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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 17:05

 

  

 Je remercie, le Professeur Jacques Fijalkow, de m'avoir confié son texte, comme un beau chemin de lecture, à fleurs d'émotion, à fleur de mémoire. MJA


Lire au collège ? Pas si facile !

 

J’ai été un enfant boulimique de lecture. Je me demande d’ailleurs si à Lacaune avant d’entrer au collège j’ai fait grand-chose d’autre que lire. Certes j’aimais bien les promenades à pied avec ma mère dans les environs vallonnés et boisés du village, ou les parties de foot avec les copains, mais la lecture…la lecture, c’était autre chose. Un enchantement. Une exaltation. Du bonheur à l’état pur. Je lisais tout ce qu’il y avait à lire pour un enfant de mon âge. Mademoiselle Fernandez, qui ouvrait deux fois par semaine – le jeudi et le dimanche matin – la salle de la mairie où se trouvaient les ouvrages de la bibliothèque de prêt périodiquement renouvelés par le bibliobus d’Albi, ne parvenait pas à satisfaire ma faim. Elle habitait la maison voisine de la mairie, au fond d’une impasse qui a aujourd’hui disparu à la suite des travaux d’agrandissement des locaux municipaux. Le problème de mademoiselle Fernandez, et le mien aussi, était que j’allais en quelque sorte plus vite que le bibliobus : j’avais lu tous les ouvrages destinés aux enfants de mon âge avant que le renouvellement ne se fasse. Quand le bibliobus arrivait pour reprendre les ouvrages en dépôt et les remplacer par d’autres tout neufs de lecture, il y avait déjà deux trois semaines que j’avais épuisé le stock, au désespoir de la grande prêtresse des lieux. A la fin, j’avais beau regarder les volumes un à un, de gauche à droite puis de droite à gauche, dans la longue boîte horizontale basse où ils placés pour être accessibles aux enfants, j’avais tout lu, irrémédiablement tout lu.   

Quand elle me voyait entrer, tout intimidé mais débordant d’envie, dans la grande salle vide et froide du rez-de-chaussée où elle officiait, mademoiselle Fernandez réprimait à grand-peine un sourire amusé. A coup sûr, je n’étais pas un client comme les autres. C’était une amie de ma mère et elle me comprenait, grande lectrice elle aussi, comme l’était également ma mère, mais bien que mon infatigable appétit justifia à l’évidence l’éminence de sa municipale fonction, mon infatigable fringale flirtait quand même avec les limites du raisonnable. Elle en souriait donc, à mi-chemin de la connivence et de la condamnation qui accompagne l’excès.

Mais toute chose a une fin et, avec l’entrée en 6ème au collège Jean-Jaurès à Castres, les choses ont pris un autre tour. J’étais « pensio au bahut » (traduisez « interne au collège »), donc coupé de ma principale source d’approvisionnement. J’étais à Castres et mademoiselle Fernandez à Lacaune. Mes visites à la mairie se sont dès lors raréfiées car je « montais » à Lacaune tout au plus un dimanche par mois et avais sans doute mieux à faire alors que d’aller à la bibliothèque, ne serait-ce que m’offrir ce luxe fabuleux pour un pensio : une super grasse matinée le dimanche matin. Y avait-il une bibliothèque de prêt au collège ? Pourquoi pas un magasin de bonbons aussi ? Evidemment non ! Il faut croire que, en ces temps lointains où la démocratisation n’avait pas encore bousculé l’ordre scolaire de la IVème république, les collégiens, alors triés sur le volet, avaient autre chose à faire qu’à lire des livres. Ils étaient là pour apprendre. Point. Donc point de bibliothèque d’établissement. Et pas de prêt de livres. Je ne crois pas m’en être aperçu clairement alors, même si j’ai quand même perçu un manque. Autres temps, autres lieux, il allait falloir faire faire autrement.

L’emploi du temps du pensio de base ne laissait guère de temps aux rêveries littéraires. Lever à 6h30 l’été et 7h l’hiver, toilette sommaire à l’eau glaciale des lavabos collectifs, et hop en étude pendant une demi-heure pour revoir les leçons du jour, puis, après le petit déjeuner au réfectoire, les externes arrivaient et une nouvelle journée de classe commençait déjà. Après le repas de midi, c’était la récré. Un temps pour lire ? Surtout pas ! Pour d’obscures raisons de discipline, pas question d’aller dans la salle d’études. Il fallait rester dehors. Compte tenu de la température qui régnait alors, mieux valait s’activer, balle au pied ou à la main (ou les deux, n’est-ce pas les rugbymen ?) si on ne voulait pas trop « se cailler » (être frigorifiés). A 13h30, nouvelle étude jusqu’à 14h, puis reprise des cours. Un temps possible pour ouvrir un livre ? Certes, mais un livre de classe. Pas autre chose. Puis, les internes repartis chez eux (les chanceux !), c’était à nouveau une demi-heure de récré. A 17h, tout le monde en études, pour faire les devoirs. Le pion était là, figure de la Loi. Certains pions, les plus zélés ou peut-être répondant à une consigne fugace, allaient jusqu’à nous appeler à venir à leur bureau pour vérifier le travail effectué : « X, viens me montrer ce que tu as fait ». Pas question donc de faire autre chose que du travail scolaire. A 19h, c’était le repas du soir, puis le retour en étude jusqu’à 20h30 ou 21h, selon la saison. Enfin un moment propice pour bouquiner un peu, histoire de relâcher la pression ? Non. La consigne était claire et le pion sans nuance : « Pas de livres de bibliothèque ».

Ce que l’on appelait alors « livre de bibliothèque » c’est ce que l’on appelle aujourd’hui « littérature de jeunesse ». Tout un programme. Dans le premier cas, c’est le lieu qui donne son identité à l’objet, dans le second cas, c’est le destinataire. Du lieu à la personne, on le voit, la lecture a pris de l’épaisseur : elle s’est humanisée. Reste à savoir ce qui en est résulté, mais c’est un autre problème. Et, puisqu’on en est à parler des mots pour dire les choses, qu’est-il advenu de la « bibliothèque » d’établissement absente des collèges en ces années cinquante ? Elle existe aujourd’hui, mais ce n’est plus une « bibliothèque », c’est une BCD dans les écoles primaires (bibliothèque-centre documentaire) ou un CDI dans les établissements secondaires (centre de documentation et d’information). Et, paix à son âme, mademoiselle Fernandez a même fait des petits puisqu’il existe maintenant dans les lycées et collèges un professeur documentaliste pour s’en occuper. Ca fait rêver, non ? Je ne suis pas sûr que ça fasse rêver les élèves aujourd’hui.

Revenons-en aux années cinquante. Le fait qu’il n’exista pas de bibliothèque de collège et pas de temps de lecture autorisé  nous a-t-il empêchés de lire ? Même pas vrai ! Quand il y a des interdits, la transgression n’est pas loin. En effet, en études, il y avait des pions moins sévères que d’autres ou peut-être plus absorbés que d’autres par leurs propres travaux (de fait, je ne me souviens pas d’avoir jamais vu un pion décoller son séant de sa chaise pour venir voir de plus près ce que faisaient les élèves). C’est pourquoi, une fois les devoirs expédiés, il n’était pas impossible de sortir de son casier (avec les précautions qu’impose toutefois la vigilance d’un adversaire redoutable) le précieux objet permettant de s’évader quelque peu de cet univers bien trop sévère pour nos jeunes existences. Le livre sur la table, il suffisait ensuite de construire une muraille en trompe l’œil en dressant entre la figure d’autorité et le lecteur impénitent un ouvrage de classe à l’identité indiscutable ou un cahier aisément identifiable, et le tour était joué. Un coup d’œil rapide de temps en temps pour surveiller les mouvements de la partie adverse et le voyage vers l’imaginaire pouvait reprendre son cours.

D’où venaient les bouquins que je lisais alors ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je ne fréquentais plus guère la bibliothèque de Lacaune et je n’avais pas encore accès à celles de Castres (ah, qui dira jamais quelle fut la misère des malheureux pensionnaires de cette époque enfermés toute la semaine dans le bahut !).

A défaut d’une bibliothèque d’établissement, je me souviens d’une bibliothèque de classe. Une seule pour tout le bahut. Je la revois : au premier étage, à gauche, au fond du couloir, quand on a la cour centrale sur sa droite et à gauche des fenêtres donnant sur la sous-préfecture. Trop hautes quand même pour qu’on puisse s’y rafraîchir le regard, faut quand même pas exagérer. Ladite bibliothèque était dans un meuble, à gauche en entrant dans la classe, les ouvrages bien  protégés par une double porte de verre, solidement fermée à clé. Je ne sais quel professeur eut un jour l’idée incongrue de nous ouvrir les portes de ce tabernacle, mais je me souviens que cette incursion fut de courte durée. A peine eûmes-nous le temps d’entreprendre l’inventaire de ces œuvres, que celles-ci nous apparurent vite largement décalées au regard de nos modernes intérêts. Les portes furent tôt refermées et les ouvrages retournèrent à leur silence de cimetière. Sic transit gloria mundi (je m’adresse à mes copains de la section A ; pour les autres, disons : Ainsi va toute gloire).

Il serait faux d’en conclure que les livres n’étaient pas appréciés des autorités scolaires soucieuses de notre avenir. Les livres, mais pas la lecture ! Ainsi, chaque année scolaire se terminait-elle par une majestueuse cérémonie dans la cour d‘honneur : « la distribution des prix ». A cette cérémonie, où les maîtres siégeaient cérémonieusement sur une estrade, et que le Principal présidait avec l’emphase qui allait de pair avec sa fonction, les parents dûment conviés se rendaient vêtus de leurs plus beaux atours, tandis que les élèves intimidés attendaient le cœur battant, sagement assis, que leur nom fut prononcé. Une fois passé le discours du professeur choisi cette année-là pour assumer cet insigne honneur, discours qui aurait fait pâlir d’envie le plus ennuyeux des discours républicains, une fois achevé l’énoncé des remarquables réussites académiques des anciens élèves de l’établissement, la distribution des prix commençait. Et ces prix, c’étaient des livres ! Chacun, à l’appel de son nom ­- du moins ceux qui avaient été parmi les mieux classés, se levait pour aller recueillir, en même temps que le bon sourire de son professeur principal, le lot de livres qui l’attendait, à proportion de ses mérites. Pour certains le poids était conséquent, pour d’autres la moisson était médiocre. Ayant été un élève assez moyen, je n’ai pas souvenir d’avoir jamais eu à effectuer un effort physique exceptionnel pour ramener à ma place le lot correspondant à mes modestes performances scolaires. Quel qu’en soit le nombre, ces livres avaient toutefois en commun deux caractéristiques majeures : ils étaient beaux et illisibles. J’ai longtemps conservé en souvenir un ouvrage sur « Les moines du Mont Athos », mais je dois à la vérité de dire que, en dépit de la longévité de ce livre dans mon environnement, lesdits moines conservent toujours pour moi leur épais mystère. Et pour cause : je ne l’ai jamais lu. Rétrospectivement, je soupçonne d’ailleurs l’heureux libraire fournisseur du collège de s’être, subrepticement mais non moins régulièrement, débarrassé systématiquement de ses invendus les plus encombrants au bénéfice (si l’on peut dire) des élèves honorés lors de cette cérémonie. 

J’ai une fois participé au tri sélectif des ouvrages acquis par le collège à cette fin, en amont donc de leur distribution. Edmond Durand, qui obtint plus tard la médaille des Justes et dont j’ai évoqué la figure lumineuse dans un bulletin précédent, était alors surveillant général. Il m’avait invité, avec deux ou trois autres volontaires, à lui prêter main-forte pour procéder avec lui à ce travail préliminaire. Je me souviens d’un vaste appartement, proche du bahut, et d’une grande pièce envahie par les livres à distribuer. A la vérité, je crois que notre travail a finalement plus été un travail de manutention (défaire des colis, assembler des lots) que la mise en œuvre collective et raisonnée de choix argumentés, qui était sans doute la louable intention de départ. Après quelques essais de choix personnalisés, le généreux organisateur qu’il avait voulu être a dû se résoudre à faire les choix suivants plus ou moins « a bista de nas ». Comment faire autrement avec tant d’élèves dont on ne connaît pas vraiment les centres d’intérêt ?

S’il n’y avait donc pas de livres dans notre quotidien ascétique – exception faite de ceux qui échappaient à la vigilance des pions -, ce ne signifie pas que notre appétit de lecture ait disparu. A preuve, outre les moments de lecture volés en étude, la tentative sans lendemain mais non sans signification que fut la lecture au dortoir. En ces temps éloignés, chez eux, les enfants, comme les adultes, avaient l’habitude de lire le soir dans leur lit avant de s’endormir. Les mauvais esprits diront « pour s’endormir ». On ne change pas ses habitudes si facilement, comme chacun sait. Devenus pensios, quelques-uns d’entre nous n’en demeurions pas moins des lecteurs du soir. Comment procéder? Certains eurent alors l’ingénieuse idée de se munir d’une lampe de poche, style lampe Wonder, et de se livrer alors, sous l’éclairage parcimonieux fourni par icelle aux plaisirs interdits de la lecture. Il ne faut pas s’y méprendre : l’affaire demandait une certaine organisation. Outre le matériel (lampe et livre) à transporter et à planquer, il fallait aussi créer les dispositions nécessaires : installer draps et couverture en tente d’indien, bien disposer la lampe pour qu’elle remplisse son office, installer le livre dans son faisceau et se placer soi-même en conséquence, autant de points qui, s’ils ne demandent pas un haut niveau d’ingénierie, n’en exigent pas moins une certaine ingéniosité. Il fallait faire aussi en sorte que le dispositif en tente d’indien n’attire pas trop le regard professionnellement méfiant du pion, ni que la lumière de la lampe apparaisse hors du champ discret pour lequel elle avait été prévue, ni que – catastrophe des catastrophes – sa chute accidentelle et résonnante ne dénonce impitoyablement le coupable de lecture nocturne aux yeux du représentant de l’autorité. Il faut croire que l’ensemble de ces conditions pour que notre modeste désir fut satisfait furent trop difficiles à réunir car l’opération fut de courte durée. Très vite le désir de lire a capitulé piteusement devant les difficultés matérielles et sociales opposées à sa satisfaction. A la réflexion, je crois que le rapide épuisement des piles électriques a joué un rôle déterminant dans cette défaite de la lecture, tout comme le besoin de sommeil dû aux réveils matinaux imposés par l’institution.

A défaut de grives ou de livres, on se contente…non pas de merles mais d’illustrés. En effet, par je ne sais quel biais – achat par les externes ? achat de week end ? – des illustrés pénétraient dans le Saint des Saints que constituait le collège. Deux d’entre eux nous ont intéressés un temps, deux hebdomadaires : Mickey et Tintin. En ces heureux temps où les réseaux sociaux n’étaient même pas imaginables, nos besoins de socialité ne passaient donc ni par SMS ni par email, ni par Twitter ou Facebook, mais plus modestement par « le club Mickey » ou « le club Tintin ». Les journaux en question, sans doute à des fins promotionnelles, nous proposaient en effet de nous réunir en clubs, peut-être avec à la clé quelque proposition de réduction sur tel ou tel de leurs produits. J’ai retrouvé récemment, fièrement conservées, mes cartes de membre de ces vénérables ancêtres. Il va sans dire que nous lisions les hebdos correspondants.

Comme le pensio de l’époque ne pouvait pas sortir en ville, il pouvait néanmoins tenter de faire entrer au collège les lectures de la ville. Entreprise difficile dont la mise en œuvre demandait quelque imagination. J’ai ainsi testé à cette fin un dispositif qui existait alors : le carnet de commandes aux marchands de fournitures scolaires. Deux d’entre eux avaient droit de cité pour faire entrer leurs produits dans la forteresse : Vayssière, rue Emile Zola, et Palet, place Nationale hier, aujourd’hui place Jean Jaurès. Sur ce carnet, nous pouvions passer commande de ce dont nous avions besoin et, en fin de trimestre, la facture était envoyée à la famille. Heureux temps où régnait la confiance. Le concierge faisait le lien entre l’élève et le fournisseur : il recevait les cahiers, allait chercher les fournitures et, en se rendant à sa loge quelques temps après, on pouvait récupérer le colis cadeau. J’ai donc testé le dispositif pour voir si je ne pouvais pas me procurer quelques bouquins par ce biais. Mal m’en a pris. Une note sèche du fournisseur m’a rapporté la règle : ne livrer que les livres figurant sur la liste de classe fournie par l’établissement aux parents en début d’année. Encore un espoir déçu !

Et puis, il y avait le dimanche. Le jour où le collège lâchait ses fauves dans la ville. Ce jour-là, quand je ne « montais » pas à Lacaune, c’est-à-dire à peu près trois dimanches sur quatre, je me rendais chez mon « correspondant », une famille qui avait la gentillesse de m’accepter pour déjeuner le dimanche à midi. Il ne s’agissait pas d’arriver trop tôt car je les aurais ennuyés et je me serais moi-même ennuyé chez eux, ne sachant que faire. Il fallait donc faire en sorte d’arriver juste avant midi. Je quittais alors le collège après la longue étude du matin où restaient peu de pensionnaires, la plupart d’entre eux habitant assez près de Castres pour rentrer chez eux tous les dimanches. Vers dix heures donc, je sortais du bahut pour une longue promenade d’environ deux heures que j’occupais à une orgie de lèche-vitrine. Passées les Lices où il n’y avait pas grand-chose à voir, commercialement parlant, j’abordais avec gourmandise la rue Emile Zola. C’était l’occasion d’un premier et long arrêt devant la vitrine d’un de nos deux fournisseurs, Vayssière. Les livres en devanture n’étaient pas nombreux, mais je me gavais de tous ces outils qui en constituaient l’environnement : règles, compas, fournitures de toute sorte. Fallait bien occuper le temps. Plus loin, mais j’y allais à pas comptés, il y avait, à droite, au bout de la rue, le délice des délices (récemment disparu) : le marchand de journaux. La caverne d’Ali Baba ! J’aurais pu y passer des heures à tout inventorier, mais je ne restais que le temps que la bienséance exige. Je quittais le magasin quand je sentais que le vendeur n’allait pas tarder à se demander ce que faisait ce petit collégien à traîner chez lui. Encore plus loin, sur la place, il y avait Palet. J’y arrivais pas à pas, sans me presser, avec encore plus de délectation car il y avait des livres en devanture. Je passe sur la rue Villegoudou, temple des turpitudes où il n’y avait pas de livres mais tant d’autres trésors. Je les ai tous achetés, en pensée bien sûr. Et midi arrivait.

Distinguons maintenant la lecture-loisir, celle dont j’ai parlé jusqu’ici, et la lecture liée aux études qui pourrait prendre d’autant plus de sens que l’on avance dans celles-ci. En particulier pour ceux qui, comme moi, suivaient une filière littéraire. En ce qui concerne les premières années, celles du collège à proprement parler, je me souviens surtout de la « sainte trinité », je veux dire Corneille-Molière-Racine. Rien à dire à leur sujet. Que des bons souvenirs. Quel que soit le prof qui nous les ai fait travailler, sous forme de lecture puis de commentaires et enfin de « récitations », tout s’est bien passé, mais pas plus. L’idée que nous puissions lire de nous même d’autres œuvres des mêmes auteurs ne nous effleurait pas. Je n’ai pas le sentiment qu’elle ait davantage effleuré nos bons maîtres (Gineste, Boquet…). Bousquié avait plus de souffle mais je ne me souviens pas que ses enthousiasmes littéraires nous aient davantage poussés vers des lectures autonomes. On faisait le programme. C’est tout. Il en a été de même dans les grandes classes : les lectures imposées étaient une fin en soi et non pas une incitation à aller plus loin. Et puis il y avait l’histoire littéraire. Plus barbante encore pour beaucoup que les œuvres elles-mêmes, bien que je ne l’ai pas ressentie ainsi, sauf quand tel prof, soucieux sans doute d’innovation pédagogique, au lieu de nous « faire cours » comme tout le monde,décidait de nous faire écrire le cours nous même, à partir du plan qu’il nous dictait en classe (quelle barbe !) et en puisant ensuite dans les différents manuels d’histoire littéraire indiqués sur la liste des fournitures (à vomir !). De quoi dégoûter à tout jamais de la littérature le plus littéraire des littéraires. On achève bien les chevaux ! J’ai échappé à cette entreprise de copie systématique – en cours puis en études – en décidant de boycotter purement et simplement la copie à faire en études. Je n’ai sans doute pas été le seul car je ne me souviens pas d’avoir été puni pour m’être dérobé à cette tâche soporifique. C’est à cette sage abstention que je dois sans doute d’avoir conservé le goût des choses bien écrites.

Arrivé en classe de philo, l’aventure a pris un autre tour. Nous étions plein d’enthousiasme à l’idée d’entreprendre l’étude d’une nouvelle discipline riche de tant de promesses d’aventures intellectuelles. De fait, notre premier professeur nous faisait des cours passionnants. Sans doute pour en savoir plus, j’ai été chez Palet voir si quelque ouvrage ne viendrait pas répondre aux curiosités qu’il avait éveillées. J’y ai acheté « un manuel qui venait de sortir », m’a dit le libraire…et j’y ai retrouvé mot pour mot le cours de notre professeur. Quelle déception ! Pas pour ce qui est du contenu, mais du professeur. De fait, celui-ci, manifestement à bout de souffle, prit sa retraite à Noël.

Le jeune professeur qui le remplaça nous faisait un vrai cours de philo, pas un cours de sciences humaines comme le précédent, et ce à l’aide de Descartes, Kant, etc., ce qui me passa largement au-dessus de la tête. Sans doute fraîchement émoulu de la faculté, il nous incitait à lire de la philo. Quelle aubaine, depuis le temps que ne n’attendais que ça ! Prenant donc mon courage à deux mains, je me rendis à la bibliothèque municipale et empruntai deux ouvrages : l’un était un ouvrage d’épistémologie, dont j’ai oublié le nom mais non qu’il était totalement inaccessible au jeune lycéen que j’étais. Le second n’était autre que « L’être et le néant » de Jean-Paul Sartre qui, si je puis me permettre, a fini par anéantir tout mon être et constitua donc mon ultime tentative de lecture philosophique de l’année. Expérience malheureuse dont personne d’autre que moi-même n’est responsable, mais qui montre qu’entre nos professeurs et nos lectures, il aurait fallu des intermédiaires qui faisaient  sérieusement défaut en ces années-là dans notre petit collège de province.

De lectures frustrées en lectures manquées, on pourrait en conclure que ces années de  bahut m’ont définitivement écarté de la lecture. En vérité non, car il y a une happy end à cette histoire : après le collège et diverses péripéties, j’ai entrepris des études à la faculté des lettres de Toulouse et ai fini par prendre pour objet de mes recherches…la lecture !

 

Jacques Fijalkow

 

 

 

 

 

 

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Published by Marie-José Annenkov - dans Les inventeurs cherchent et trouvent
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