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30 juin 2013 7 30 /06 /juin /2013 15:53

OEDIPE SUR LA ROUTE

HENRY BAUCHAU

Acte Sud 1990

 

Le sens

 

Nous confrontant

A ses miroirs

A ses espaces

A sa profusion

La Parole

Nous entraîne

Vers nulle part

Vers partout

(Andrée Chédid. Rythmes)

 

Je suis Oedipe, l’aède, la suppliante, l’aveugle. Je raconte ma vie non de femme, mais d’enfant malheureuse. La route me porte et me déploie, m’enroule et me dévoile. Je sais où je vais mais trop souvent je trébuche et je tombe alors Antigone celle qui marche derrière moi me relève, panse mes blessures me guérit de ses caresses symboliques. Ensemble, nous sculptons l’immense vague de mon enfance bafouée et « les bruits de soie » du ciel quand il devient moi. Nul ne peut nous séparer. Nos paroles se nouent dans le temps des instants de silence. Les nôtres. Antigone, ma fille, mon enfant. Nous dansons dans la lourde musique de nos mots. Notre danse est sombre habitée de couleurs, ces couleurs qu’un jour je laisserai.

 

J’ai assassiné l’Interdit et j’ai interdit la lumière à mes yeux et je marche sur la route portant le poids de l’absence et de la mort. Mon destin est mutilé. Je suis paria, rejetée, exclue. J’avance avec mon bâton, mon stylo, mon crayon. Antigone est là, me soutient, m’embrasse de ses yeux de voyante, appose ses mains sur mes blessures quand d’avoir trop soigné je suis à mon tour malade. Je trouve alors la force de repartir sur la route, ma route.

 

De séance en séance, j’affronte le Labyrinthe, je raconte mes récits, je découvre des récifs, j’entends le tumulte de la mer, je marche seule sur la falaise si abrupte de ma vie, je me heurte au temps, celui des autres, j’écris ma solitude, je pleure mes chagrins, je dis mes persévérances, je m’égratigne, je saigne, je hurle, je balbutie. Jamais je ne parle. Toujours j’écris. Mais Antigone est là, elle veille et sur la route, toutes deux nous continuons. La Vie. Ma vie. Avec Alcion, avec Diotmine et Narsès, avec Clios avec tant d’êtres mythiques, ma vie intérieure, mon paysage intérieur se dessinent.

 

Je suis Oedipe, l’aède, la suppliante, l’aveugle. Je chemine sur ma route. C’est ma nécessité, ma solitude, ma force. J’appartiens à mon clan, ceux des « tous seuls ». J’avance avec « ma couronne d’écriture ». Un jour, Ismène près d’Antigone se glisse près de moi et « comme deux colombes posent leurs têtes sur mes épaules ».

Colombes. Paix. Mais la guerre éclatera car Créon, Etéocle, Polynice ont perdu leur enfance. Alors Antigone et moi, nous résisterons, nous dirons NON car la paix est ma nécessité intérieure. Ma liberté, je l’acquiers dans la douceur des larmes mais non dans la violence des armes.

 

Je suis Oedipe, l’aède, la suppliante, l’aveugle. Psychanalyse. « La guérison de surcroît ». Je ne suis plus cette enfant blessée, laissée pour morte sur la plage de sa vie. Quand le ressac de la vague géante et de la falaise abrupte  disait sa détresse d’enfant perdue. Avant la route m’emportait maintenant la route me guide et je peux me placer sur les quatre points cardinaux et clamer :

« Nul ne peut séparer pour toujours l’homme de ses semblables. Je demande à tous de m’accueillir à nouveau comme une suppliante, une aveugle et une femme parmi les autres femmes.  

Je ne suis plus « la toute seule », je suis  «  la toutes ensemble » Antigone n’est plus là mais je sais nos silences, nos paroles, nos empreintes sur les pages de nos séances que j’ai lentement tournées d’années en années.

 

Je suis l’Oedipe, l’aède, la suppliante, l’aveugle. Maintenant, j’avance seule sur ma route, j’ai quitté Antigone. Il me reste à inventer ma persévérance, mes chants, mes danses, à sculpter mon horizon  et ma vague. Quand le temps sera venu je transmettrai à l’enfant qui passera  « ma couronne d’écriture » pour qu’à son tour avec d’autres « tous ensembles » ils disent NON à la guerre fratricide entre Etéocle et Polynice, NON à Créon, ces hommes qui ont tué leur enfance et qui n’ont rien compris à la vie et au monde comme il tourne.

 

Un jour, j’irai en Grèce trouver mon écriture et la limiter dans  « cette maison du temps ». Je me laisserai éblouir par le soleil et le passé et je me roulerai dans mon présent retrouvé et je rirai et je rirai !!! Heureuse.

 

J’ai passionnément aimé ce livre du monde intérieur, époustouflant de beauté, de mythes, de symboles, écrit par un homme à la fois psychanalyste et écrivain. Ce livre qui à tout instant m’a fait penser à ma psychanalyse. Moi l’exclue, la paria, la rejetée, l’aède, la suppliante, l’aveugle, j’ai marché sur cette route foulée il y a bien longtemps par Oedipe et comme lui, j’ai marché avec mon bâton d’écriture, accompagnée d’Antigone, mon psychanalyste.

 

A tous, bonne lecture de ce livre splendide et bien sûr

 

Bonne route ! Ne craignez rien, depuis Freud tant d’Antigones sont là pour accompagner « les tout seul » souffrant du temps de l’enfance... Nous tous... MJA

 

 

 

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Published by Marie-José Annenkov - dans Mon noyau de nuit et de lumière
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