, entre l’urgence et l’attente, entre le geste qui sauve et la parole qui console et symbolise, entre la mobilité et les schémas indissociables de l’efficacité. »

 

Il est difficile de renoncer à prouver qu’on est bon professionnel, qu’on est efficace. Il est difficile de réparer l’humain, de réparer ce que la nature a prévu autrement et de neutraliser la détresse.

Il est difficile de renoncer au déni de la mort

Il est difficile d’être souvent témoins démunis et de modérer ses ambitions, de ne jamais détenir de certitudes, de ne pas tout tenir entre nos mains, de marcher sur un fil entre la maîtrise et le manque, entre l’agir et le rêve, d’accepter de ne pas tout comprendre, tout faire, tout embrasser.

Il est difficile de se démarquer d’une idéologie actuelle d’auto engendrement

Il est difficile de ne pas se laisser interpeller dans nos défenses.

Il est difficile d’éviter que nos savoirs se pétrifient.

 Il nous faut garder notre capacité de tâtonnement et de doute et dans le même temps garder notre capacité de certitude et de confiance dans notre savoir chèrement acquis au fil de nos heures d’études approfondies. Vivre dans le paradoxe du savoir et du non savoir, du silence et de la parole. Vivre dans le paradoxe qui signe notre humanité.

3.Récuser la relation métallique, se garder de la fusion

« Développer l’empathie mais non la fusion. Il faut se garder de rapports essentiellement pragmatiques, techniciens qui développeraient une relation de type métallique qui mettrait au second plan la souffrance, la jouissance et la réciprocité et occultant que le désir de reconnaissance est un préalable au désir de réalisation de soi. »

 

L’empathie n’est ni une fusion ni une contagion, elle garantit les professionnels contre la déshumanisation. L’empathie c’est se mettre à la place de l’autre sans éprouver forcément ses émotions. C’est différent de la sympathie qui conduit à éprouver les émotions de l’autre sans se mettre à sa place, c’est une contagion. On peut-être empathique sans éprouver de la sympathie.

L’attitude du professionnel doit être faîte d’empathie, doit être perméable mais         en apprivoisant l’angoisse qui pourrait nous amener dans une voie sans issue où nous pourrions nous perdre dans notre miroir brisé, dans une peur de nous-même (comparable au mécanisme du racisme.)

 

 

Être en situation de handicap c’est vivre une situation de privation.

Celui qui accompagne est amené à vivre quelque chose de l’ordre de la perte. «  Il est amené à se rendre à un rendez-vous avec de l’existentiel qui laisse impuissant. »

Les professionnels mesurent leur propre finitude et c’est plus difficile encore quand il y a croyance dans des idéaux professionnels de toute puissance et une telle situation renvoie à une violence fondamentale.

« La souffrance inhérente à cette rencontre avec l’être vulnérable ne peut s’éradiquer mais il est possible de l’alléger notamment par la formation (et non sensibilisation) Il demeure essentiel d’analyser les sources et les ressorts, de saisir ce qui provient de soi et de l’autre de faire un effort pour connaître ses propres mécanismes de soi, d’investiguer son propre monde, et d’admettre sa propre vulnérabilité. Si on demeure opaque à soi-même on ne comprend pas l’autre. Il faut absolument renoncer au mythe du professionnel « capable de tout supporter .»

 

Les professionnels luttent pour soigner, écoutent le désespoir, accompagnent, résistent à l’angoisse, conversent, donnent le goût de vivre, transmettent des forces mais mesurent leur finitude et de ce fait « ne supportent pas tout ». Devant « l’irréductible étrangeté de l’autre » ils doivent se savoir déstabilisés. Ils sont humains dans leur faille et dans leur perte, dans leur miroir brisé et dans la différence trop cruelle, pour eux comme  pour l’autre. C’est l’extrême condition pour être pleinement avec l’autre si souffrant, pour l’accompagner dans une finitude humaine.

 

Encore une belle expression de Charles Gardou : « vivre le clair-obscur de cette expérience » dans une relation éthique entre les hommes qui ébranle les théories, bousculent les planifications, « casse les forteresses » .

 

Charles Gardou conclue sa conférence sur ces mots que j’aime tant :

L’homme quand il est seul cesse d’être un homme ; la seule définition de l’humanité ce n’est pas celle de Descartes : « Je pense donc je suis » mais c’est pouvoir dire

 

« Je suis reconnu par l’autre,  mon semblable si différent »

 

Merci, Charles Gardou pour tant et tant de  travail si passionnant qui révèle ce splendide devoir d’humanité.

 

Ce devoir là par lequel j’écris mon blog dans le quotidien de mon humanité de femme attentive à l’autre quand il existe vulnérable mais qui dans sa vulnérabilité emporte sa force vitale, ce devoir là qui donne sens à ma vie.

 

Merci ! Merci ! Merci !

 

MJC

 

 

 

 

 

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Published by Marie-José Colet - dans Force et vulnérabilité
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