Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 décembre 2010 3 01 /12 /décembre /2010 17:53

Un livre de Charles Gardou

Et des chercheurs des 5 continents

Le handicap au risque des cultures

Variations anthropologiques

                  (3)

 

  érès.Nov 2010

  Charles Gardou

Aux îles Marquises,

Les puissances de l’invisible

 

Pour vous introduire au propos de Charles Gardou, j’ai eu envie de vous citer une courte phrase de Marcel Proust que vous pourrez lire dans Noms de pays (p.670 de mon édition : voir catégorie M.Proust)

 

« Quand Swann m’avait dit à Paris, un jour que j’étais particulièrement souffrant : « Vous devriez partir pour ces délicieuses îles de l’Océanie, vous verrez que vous n’en reviendrez plus ! »

 

Charles est revenu des îles Marquises et dans un chapitre aussi dense que riche, aussi poétique qu’érudit, il nous raconte...

 

En lisant ce chapitre de Charles Gardou, j’ai associé  avec Noms de Pays de Marcel Proust. Comme Marcel Proust rêvant sur les noms de sa gare de chemin de fer, du côté de Balbec, moi, j’ai rêvé sur les noms propres qui émaillent le récit de Charles Gardou. Les îles Marquises, son relief, ses légendes, ses explorateurs, ses responsables associatifs... Tout, n’est que noms aux sonorités inconnues qui déjà nous emmènent dans un voyage lointain dont la destination est les îles Marquises.

 

Mais je vais trop vite.

 

Qui est Charles Gardou ? Comment se présente-t-il p.423 du livre, parmi tous les autres guides de notre long voyage ?

 

« Professeur à l’université Lumière Lyon 2, spécialiste d’anthropologie du handicap, a vécu et travaillé à Hiva Oa, une des îles du groupe sud de l’archipel des Marquises. Son expérience professionnelle et une recherche conduite là-bas lui ont permis d’en approcher la réalité géographique, humaine et culturelle. Il s’est notamment intéressé aux conceptions que les anciens Marquisiens avaient du handicap avant l’onde choc de la culture occidentale et à ce qui révèle la mythologie marquisienne. »

 

Pour connaître ses nombreuses parutions, je vous invite à surfer sans plus attendre sur le site érès, à droite de ma page d’accueil. Cherchez à la lettre G vous serez étonnez par la multiplicité de ses écrits !

 

Charles Gardou, un homme érudit :

 

Je nomme comme ça, sans rigueur aucune quelques ouvrages sur lesquels il a appuyé son travail et bien sûr, je vous invite, vous, Inventeurs à lire minutieusement toutes ses références, comme je l’ai fait moi-même ... et donc

 

Je vous cite en vrac quelques livres et ouvrages que l’auteur a consulté pour ce chapitre

 

Victor Segalen, Les immémoriaux,

M.Kellum-Ottino, Archéologie d’une vallée des îles Marquises, Evolution des structures de l’habitat à Hane, Ua, Uka Paris Publications des la société des océanistes 1971

James Cook, Voyage dans l’hémisphère austral et autour du monde, sur les vaisseaux du roi l’aventure et la Résolution, en 1772, 1773,1774 et 1775

J.A von Krusenstern, Voyage autour du monde dans les années 1803-6 Saint-Pétersbourg, 4vol 1810-1812

H.Jouan,Archipel des Marquises, Paris, Imprimerie administrative de Paul Dupont,1858

M.Bailleul, Les îles Marquises. Histoire de la Terre des hommes du XVIIIè siècle à nos jours, Papeete, ministère de la Culture de la Polynésie française, Cahiers du patrimoine, Histoire, 3,2001

R.Lstevenson, Dans les mers du Sud, Paris, Payot, 1995.1ere édition1891

L.Rollin « La maladie ou la mort chez les anciens Maoris des îles Marquises »

Et puis bien sûr Lévi-Strauss ! Et puis bien sûr, une multitudes d’autres, dont les noms et les titres invitent aux voyage ; un vrai bonheur les bas de page de ce chapitre !!! N’en faîtes surtout pas l’économie, lors de votre lecture studieuse, crayon en main.

 

Et donc, que lisons-nous ? Je souffle un instant, je réfléchis. Par où commencer ?  Soyons classique, commençons par le début qui souligne d’emblée la culture orale des îles Marquises ; cela est important car de ce fait , l’anthropologie du handicap se laisse saisir difficilement. Heureusement, il y a eu les voyageurs, les médecins, les politiques. Ceux là ont laissé des traces, des corpus de recherches, des lieux de trouvailles et de retrouvailles avec cette étonnante culture des îles Marquises et ce, avant l’avant l’arrivée des Européens. Nous lisons alors sous la plume de Charles des mots très forts comme « ethnocide » ou sous la plume de Robert Louis Stevenson qu’il cite , les îles Marquises « des îles silencieuses qui sentent la mort »

 

Mais en avant d’en arriver là, une culture existait ; Une culture orale certes, mais une culture. Ne l’oublions jamais et le travail des anthropologues comme Charles Gardou est là pour nous en faire souvenir.

 

Se souvenir des signes du corps et de l’âme entre mort et vie, fantômes et tabous, totems et tatouages  longues légendes, le tout inscrit dans une géographie sauvage qui n’a rien à voir avec le « délicieuses » de Proust ; Proust littéraire mais certainement pas géographe !

 

Qu’en est-il de la géographie non « délicieuse » mais certainement splendide des îles Marquises. Dans le roulis des noms, dans le tangage des paysages :

 

« Les douze îles de l’archipel forment deux groupes : au nord, Uapou, Nukuhiva, Uahuka, Motu ti, Elao, Hatutaa et Hatuiti ; au sud, Hivaoa, Tahuata, Fatuiva, Mohotani et Fatuuku »... « Une étroite osmose entre les rares terres émergées et les immensités océanes, d’imposantes montagnes de basalte noir, avec leurs pitons aigus, des falaises spectaculaires où la houle du Pacifique a sculpté des décors fabuleux, des vallées profondes et isolées les unes des autres rappellent sans cesse l’insularité et la mystérieuse majesté du lieu. »

 

Celui que je viens de citer est le Charles Gardou érudit, géographe, écrivain.

 

Lisons maintenant l’anthropologue. Celui qui nous parle des grands voyageurs, Alvaro de Mendana y Neira (1568),qui baptise les îles Marquises en l’honneur de l’épouse du vice-roi du Pérou, James Cook (1772), Les premiers missionnaires de la London Missionnary (1797), l’amiral Dupetit Thouars (1842) et enfin les tristes colons. L’anthropologue qui nous raconte les tragiques maladies, la lèpre et quelques autres toutes aussi sinistres,  celui qui raconte un drame démographique, l’anthropologue, qui nous raconte les handicaps, le désarroi humain inscrit, ancré dans les paysages et dans les légendes, dans les impressionnantes falaises et dans les mythes. Charles Gardou anthropologue, c’est celui que je préfère, celui que je lis, que j’écoute bouche bée, celui qui me berce de noms étranges, qui me rappelle que la mort n’est pas la mort mais un simple évènement de la vie, celui qui me dit que les faibles ont une force pour exister, celui qui me livre les secret de la langue mythologique et de la langue des îles Marquises, celui qui me chuchote des noms rares, aux sonorités étranges  et qui sur ma vie ouvre des fenêtres de sens inattendues, qui me surprennent, moi l’enfermée dans ma civilisation, celui qui relativise ma pensée, l’inscrivant dans les histoires des îles Marquises et d’ailleurs.

Lisez la légende qui raconte comment Mata-Henua triomphe de Tikapo, de Hemeni et Epiti de Kéa-Oaa et de Ua-Tae-Ote-Kaioi, comment il les tue tous mais enfin comment il est tué par le « nabot »  Pou-Maka, celui là qui est tout petit mais qui a tant de forces en lui.

 

Lisez la légende de Pohu, vent de la terre qui établit sa domination haut dans la vallée, dont le père s’appelle Nana-ii, ce père qui a mis de côté dans un panier ses enfants inachevés, sans têtes, rien que des troncs et pourtant qui détiennent la sagesse, surtout Umauma qui par des conseils avisés donnera le bonheur à son frère Pohu, une femme et  le triomphe d’un combat sur l’ennemi, par une fine stratégie. Le père Nana-ii, ne comprend et pas et dit à son fils bien portant Pohu : « Toi, mon fils, tu es un véritable humain avec la parole. Ces enfants là n’ont pas de langue pour parler avec moi[ ...], oui mais

Pohu sait la sagesse de Umauma     

 

Alors Charles Gardou, anthropologue « spécialiste du handicap » achève son histoire par ses mots  :

 

« A l’instar de Pou-Maka, le nabot et de Umauma, le jeune homme « informe », porte parole de ses frères et sœurs, plus sévèrement touchés que lui, sait anticiper, déjouer les stratégies des adversaires. C’est lui, l’ « enfant des dieux », inachevé, contrefait, voué au rebut, qui incarne la vraie sagesse »

 

Nous retrouvons là, le Charles Gardou qui patiemment, depuis des années, élabore la dialectique si humaine, si tragique du désarroi du handicap, entre force et vulnérabilité. Ce texte, je le perçois à la fois comme origine d’une pensée si humaine et aboutissement d’une pensée anthropologique.

 

Enfin, un dernier Charles Gardou apparaît et non des moindres : le Charles Gardou militant, celui qui interpellent aux îles Marquises (et ailleurs, partout dans le monde) les responsables politiques et associatifs, tous ceux qui sont porteurs d’un possible changement des mentalités.

 

Aux îles Marquises, et là encore des noms étonnants pour nous européens, il interpelle « Les reponsables politiques et les associations marquisiennes Te Ati Koki oNuku Hiva (« Les personnes handicapées du Nuku Hiva ») pour le groupe Nord, Te Pil Na Te Ima Toko Te Fenua Enata (« association La main secourable des îles Marquises ») pour le Sud, et Te Menava Hou (« Le souffle nouveau »), récemment créée, ont à relevé le défi de l’accompagnement des personnes concernées et de leur famille, de la création des services et des structures éducatifs ou rééducatifs adaptés à leurs besoins, de leur accès à une vie professionnelle, culturelle et sociale »

 

Enfin se profile, le dernier Charles Gardou, celui porteur d’une éthique à défendre, à soutenir, à créer au jour le jour dans nos rencontres avec les personnes en situation de handicap, une éthique qui se refuse à dissocier chez les humains leur force et leur vulnérabilité. Chacun d’entre nous emporte dans son être une force et une vulnérabilité à reconnaître et à respecter. Ainsi, la dernière phrase de ce chapitre est la suivante :

 

« Sur la Terre des Hommes, Pou-Maka et Umauma donnent-ils encore à penser aux Marquisiens d’aujourd’hui ? »

 

Un grand bravo doublé d’une grand merci à Charles Gardou, érudit, écrivain, géographe, anthropologue, militant et je le sais parce qu’il me l’a confié un jour, citoyen du monde.

 

Je prie l'auteur de m’excuser pour les trop certaines fautes de copies des noms si magiques dont il nous a fait don dans cet écrit et j’invite le lecteur à se procurer le livre, à le lire attentivement pour rétablir et recueillir l’or des noms, souffle de sa mémoire et de la nôtre. Souffle d’un peuple : celui des îles Marquises. MJA

                          

.

Partager cet article

Repost 0
Published by Marie-José Annenkov - dans Force et vulnérabilité
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Inventeurs de lectures
  • Inventeurs de lectures
  • : recherches sur la lecture, les ateliers de lectures et partage de livres
  • Contact

Mes publications

telechargement.jpg


 



Recherche