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15 janvier 2012 7 15 /01 /janvier /2012 11:22

Traces de lectures,

Sentiers de lecteurs

Lire, un acte de formation au quotidien

François Texier

L’harmattan, 2006

 

         Ce livre, m’a été indiqué par mon amie Catherine Bardy, libraire  « Des livres et vous » à Sarrant (Gers). Je veux dire encore combien l’amitié est importante dans la découverte de nos livres mais aussi combien est importante « une vraie » libraire qui prend le temps de nous écouter dans nos désirs de lecture et de nous conseiller avec intelligence et précision. Ce qui est le cas de Catherine et Didier. J’ai une formation à préparer sur nos chemins de livres et nos pratiques professionnelles (voir commentaire récent : Une formation de Ressources et territoires) et donc, Catherine m’a mise entre les mains le livre dont je vous parle aujourd’hui et je la remercie.

 

         La quatrième de couverture nous apprend :

 

« Docteur en sciences de l’éducation et ingénieur d’études à l’Université de Nantes, François Texier reprend ici un thème travaillé en troisième cycle. Il l’expose avec une autre plume, entre essai et roman de formation. »

 

« Une autre plume, essai et roman de formation ».  En effet, ce qui rend ce livre passionnant, c’est son étrange forme : à la fois rigoureuse, comme peut l’être celle d’une thèse de doctorat, à la fois « libre » comme peut l’être celle d’un roman ou d’un essai. Durant tout l’ouvrage, j’ai été séduite par ce style alliant contrainte et liberté, comme si la syntaxe de ce travail était métaphore de son contenu : la lecture qui dit avant tout « contrainte et liberté » que nous transmet François Texier, avec brio et intelligence, ne renonçant ni à l’humour ni à l’érudition, ni au savoir ni à la poésie. C’est pour cela que j’ai tant aimé ce livre même si au début il m’a surprise, voir même déstabilisée. Mais la lecture, c’est cela aussi : de l’étonnement premier sur la connaissance, cet étonnement qui engendre de la co-naissance ; ça aussi, il le dit. Un étonnement qui court comme un doux murmure lors de la lecture de ce livre rigoureux sur le savoir de la lecture, celle que nous nous formons et celle qui nous forme.

 

Première partie : Former la lecture :

 

François Texier reprend les idées de  Picard (dont il faudra bien que je vous parle un jour, mais j’ai tant à faire pour vous servir !). Selon Picard la lecture est un processus d’information, pragmatique, d’évasion, de distraction, elle est prétendument professionnelle ou critique, elle peut-être aussi un art.

 

L’hypothèse générale de l’auteur est que la lecture répond à des contradictions paradoxales. J’aime cette approche « paradoxale » de la lecture. Le paradoxe d’un objet de savoir, selon moi en fait toujours progresser sa connaissance. Il était une fois Janus... et donc paradoxe d’une lecture qui s’inscrit dans  :

 

-         sérieux/jeu

-         utile/gratuit

-         travail/loisir

-         capitalisation/dépense improductive.

 

Ce jeu paradoxal de la lecture m’intéresse car il donne sens à l’ambivalence des adultes face à l’acte de lecture des enfants : acte qu’ils encouragent dans le devenir de sérieux mais à la fois qu’ils réprimandent dans son côté gratuit et ludique (« tu devrais faire tes devoirs au lieu de lire !). L’enfant qui apprend à lire est souvent pris dans cet injonction paradoxale parentale. Ne l’oublions pas quand la lecture fait dysfonctionnement. Soyons à l’écoute de cette injonction paradoxale, qui s’instaure, le plus souvent,  à l’insu des adultes qui la portent et la font porter  à l’enfant en difficulté de lire.

 

L’auteur nous rappelle ensuite que lire c’est cheminer dans un temps et dans un espace et c’est ce cheminement qui génère l’acte créatif.

 

Former la lecture, c’est apprivoiser ses livres et ce n’est pas chose simple, nous dit l’auteur et j’associe (car lire et apprivoiser ses livres et donc celui-là, c’est aussi associer sur son savoir antérieur) sur ma question de thèse : comment les jeunes enfants s’approprient-t-ils  (apprivoisent-ils)  leurs livres d’images avec une hypothèse : la  tendre mère, la douce mère, l’affectueuse mère, bref la maman, « suffisamment bonne », est la bienvenue dans ce processus d’apprivoisement !

 

Je continue ma lecture  : Texier parle d’interaction (auteur/lecteur) et de partage (partager le livre avec d’autres) . Apprivoiser les livres ce serait donc s’inscrire entre interaction et partage. Voilà qui m’éclaire bien pour ma thèse ! Observer comment l’enfant s’approprie le contenu du livre (l’apprivoise par les images et la narration sémantique) et le partage (avec sa mère). On peut donc mentionner le livre lieux d’interaction et de contenu social. Je pense alors aux travaux de Malrieu, de Wallon, de Vygotski. Oui, ce livre de Texier me rend libre d’associer dans une lecture féconde et je suis donc heureuse de le lire et de l’apprivoiser dans la double contingence de ma lecture : une formation proche et ma thèse. Texier, comme Sartre et Eco (pour reprendre ses références) insiste sur la contingence de l’acte de lire. Il reprend la définition très intéressante d’Eco qui définit l’œuvre comme un champ de possibles dont la lecture n’est qu’une possibilité, comme un chant possible et là Texier se fait poète, utilisant la dimension métonymique du langage. J’aime. Mais la métonymie si elle introduit pour notre plus grand bonheur de lecteur,  la poésie, elle introduit le risque : le risque de trahir comme le risque de se trahir, le risque aussi de la culpabilité de « mal lire ». La lecture est lieu de culpabilité. Ne pas oublier non plus cela quand on s’occupe d’illettrisme. Culpabilité d’une barbarie invaincue qui transmettrait mal « l’intelligence du livre ».

 

         Ce qui nous amène à la seconde partie

 

Formé par (pour) la lecture :

 

Et donc en quoi le livre forme-t-il au quotidien ? En quoi suivre ses traces sur nos sentiers de lecteurs font de l’acte de lire un acte de formation au quotidien ?

 

Ce qui nous forme, c’est d’apprendre à nous situer dans une dialectique symbolique essentielle à l’humain : se taire et parler. Le livre nous pose dans cette dialectique là du livre  fermé (lieu de silence) et ouvert (lieu de parole). La lecture comme dialectique du dire et du taire, du texte présent et absent, de la lettre qui peut disparaître et revenir. Une stagiaire, je me souviens,  m’avait confié un jour son étonnement, sur l’information  toujours là d’un texte, trois ans après sa découverte ! Je n’avais su que répondre devant l’évidence tourmentée de sa question sur le symbolique.

 

Ce qui nous forme, c’est d’être un témoin non passif, qui nous positionne messager actif du texte par l’acceptation de l’interaction lecteur/auteur (Picard).

 

Ce qui nous forme c’est de générer par notre acte de lire un acte de citoyenneté (partager avec l’auteur et avec d’autres). Du côté de Calvino . Texier le dit fort bien : le lecteur existe, certes par sa lecture mais aussi par le partage de sa lecture. A ce point, j’associe sur la création de cette belle association, Le livre ouvert à laquelle j’avais contribué largement et qui m’avait définitivement introduite à la conceptualisation de ma pratique des ateliers de lecture (Je vous invite à lire mon livre efficace sur la question des ateliers de lecture : Madame, je veux apprendre à lire ! Erès 2008).

 

Ce qui nous forme, c’est d’accepter de découvrir un autre monde que le nôtre et de nous souvenir de cette découverte, d’en recueillir la trace pour continuer de lire et d’avancer sur nos sentiers de lectures.

 

Mais je continue ma lecture.

 

Ce qui nous forme, c’est grâce aux livres, de nommer le monde et de ce fait ne plus le subir, l’inventer, le saisir, le recueillir dans toutes ses subtilités, ne plus avoir peur du complexe, refuser le manichéisme d’une pensée totalisante, sans poésie, tyrannique, étouffante et mortifère, ouverte à la barbarie parce que refusant la différence. La lecture nous forme parce que nous apprend que chaque texte peut-être lu différemment selon... la contingence. Ces  « selon », cette « contingence »  inventent la liberté.  J’aime lire Texier qui interpelle le lieu commun : « lire, c’est être libre. » Il cherche à le démontrer bien plus qu’à l’affirmer ! Bravo pour cette démarche rigoureuse et nécessaire !

 

 Oui, la liberté transmise par les livres passe par leur contingence et le relatif du sens , par la contrainte et le mouvement, par des « selon » et du pluriel, par un refus du totalitarisme du sens allié au respect de sa singularité livrée par l’auteur qui s’inscrit dans la symbolique du langage commun à tous.  La devise des lecteurs pourrait-être :

 

Liberté et respect du sens et des hommes qui l’écrivent et le lisent !

 

Oui, le livre est porteur de liberté mais il faut savoir pourquoi. Il faut savoir le dire, l’écrire, le transmettre. Oui le livre est liberté mais nous devons chaque jour nous mettre au travail de la transmission de cette idée, entre poésie et rigueur, entre intelligence et évasion, entre métaphores et érudition. Ce que fait, avec talent,  François Texier dont les sources de son  travail sont si riches, si plurielles. Son champ de lecture est large, son possible me ravit, son chant me ravit. (Voir sa bibliographie).

 

Enfin, je ne veux pas oublier de transmettre cette idée de l’auteur : le livre est porteur de liberté, le livre est formateur parce qu’il est porteur de création. Lire est un acte créateur qui fait appel à notre savoir antérieur, toujours à remanier. J’aime quand ma directrice de thèse, Chantal Zaouche-Gaudron, me dit : votre texte (si laborieusement écrit !) est intéressant mais il faut remanier le plan. Certes, c’est du travail mais comme c’est passionnant de relire mon texte et de le remanier avec du savoir nouveau ! Le sien, le mien, dans une interaction féconde. La lecture se situe, émergeant du présent, dans le temps de l’avant et de l’après qui invente « le futur libre » !  (Dans mon enthousiasme, j’invente ce temps de conjugaison !!!) Oui, alors, la lecture est formatrice.

 

La lecture est formatrice de liberté, avec les verbes : découvrir, choisir, se souvenir et transmettre sa joie de lire, de connaître et d’apprendre dans l’immensité des livres et de l’univers qu’il nous permet d’explorer, dans le recommencement de l’être, dans le recommencement de nous-mêmes et des autres, dans le recommencement de l’univers, dans l’étendue féerique du symbolique. « Il était une fois.. »  des lecteurs qui lisent des auteurs et refont le monde. Presque meilleur si possible... Chiche !

 

Magnifique, ce livre de François Texier ! Merci à lui pour ce don de lecture et d’écriture. Merci à lui pour ce don d’humanité (s).  Bravo !

 

Et dans un enthousiaste « futur libre », conjuguons avec François :

Je lirai, tu liras, il ou elle lira, vous lirez, ils ou elles liront 

Si on est courageux on peut le conjuguer à tous les temps, ! MJA

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Marie-José Annenkov - dans Le devoir de pensée
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