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13 août 2012 1 13 /08 /août /2012 10:10

Je dédie ce commentaire au Docteur Bernard Joselzon, alors rédacteur en chef de Aujourd’hui l’Alcoologie. Il m’avait demandé d’écrire de toute urgence une note de lecture sur cette biographie. Je réalisai ce souhait là, travailant, lisant, écrivant, une nuit durant. Il la reçut à temps pour le N° de la revue, j’appris par ses proches amis qu’il eût le temps de la lire, avant de mourir d’une crise cardiaque. J’en fus très émue et je le suis encore, à l’évocation de ce souvenir. C'était un homme qui avait consacré sa vie à la réinsertion des personnes alcooliques.

 

EDGAR ALLAN POE

Georges Walter. Grandes Biographies Flammarion.

560 pages

     

J'étais à Baltimore en 19...  Après une orageuse soirée d'automne, je jouissais de la double volupté de la méditation et d'une pipe d'écume  de mer, en compagnie de mon ami Dupin. Cela faisait une heure environ que nous avions gardé le silence. Pour mon compte, je discutais en moi-même certains points qui avaient été dans la première partie de la soirée, l'objet de notre conversation, je veux parler de l'affaire de la lettre volée. J'étais tout à mes rêveries quand la porte de notre appartement s'ouvrit et donna passage à notre vieille connaissance, le journaliste J.B Allan qui nous sembla encore tout ému de ce qu'il venait d'apprendre. Un de ses amis qui exerçait comme docteur dans la ville, venait de découvrir un homme gisant sur le trottoir  d'une rue voisine. L'homme était dans un état d'ivresse avancée et c'est dans le coma qu'il fut transporté à l'hôpital voisin où il mourut seul, après quelques heures de délire et d'agitation. Les circonstances de cette mort parurent obscures à la police qui s'interrogeait déjà sur les causes de ce décès. L'homme trouvé mort, il est vrai était un alcoolique notoire, on le disait poète à ses heures, mais on pouvait se demander si cette beuverie fatale n'avait pas été  provoquée par des malfrats qui saoulaient à mort des âmes errantes, déjà fragiles, pour les traîner ensuite de force au bureau de vote, où ils les faisaient voter en faveur de leur liste. Une fois cette triste forfaiture accomplie, ils abandonnaient leurs victimes dans des rues obscures, mal famées. C'est ainsi qu'on avait trouvé ce malheureux.

 

Dupin fit asseoir notre ami J.B Allan et nous nous insurgions devant l'horreur de tels  procédés. Dupin se souvint alors qu'il possédait un livre qui  un assassinat identique qui avait également eu lieu à Baltimore mais le siècle dernier. Il se leva, se dirigea vers sa bibliothèque d'où il tira l'ouvrage en question et revint s'asseoir vers nous. Nous admirâmes la reliure ancienne et la tranche dorée du livre, sur la première page duquel on lisait

 

G.WALTER

Edgar Allan Poe.

 

L'édition était extrêmement rare puisqu'il s'agissait d'un folio original "Flammarion Grandes Biographies. " Dans la pénombre de la pièce, Dupin  lut les premières phrases du récit :

"Dans la foule dense et déchaînée du 3 octobre 1849, à Baltimore, un homme gisant sur le trottoir n'attirait pas l'attention. Quand Edgar Allan Poe fut découvert par un passant, il était trop tard : on l'emmena mourir à l'hôpital, il avait quarante ans."   Après un silence, Dupin reprit :" "on l'enterra sans bruit par le mauvais temps de saison".

 

Dupin nous dit avoir lu autrefois cette remarquable biographie, bien écrite dans un style aisé et clair. Il y avait même entre les lignes de l'amour et de l'admiration pour le dit E.A Poe. Nous convînmes tous trois que ce qui donnait un charme étrange aux biographies réussies c'était la manière dont le biographe arrachait à la mort l'homme dont il relatait  la vie et l'œuvre. Notre ami J.B ALLAN se montra particulièrement attentif. Ce récit lui donnerait peut-être quelques indices pouvant éclairer le récent assassinat dont la ville avait été le théâtre. . Nous lûmes toutes la nuit, tour à tour cette captivante enquête sur la vie et sur la mort de ce poète. Nous découvrîmes son œuvre. Nous suivîmes  G.Walter dans les bibliothèques de Virginie et d'ailleurs et nous lûmes de nombreuses lettres  qu'il reçût ou envoya à ses amantes, à ses amis, à ses ennemis et surtout à Allan. Nous suivîmes ses déboires de journalistes, ses espoirs d'écrivains, ses déceptions de poète. Avec lui, nous entrâmes dans les salons littéraires, nous fîmes connaissance de son éditeur abominable, nous découvrîmes son ascension et sa chute et sa faille, sa blessure inguérissable, nous apprîmes son enfance dont il ne cicatrisa jamais, une enfance d'où jaillirent durant sa courte vie, sa souffrance et sa folie, son intempérance. Une enfance écrite sur un mur de béton, de deuils et d'abandon. Le jeune Edgar, orphelin de bonne heure (fils d'un couple d'acteurs alcooliques) fut recueilli et choyé par sa tante par sa tante mais rejeté à jamais par celui qui refusa d'être ce père adoptif dont avait tant besoin ce jeune garçon au regard étonnamment insistant et intelligent. Un mur sur lequel sont venues se briser une multitude de bouteilles dans lesquelles se trouvaient des manuscrits d'histoires courtes tellement extraordinaires mais dont les éditeurs ne voulaient pas, selon eux, elles ne correspondaient pas au souhait du lecteur qui, à leur dire aimaient des intrigues bien construites, cohérentes et plus longues.

 

Nous arrêtâmes notre lecture pour deviser sur la réalité de l'édition de nos jours, réalité toujours aussi injustes pour bon nombre de poètes et de romanciers voués à l'échec, au chômage et parfois même à la misère, parce que soi-disant il y aurait un marché à respecter : celui des attentes du lecteur-acheteur... Nous devisâmes encore sur la désespérance de tant de talents méconnus puis nous reprîmes notre lecture, avec passion.

 

Notre ami Dupin nous apprit qu'existaient déjà de nombreuses biographies de ce poète maudit. Chacune d'elles espéraient résoudre l'énigme que fut cet homme : E.A Poe. Cet homme ou son double? Celui de l'ivresse et de la démence ou celui du fantastique ou de la création ?  Celui de la réalité ou celui du rêve qui réinventa l'univers ? Nous lûmes jusqu'au petit jour la vie de ce poète américain. Vie désorganisée  par la souffrance, organisée par l'art de l'écriture, vie imaginaire et vie réelle, vie énigmatique et vie mythique. Vie purifiée, vie tourmentée, vie usée par le manque d'argent et le manque tout court. Le pire. Vie folle et passionnée. Vie d'un enfant malheureux  qui allait devenir un homme obsédé traqué par son double. Vie fantastique d'un poète malmené par lui-même et par les autres. Vie unique dont la seule destination voulait-être ELDORADO... E.A.Poe fut un chercheur d'or, un pionnier de la littérature, celle qu'il faut toujours réinventer. Telle  fut la découverte du biographe G.Walter. ELDORADO. A peine Dupin eut-il prononcé ce nom qu'il s'exclama : "Eurêka"!

 

En effet, Dupin venait par une intuition géniale de trouver la solution à l'énigme qui nous occupait : existait-il un rapport entre les deux assassinats de Baltimore ? Non seulement il existait un rapport entre la mort de ces deux hommes, à cent cinquante d'intervalles ou presque, mais en fait ces deux hommes étaient un seul et même homme ! L'un était le double de l'autre ...

 

Et Dupin expliqua. Le premier homme, celui qu'on avait trouvé mort en 1849 errait pour l'éternité, cherchant vainement à restituer une lettre qu'il croyait avoir volée, alors que le second celui que J.B Allan connaissait errait pour réclamer à la postérité une dette impayée. C'est ainsi  que nous apprîmes de la bouche  même de Dupin que le poète n'avait jamais touché que 300 dollars pour son œuvre... Voilà pourquoi, ces deux hommes ou plutôt l'âme unique de ces deux hommes s'envola de  leurs corps malmenés par la canaille aussi éternelle que le génie hélas ...

 

Nous louâmes, une fois de plus, la délicieuse perspicacité  de notre cher ami Dupin, nous le remerciâmes pour son hospitalité et sa captivante lecture. JB Allan et moi, nous nous séparâmes. Je me retrouvais seule dans les rues de Baltimore. Le jour pointait habillant ciel de mauve et de rose. J'empruntais une sombre route déserte qui semblait hantée d'âmes mystérieuses, compagnes des anges venus d'une étrange et fatidique région qui gît, sublime, hors de l'Espace, hors du Temps. Je marchais dans une terre de rêve, le poète l'aurait appelé "Dreamland". J'étais secouée par une sorte de fièvre appelée "vivre" que je ne pouvais vaincre. Je sentais que ces mots n'étaient pas de moi. D'E.Poe sans doute. Dans ma tête fatiguée se mêlaient  des phrases venues d'ailleurs, celles de Dupin, celles de G.Walter, celles du poète et mes pauvres mots erraient dans ceux des autres. La fraîcheur matinale me rappela où j'étais. Je regardais autour de moi. Baltimore s'éveillait, les réverbères étaient déjà éteints. Un nouveau jour commençait.

 

P.S. L'auteur de cette histoire vraie, bien qu'extraordinaire, tient à préciser qu'elle sait de source sûre que le journaliste G.Walter est toujours vivant. L'homme dont il est question dans l'histoire racontée est probablement un double cherchant à restituer un article. Par ailleurs, l'auteur de cette même histoire a dérobé quelques lettres à E.Poe, dont une en particulier a fait grand bruit à l'époque.

 

Enfin, il a été caché, bien en évidence, des lettres ayant appartenu à G.Walter, à Bachelard, à Balzac, à B.Vian et à G.Perec. L'auteur de ce délit sera-t-elle condamnée à errer éternellement de livre  en livre, dans un suaire de chez Dior ? MJA

   

Cet article a été publié dans Aujourd'hui l'Alcoologie  Avril 1991 sous le titre Double assassinat à Baltimore.

 

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Published by Marie-José Annenkov - dans Mon noyau de nuit et de lumière
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