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6 juin 2011 1 06 /06 /juin /2011 07:20

Je me souviens

Boris Cyrulnik

Editions Odile Jacob

Paris 2010

84 pages

 

         Je dédie ce court commentaire à tous ceux que j’appelle « Les enfants de la peur »

 

                            Mon tout-petit,

 

J’ai lu ton récit d’enfant de 6 ans et demi, comme ça, dans la chaleur de mon chez moi, étreinte, j’ai pleuré. Tu ne voulais pas me faire pleurer mais c’est ainsi. J’ai lu ton histoire et ta victoire, ta victoire sur ta mémoire, ta victoire sur ton sourd sanglot. Ta victoire sur la cruauté des adultes à laquelle tu as pu échapper parce que tu étais bon grimpeur mais surtout parce que tu ne te résignais pas à l’horreur. J’ai pleuré sur tes émotions enfouies, sur ton enfance finie, sur ta résilience advenue par ton insoumission reconnue. J’ai pleuré sur ce Pont Daura dont tu te souviens comme de « ta Dora », ta mère d’accueil qui t’a élevé. J’ai pleuré en entendant tes raisonnements d’enfant si résistant à l’insensé des adultés qui t’entouraient, à leur cruauté, quand, même du bon lait Nestlé ils faisaient un instument de mort, qu’à temps, tu as reconnu et dont tu t’es détourné ; ça t’a sauvé mon tout-petit. J’ai pleuré parce que sans cesse, tu écris « logiquement, j’aurai du avoir des émotions », « logiquement j’aurai dû faire des cauchemars », j’ai pleuré parce que « logiquement » tu as choisi la voix de l’éthologie, la voix des animaux parce que la seule relation que tu connaissais avec les adultes, malgré ceux qui t’ont protégé, comme ça, au hasard de ton enfance poignardée, s’épelait dans les verbes « avoir peur » et « se protéger ». J’ai pleuré parce que les souvenirs que tu relates, sur un ton calme, dans un style linéaire, sont tellement mortifères, tellement terribles qu’ils m’ont noués le coeur, m’ont atteinte dans ce que j’ai de plus précieux, comme toi : mon enfance. J’ai pleuré parce que à partir de détails précis, tu remanies ta mémoire, ni morcelée, ni entière, ta mémoire intermédiaire qui circonscrit ton enfance de faits et gestes qui ont été tiens mais que cette douleur que tu n’as pas vécue t’a volé, confisqué. Oui, j’ai pleuré parce que la guerre t’a confisqué ton enfance, tes éclats de rire même si tu faisais le pitre. Je le sais moi, faire le pitre n’est pas rire, faire le pitre s’est se cacher des autres qui ne comprennent rien, qui te proposent d’aller t’acheter des bonbons alors que tu as besoin de leur écoute et surtout de leur coeur, faire le pitre c’est crâner mais ce n’est pas rire. J’ai pleuré parce qu’on a voulu t’entendre que très tardivement. J’ai pleuré devant ton courage de résilient construisant ta vie d’adulte sur des fondations brûlées, construisant une profession généreuse et des livres passionnants. Oui, mon tout-petit, j’ai lu comment grand tu es devenu, comment tu t’es inscrit dans les recherches sur l’enfance douloureuse mais souvent victorieuse, l’enfance insoumise, l’enfance résiliente, l’enfance qui remaniant sa mémoire, élaborant ses souvenirs fait de son injustice le meilleur, un patchwork de toute les couleurs, un bricolage pour tous ses âges successifs. De ton livre-mémoire, de ton livre- sourd sanglot s’est échappé l’espoir de l’humain toujours au travail de sa victoire.

       Alors, j’ai cessé de pleurer et à toi, à tout ton travail, à ta patiente élaboration d’adulte, à ta construction de psychiatre et d’écrivain, à ta victoire d’enfant, mon tout-petit devenu grand, je te dis merci et bonne route ! MJA

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Published by Marie-José Annenkov - dans Les tout-petits
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