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28 juillet 2011 4 28 /07 /juillet /2011 17:15

Mais la Shoah lu par Clara c’était aussi la résistance et la générosité telle que lui racontait Jacques Fijalkow dans son histoire des Justes : VICHY,  LES JUIFS ET LES JUSTES L’exemple du Tarn Editions Privat Juin 2003

 

 

Avec la collaboration de Chantal Bordes-Benayoun, Patrick Cabanel, Rémy Cazals, Ruth Chémila-Perez, Patrick Denoux, Sylvie Desachy, Valèrie Ermosilla-Pietravalle, Diana Fabre, Gérard Gobitz, Katy Hazan, Olivier Héral, Claude Julien, Monique Jullien, Serge Klarsfeld, Pierre Laborie, Lucien Lazarus, Sandra Marc, Pierre Mathieu, Alain Michel, Renée Poznanski, Rolande Trempé, Annette Wieviorka.

 

Clara avait lu ce livre de sa place d’accompagnatrice sociale et de formatrice. Parce que son travail quotidien était la souffrance et l’exclusion, sa culture professionnelle se devait d’être souffrance et exclusion mais aussi  la fraternité, celle de tous les jours qui « permettait d’en sortir de tout ça », qui répondait à l’exclusion la plus terrible fut-elle.

Ce jour donc, elle avait lu ce livre qui disait l’exclusion des Juifs dans le Tarn pendant la Seconde guerre mondiale mais qui disait aussi la fraternité et la résistance.

 

Ce livre engagé racontait l’engagement de certains. Nombreux.

Exclusion, souffrance, fraternité, solidarité, résistance, Tarn, Colloque à Lacaune en septembre 2001 étaient les mots clef de cet ouvrage où désespérance du mal absolu et espérance du bien absolu se mêlaient dans une terrible spirale d’impossible et de possible et cette spirale là concerne Clara, la juive, au coeur de son être mais aussi de sa profession qui la mettait aux prises avec l’inhumanité mal symbolisée , la pire qui fut, celle qui faisait  symptôme de génération en génération. Clara le savait douloureusement et la lecture de ce livre le lui rappelait une fois encore.

 

Elle lisait avec attention d’étonnantes communications, d’historiens, de psychanalyste, d’orthophoniste, d’ingénieur, d’institutrice, d’abbé, de témoins. Ils venaient de partout du savoir et leurs communications étaient coordonnées par Jacques Fijalkow qui dans un avant-propos émouvant confiait son histoire à Lacaune. Il avait deux ans quand la Hache de l’Histoire comme l’écrit Perec avait scindé sa vie en un avant et après la déportation de son père pris  dans une rafle à Lacaune en février 1943 dont il ne reviendrait jamais. Le après c’était  sa vie avec  sa mère à Lacaune puis ailleurs  dans un plus tard du temps, celui de ses recherches. Sa vie.  Clara lisait la confidence avec émotion.

 

Clara aimait cette relation de l’inaudible et de l’indicible d’une souffrance, ce récit de « travail de terrain » qui répondait calmement à l’urgence, avec détermination.  La résistance est toujours un acte déterminé.

 

Clara lisait ces communications qui faisaient une large place à la mémoire et au témoignage sans occulter le temps qui passait et devait passer, elle lisait avec attention une profonde saga du temps, celle qui rendait humble et persévérant, sage et vivant, tenace et confiant.  Elle  la lisait dans l’obscur-clair de la cruauté et de la fraternité à s’y opposer, dans l’incroyable douleur et dans la douceur de la fraternité triomphante contre le mal appelé racisme. Un cancer de l’humanité dont nous n’avions jamais fini de rechuter pensait Clara.

 

Ce livre disait le côte à côte des Juifs et des Non-Juifs,  il prônait l’humanité  d’un monde où les uns ou les autres seraient remplacés par les uns et les autres, par un monde où il y aurait une large place pour la reconnaissance des différences et pour leur acceptation. Reconnaître et accepter, ne pas se fondre dans un vague universalisme mais le créer par le respect mutuel. Être fraternel c’était respecter. Clara lisait tout cela dans ce livre qui faisait le récit  de vraies relations d’aide qui allaient jusqu’au risque de sa propre vie sinon c’était encore le symptôme et le chagrin. Facile à lire mais si difficile à vivre. Clara ne savait pas si elle aurait  eu ce courage là, celui des Justes. Clara ne connaissait pas les limites de sa relation d’aide dont pourtant c’était pour elle le métier. Pour eux, ces Justes ce n’était pas un métier, c’était leur éthique de vie. Elle tournait les pages lentement et admirait de tout son être. Ce livre n’était pas facile à lire et bousculait nos apriorismes et interrogeait nos engagements de temps de paix, infiniment plus complexe que ce que l’on apprend à l’école ou dans des « films du  dimanche soir ».

 

Ce que ce livre apprenait à Clara c’est que toutes ces professions de travailleurs sociaux reposaient sur une large éthique de l’engagement, de l’acceptation des différences par la reconnaissance d’expériences différentes, reconnaissance qui introduisait  à une possible symbolisation de l’histoire des personnes dont elles s’occupaient quotidiennement et qui avaient souvent bien des difficultés à symboliser leur Histoire et la hache qu’ils en avaient connue. Clara  pensait aux Rwandais, aux tchétchènes, aux Kurds, aux Bosniaques, aux Somaliens et à d’autres encore avec qui elle ne travaillait  dans une difficile mais appliquée relation d’aide. Faire que leurs souffrances ne soient plus sans issue grâce à la fraternité et à la propre résistance et empathie et sympathie de chacun. Clara essayait, s’appliquait, vivait son métier au le jour dans l’espoir d’une humanité possible.

 

C’était très émue que Clara avait refermé ce livre bien décidée à le faire connaître à d’autres. Résister. Résister au quotidien. Inventer la mémoire. A tous les temps. Le plus beau celui de ce jour qui surprenait Clara à Paris avec sa famille, 17, rue Geoffroy-Lasnier dans le 4ème arrondissement. Métro Saint-Paul.

 

Leurs yeux fixés sur le mur des noms. 1943. Dans les lignes du haut, Clara lisait : Fortunée Abignoli. 1890.

 

C’était simple. Ce dimanche de février 2005, Clara se recueillait enfin en paix devant ces lettres Fortunée Abignoli, devant cette année 1890, son année de naissance, devant 1943, l’année de sa déportation. Sa grand-mère était maintenant logée pour l’éternité avec 76000 autres noms. De l’éternité, Clara le savait, c’était de cela qu’il était question. Fortuné, Flora, Clara, trois femmes, trois générations qui avaient sombré dans la nuit, dans le brouillard d’un génocide, dans le meurtre et dans l’effacement. Ils avaient tuée Fortunée, la mère de Flora, la grand-mère de Clara, puis ils avaient effacé toute trace de leur meurtre, toute trace d’elle, Hanem. Ils l’avaient engloutie dans le néant. Ce néant là avait englouti Clara et sa famille dans leurs larmes confisquées, dans mort et culpabilité d’un impossible deuil. Souffrance immense pour chacun d’entre eux, surtout pour Flora qui s’était cachée, qui avait survécu emportant dans sa vie sa culpabilité de survivante portée aussi lourdement par Clara qui devint pour survivre à son tour La femme qui lit. Clara tournait les pages et elle aurait aimé dire à Flora combien les hommes n’avait pas renoncé. Ils avaient cherché, fouillé le néant, sculpté la pierre. Par ces noms, par leurs regards recueillis sur ces noms, hissés dans le temps présent et dans l’Histoire était enfin réintégrée Fortunée, et eux tous, porteurs de ces noms retrouvés. Le néant n’était plus de mise. Mémoire et trace étaient là. La transmission brisée avait  retrouvé son ordre, mère, fille, petite fille, arrière petite-fille. Maintenant Clara pouvait  le dire et s’en souvenir. A toutes ses bagues, Clara donnait un nom. Celle-là, toute belle, qui à son doigt étincelait, elle la nommait Fortunée, elle la chuchotait Hanem. Le temps lui avait passé la bague au doigt, le souvenir lui avait dit son nom et la caressait de son prénom, sa grand-mère ici présente pour toujours, jusqu’au bout de l’avenir pour elle et les siens. Clara continuerait son cheminement avec elle, Fortunée Abignoli, avec tous ses amis de lutte, bâtisseurs de noms retrouvés.


Clara savait que certains n’avaient pas eu cette possibilité de retrouver les noms de ceux qu’ils aimaient  tels que les arméniens, les rwandais et d’autres encore. Clara avait lu avec intérêt les recherches d’Hélène Piralian, devenue son amie, sur les génocides, leur déni,  « faire comme si cela n’avait pas eu lieu »,  sur la transmission interdite et la terrible violence dans l’Histoire qui en découlait parce que le deuil devenait impossible. Clara avait lu crayon en main deux des livres d’Hélène Piralian, philosophe et psychanalyste,  Génocide et Transmission et un enfant malade de la mort. Elle s’apprêtait à  lire le troisième Génocide, disparitions, Déni La traversée des deuils, dans lequel elle abordait les douloureuses histoires des juifs, bosniaques, tutsis, les massacres d’Algérie et la terreur vendéenne.

 

 C’est ainsi que Clara lisait  au jour, le jour des livres, une multitudes de livres qui l’emportait dans la soif de lutter pour la paix.

 

Elle lisait ces livres en pensant à tous ceux qui mourait à la guerre, d’un côté, de l’autre qui perdaient le ciel et la terre, la mer, le sable et le vent, en pensant aux enfants broyés, aux générations mutilées et surtout  aux femmes qui pleuraient. Elle pensait à tous et cherchaient dans ses livres le bonheur qu’il y aurait à vivre dans la paix. (N°45)

.

La souffrance de Clara, c’était le journal de 20 heures. Son espérance, c’était, ce sont ses pères, sa mère, ses frères, ses soeurs, ses amis, célèbres ou anonymes et la Colombe de Pablo volant dans le ciel de ses livres comme ceux qui suivent là sur la page :

 

- (RACISMES : défi aux droits de l’homme. Bibliographie commentée.) Avant propos par Marcel MAURIERES. Président des amis de la BCP. BCP. 7, Avenue du 10ème dragons 82000 Montauban. Conseil général du Tarn et Garonne

            - Picasso : 145 dessins pour la presse et les organisations démocratiques pour le festival mondial de la jeunesse et des étudiants pour la Paix. Berlin 5-19 août 1951. Edité par l’Humanité 1973

            - Picasso. Collection Génies et Réalités. Edition Hachette.1967

            - Italo Calvino. Editions du Seuil 1974

            -Maria Montessori. L’éducation et la paix. Desclée de Brouwer 1996 (1949)

            -Françoise Dolto : Solitude Vertige du Nord Carrère 1987

            -Alice Miller. C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant. Aubier1983

            - Jacques Brel : La colombe. (Eternel)

            - Stéfan Zweig : Le monde d’hier . Souvenirs d’un Européen. Belfond 1982 (1944)

            - Verhaeren :  Les villes tentaculaires. Librairie générale française . 1995

            - Henri Sztulman. Colloque sous la direction de Abdelhadi Elfakir et Viviane Bidou Houbaine. Edition Cofrimi. Pratiques cliniques, psychopathologie et démarche interculturelle. Ouvrage publié avec le concours financier du FAS. 1997

            -Tahar Ben Jelloun : Le racisme expliqué à ma fille. Editions du Seuil 1998

            -Mouloud Aounit (avec de nombreux autres auteurs) Mon album de l’immigration en France. De très belles illustrations. Editions Tartamudo. 2001

            -Jacques Prévert. Etranges étrangers et autres poèmes. Folio Junior. Gallimard.Jeunesse.2000

            - Edgar Morin. Anne Brigitte Kern. Terre-Patrie. Editions du Seuil; 1993

            - Albert Camus, cité dans le livre Paroles de Non-violence. Albin Michel. (Je n’ai pas le livre sous les yeux

            - Rémy Puyuelo Héros de l’enfance, figures de la survie. De Bécassine à Pinocchio, de Robinson Crusoé à Poil-de Carotte. ESF éditeur 1998.

            -Boris Cyrulnik. Un Merveilleux malheur. Odile Jacob. (Je n’ai pas le livre sous les yeux. ) 2000 ?

            -Marc-Alain Ouaknin. Bibliothérapie. Lire c’est guérir. La couleur des idées. Seuil. Mars 1994

            -Marcel Proust. Gallimard La Pleïade. 1954. A La recherche du temps perdu. Tome I P.4

            - Paul Muzard. En finir avec la guerre contre les pauvres.( MRAP) Préface Jacques Gaillot. Editeurs le temps des Cerises.2000

- Clarissa Pinkola Estès. Femmes qui courent avec les loups. Grasset 1995.

De la Paix, des contes  et des femmes.

Et puis tant et tant d’autres encore. Clara lisait la paix pour l’inventer avec ses amis. Mais que de  travail ! Immensité de l’océan, immensité de l’éternité. Continuer, continuer. Ne pas renoncer pensait Clara. Inventer la mémoire. Inventer la paix. La paix au Proche Orient


Clara lisait le Manifeste d’un juif libre de Théo Klein  (N°51)

Le Manifeste d’un Juif Libre

Théo Klein

Liana Lévi .2002(143 p.)

 

Clara aimait ce livre qui la faisait espérer la paix. Ainsi la paix était possible. Ainsi il était possible de sortir de cette violence, de cette sanglante impasse entre Israéliens et Palestiniens. Il suffisait de s’y mettre. A penser la paix

 

Théo Klein s’engageait. Il proposait un manifeste, un bilan, la somme de ses réflexions sur la guerre et en faisait naître des mots de paix. Clara avait été emportée par l’extrême rayonnement pacifique des pensées de cet homme qui avait été de 1942 à 1944, un des responsable de la résistance juive et de 1983 à 1989,  Président du CRIF et interlocuteur des dirigeants Israéliens.

 

 Clara aimait lire cette façon dont il parlait du dialogue nécessaire, du respect quand il dénonçait la violence des hommes, à Jérusalem ou à Ramallah, elle aimait quand il parlait  des combats et des chemins de la paix si fragiles qu’on les avait oubliés. La paix lisait-elle n’était pas à remettre à demain, c’était dès aujourd’hui qu’elle devait s’épeler, avec les lettres millénaires et si semblables : « Salam », « Shalom » .

 

Il parlait avec élan, générosité mais aussi avec une grande érudition politique. Il disait l’Histoire, Clara savait l’importance de le lire crayon en main pour ne pas trahir sa pensée. Parfois, elle sentait qu’on pouvait ne pas être d’accord avec lui mais elle sentait aussi qu’on pouvait le lui dire. Elle le lisait, homme de dialogue mais  n’excluant pas des certitudes. Il affirmait ses convictions. Il disait qu’il fallait sortir du mythe sanglant et absurde de la sécurité, qu’il y avait d’énormes difficultés mais qu’il fallait les affronter avec efficacité.  Clara pensait dans son for intérieur que parfois ce livre pouvait heurter les sensibilités des  uns, et des autres parce qu’il était porteur de nombreuses interprétations personnelles. Théo Klein était humain, attaché à ses racines, à son passé, juif laïc, il croyait en la démocratie israélienne  et parfois Clara se laissait envahir par le douté. Comment peut-on dire la paix sans dénoncer ce qui est à dénoncer : Jénine, les raids aériens, la violence militaire ? Alors, voulait en savoir plus et s’était mise à chercher sur Internet. Elle avait trouvé une lettre de Théo Klein à Ariel Sharon (Le monde, jeudi 6 septembre 2001 p.13) dans laquelle il disait une fois encore non à la violence des tanks et des missiles, non à la haine , oui à l’intelligence pour vaincre à la violence. Une  lettre courageuse en vérité.

En vérité, la lecture de Clara pouvait être multiple, Clara le sentait. Multiple, selon la place du lecteur, Français, Israélien, Palestinien, jeune ou plus âgé, habitant tel ou tel pays et bien sûr femme ou homme. Et c’est cette multiplicité là qui pouvait faire chemin. : la naissance de multiples germes de paix. à partir de la pluralité des propositions et des analyses. Clara lisait avec intérêt Théo Klein quand il affirmait la nécessité de reconnaître l’état palestinien et de trouver une solution politique au conflit qui poserait la souveraineté politique de deux états sur une terre commune.

 Et Clara une fois encore pensait que ce sont les hommes et les femmes de toutes les terres du monde qui emportaient la sagesse, quand ensemble ils marchaient sur le chemin de la paix, laissant  derrière eux les petits cailloux blancs de leurs mots généreux, comme ceux de Théo Klein.  Clara refermait ce livre qui disait de ne jamais renoncer à construire la paix

 

Un livre à lire pour toujours construire. la paix.

 

Clara avait aussi  lu avec intérêt, toujours du même auteur  Une manière d’être juif (éditions Fayard Temps pour l’histoire 2007 et j’avais écrit :

 

Ma manière d’être juive

 

 

J’aime beaucoup le livre de Théo Klein « une manière d’être juif » parce qu’il aborde vraiment une multitude de sujets et j’aurai envie de les approfondir, jour après jour. J’aimerai en parler avec un interlocuteur pour creuser tout ça dans le langage d’un autre, dans son pareil et dans sa différence. Quand je lis, je suis trop seule, trop seule de ne pas parler et je ne progresse pas. En cela, je crois que je ne suis pas juive. A mon avis être juive c’est commenter la connaissance avec d’autres. Mon travail d’atelier de lectures et de partage va dans ce sens, mais j’ai beaucoup de travail à faire pour sortir de mon isolement intellectuel.

 

Il y a beaucoup de sujets traités par Théo Klein avec lesquels je suis d’accord notamment la question du conflit avec la Palestine. Je suis moins d’accord avec lui quand il définit la judéité par l’adhésion et l’assimilation du Talmud et de la Torah et non par le relais avec la Shoah

 

 Quant à moi,

 

1) Je suis juive parce que toute ma lignée maternelle était juive (Sépharade) (Egypte)

 

2) Je suis juive par rapport à la Shoah que j’ai complètement vécue, jusqu’au  bout de mon  identité  dans la symbolique de mon histoire. Ceci dit, je « n’abuse pas » de cette mémoire, (cf. ma lecture de Todorov « Les abus de la mémoire ») et du vécu de la Shoah. Dans le mouvement de ma mémoire j’ai crée des ateliers de lectures, j’ai crée tout simplement ma lecture, mon chemin de lectures.

 

3) J’aimerai un jour aller à Jérusalem, comme je suis allée à Cordoue. Découvrir le creuset interculturel du monde, voir cet étonnant soleil « qui tous les matins se lève sur la partie arabe, et se couche sur la partie juive »

 

4) je ne suis pas juive par rapport aux textes et à l’Hébreu que je ne connais pas et que je n’ai pas le désir d’apprendre. Je suis nulle pour les langues... En ce sens, je diffère de Théo Klein mais je ne lui reconnais pas le droit de remettre en question ma judéité pour cette raison là.

 

Toutefois je trouve ce livre de Théo Klein très beau quand il affirme qu’il est essentiel de penser aux autres et à demain, de penser à l’amour quand il foudroie ou rejette, quand il affirme que nous sommes tous libres et responsables de notre destin, quand il réaffirme l’espérance de toujours trouver des solutions pour l’avenir. Rien jamais ne s’arrête. Continuer. Persévérer. Ainsi Théo Klein m’a aidée à me situer humaine et juive dans ma féminitude de toujours à conquérir.

 

Comme  Clara avait regret de ne pas avoir lu Théo Klein du temps d’Elisabeth, son amie si chérie, dont elle avait si insuffisamment partagé la judéité ! Comme elle avait regret de ne pas avoir partagé cette quête lorsque son amie était vivante ; dans le temps du souvenir, elle tentait de réparer l’irréparable.


Elisabeth, l’amie de Clara, la meilleure, sa meilleure. Elisabeth...  Comme te survivre saignait ! Le jour des obsèques c’était dans Montaigne que Clara était allée chercher les mots pour dire à tous sa peine

 

« Si on me pressait de dire pourquoi j’aimais Elisabeth, je dirai parce que c’était elle parce que c’était moi. »

 

Elisabeth, son amie de toujours, Clara l’appelait sa jumelle. Ensemble, elles avaient partagé tant d’années et tant de tasses d’été... 

 

Dans le temps de l’immédiat de la mort d’Elisabeth,  Clara n’avait pu laisser cours à son chagrin. S’était entrelacée à sa douleur, celle de la mort de sa soeur Sylvie.  Sylvie, Elisabeth,  s’en étaient allées le même été. Inhumain de douleur. L’impossible. La rupture du temps.

 

Juin 2002, le soir de la fête de la musique, Elisabeth quittait la vie, terrassée par son sarcome. Clara avait su les derniers jours. Elle, dans sa petite ville du Sud-Ouest, Elisabeth  à Paris. Clara s’appliquait à tenir debout. Elle lisait, les dents serrées sur sa souffrance. Elle lisait Penser les pratiques sociales Une utopie utile

Sous la direction de Rémy Puyuelo Erès. Arséaa. Action solidaire.2001 307 pages

 

Et la mort était arrivée au moment de l’article de Paule Sanchou.

 

Paule Sanchou : Place et devenir des associations dans le secteur médico-social. Enoncé des problématiques.

 

Travail de femme de mise en ordre  de rangement du bâtiment pensait Clara.

 

Le texte s’était tu. Le temps explosant disait « c’est fini . » Les mots avaient perdu. Clara la savait couchée, Clara la savait disparue. Clara savait son rire, savait ses boucles, savait sa nuit. C’était sa sœur et elle était morte, ça s’appelait un sarcome, ça s’appelait une longue et douloureuse maladie.  Maintenant, il faudrait continuer, jour après jour. On ne pouvait pas s’arrêter. Mais bâtir des mots, ce serait difficile. Clara était si fatiguée. Elle ne pouvait pas y croire à ça. Non, elle ne pouvait pas y croire.  Des millions d’heures d’amour et de rires, des millions de pique-niques et de livres, des millions de larmes partagées, Le ciel de Paris, la Place des Vosges Elles attendaient les résultats mais elles savaient déjà... La place des Vosges était belle mais elles étaient si tristes. C’était en mai 2001

 

Ecrire à perte de mots

leurs mots,  à toutes deux,

son poème à elle,

Sylvie, sa soeur

 

 

 

 

                                      Quand l’âme erre…

 

          Quand la mère se retire

          Et laisse l’enfant seul

          Quand l’amour se retire

          Et laisse la bouche

          Sèche et béante

          Quand la mer se retire

          Et laisse les goudrons morts

 

          Quand la mère se retire

          Et laisse l’enfant libre

          Quand l’amour se retire

     Et laisse la femme

     Entière et onctueuse

     Quand la mer se retire

     Et laisse le sable doux

 

     Alors, l’amer se retire

     Et s’écroulent les tours.

 

                       Catherine Lion-Méric

    

 

Clara savait qu’il fallait laisser Sylvie, au temps  et reprendre le fil d’Empan. Il fallait reprendre sagement la lecture abandonnée de l’article de Paule Sanchou. Il l’aurait intéressée. cette soeur tant chérie, cette soeur de toutes les heures envolées. Clara savait qu’il fallait reprendre le temps, là, juste avant le coup de téléphone hurlant dans le soir noir « C’est fini ».

 

 

       Et donc Clara lisait Paule Sanchou : Place et devenir des associations dans le secteur médico-social. Enoncé des problématiques. (P.263-275)

 

       Travail de femme de mise en ordre de rangement du bâtiment. Repérage des missions respectives de l’état et de l’association, repérage des lois de décentralisation qui souvent modifient les rapports entre ces missions, mise en lumière de la dimension politique engendrée par la mise en relation de l’état et de l’association.

 

       Paule Sanchou désignait les enjeux économiques et théoriques de l’impact de l’économique dans le social et les impératifs vitaux. Elle posait la nécessité de trouver encore le temps de réfléchir sur ce qu’on faisait et sur la qualité du travail des travailleurs sociaux. C’était le devenir de la vie associative qui était en cause.

        

Clara se laissait porter par le questionnement de Paule Sanchou quand elle articulait avec clarté le devenir de la vie associative, son identité, ses stratégies, quand elle interrogeait le rôle, la place des partenaires et de leur mise en relation. Il était aussi question de la vie politique et des bords de tous bords qui bordent nos associations. Un article qui disait la question vitale du jeu multi identitaire du champ de l’insertion et de la citoyenneté. Passionnant de vie. Porteur des paroles de chacun et de tous, partenaires associatifs et institutionnels, en contradiction parfois, en nécessaire complémentarité toujours. Un travail de mise en mots, de mise en ordre du terrain. Précieux  pour les jours de pagaïe et surtout les jours de conflits, quand on ne s’y repère plus. Une boussole. A lire pour garder le cap, pour mesurer les possibles de chacun.

 

Clara avait retrouvé son identité, la stabilité de son temps dans la lecture de Paule Sanchou.


 

Mais le temps de la déchirure rattrapa Clara.

 

Elle se souvenait. Fin août, Clara et Elisabeth avaient le projet d’aller passer une semaine à Bath, dans le Pays de Jane Austen. Elles aimaient Jane Austen toutes les deux et elles avaient eu envie de faire ce voyage. C’était un projet doux comme une caresse. Quelques temps avant, elles avaient vu le film « Raison et sentiments », à la fin du film, elles avaient dit en riant : « Il ne faudra pas oublier les impers ! ». Clara entendait encore le rire de Sylvie, elle ressentait encore le pincement au coeur qui l’avait étreinte. Lors de la dernière hospitalisation de Clara, elles n’avaient pas parlé de Jane Austen. Le projet était endolori par la maladie qui avançait.  Elles n’avaient pas dit « nous irons l’année prochaine ». Maintenant Clara était seule avec Jane Austen. Elle sortait les deux tomes en 10/18 « Mansfield Park ». Les larmes coulaient et Clara vivait dans le temps d’un silence où l’avenir était barré.

 

L’été durant . Clara n’avait cessé de lire la création. Ecrire de Marguerite Duras, Pablo Ruiz Picasso de Patrick O’Brian, des passages deLa Recherche du temps perdu.

 

Dans les pavés inégaux Proust retrouvait Venise. Clara, elle,  retrouvait Paris. Leurs pas unis avançaient sur les pavés inégaux, elles riaient beaucoup en marchant et elles bavardaient de tout, de rien et de leurs bouquins en cours.  Clara ne se souvenait pas où elles en étaient mais elles étaient ensemble, soeurs et amies. Sylvie était extraordinairement gaie. Sa gaîté se posait partout, son enthousiasme aussi. Elles regardaient les vitrines étonnantes de ce quartier de Paris, elles regardaient les bijoux fantaisies, les robes, les chaussures, les galeries d’art. Elles respiraient la fraîcheur printanière de Paris à pleins poumons mais à pleine inquiétude. Clara n’avait pas d’images précises. La vie  de Sylvie était menacée et cela menaçait leurs mémoires.  Le présent vacillait et leurs coeurs tremblaient. Elle était inquiète pour son fils.  Il avait déjà perdu son père qu’adviendrait-il si elle disparaissait ? Elle le disait à voix haute, calme, déterminée, dans le malheur qui rôdait sur un banc de la place des Vosges. C’était avant le repas. Clara  l’écoutait avec gravité, le coeur serré. Elle lui disait d’avancer un pas après l’autre, qu’elles attendaient les résultats mais qu’elles ne les avaient pas encore, que pour l’instant ce qui était à l’ordre du jour, c’était Paris au printemps, c’était la beauté de la place des Vosges. Clara voulait mettre du supportable dans l’insupportable. Toutes deux avaient beaucoup parlé sur ce banc mais la mémoire était devenue inutile. Sylvie était devenue pour Clara un livre dont elle avait oublié des passages. Ceux qui racontaient la vie. Perdre un être cher c’était perdre un texte qu’on aimait qu’on croyait connaître qui soudain s’effaçait, se retirait.  Clara pensait à Perec, à cette lettre E qui disparaissait. Alors tout avait l’air normal mais ça faisait mal, mal C’était si douloureux. Perec avait écrit La Disparition. Quelle serait la métaphore  de Clara ?  La femme qui lit ? Clara avait  mal à l’orage qui grondait dehors, elle avait mal au ciel de sa vie. Où s’en était allée Sylvie ? La vérité était que Clara n’acceptait pas la mort, elle n’acceptait  pas les cendres de Sylvie, ça la faisait hurler en dedans. Il lui fallait lire sans cesse, combler de mot le vide laissé par Sylvie. C’était sa pauvre vérité à Clara. Sa vérité en deuil. Clara aimait imaginer  un voile de mots, un voile d’ombre entre la mort et elle, c’est pour cela qu’elle lisait, pour inventer un voile à sa vie, la rendre plus douce pour survivre quand elle avait trop mal. Clara existait dans cet intervalle peuplé des autres de ses livres qui faisaient silence sur ses larmes.


Clara pleurait, Clara lisait. Je pleurais, j’écrivais.

 

Le doute, la solitude, la douleur, l’inquiétude. Toujours là, les mêmes ingrédients de la création. Je n’arrive plus ni à lire, ni à copier, ni à écrire. La nuit approche. M’en débrouiller du doute, de la solitude, de la douleur, de l’inquiétude. M’en débrouiller des larmes et de mes souvenirs. Du sourire sur tes lèvres le jour de ta mort. Tu es partie souriante et moi stupide je pleurais de colère devant la stupidité de ta mort. Maintenant je pleure de douleur. Je pleure de manque. Nous nous téléphonions. C’est fini et c’est plus que ça. C’est infiniment présent. C’est incommensurable. C’est noué et silencieux. C’est lourd. Je vais me coucher. Je vois ton appartement. Ton lit.. C’est comme ça

 

Une colombe

signe dans le ciel

la paix de l’été

Tu aimais l’été

Ta mort a volé pour l’éternité

la colombe et ma paix

 l’été s’est envolé

dans le toujours de mes jours

 

C’est comme ça la mort.

ça fait pleurer le temps

A tire-d’aile, la colombe s’envole

 me laissant  seule  en fin de strophe

 sur une page d’or de l’été envolé

 

Seule avec mon chagrin opaque.

 

Sylvie était morte. Elisabeth s’essoufflait  définitivement dans sa leucémie.  Clara n’en finissait pas de souffrir et de pleurer. Clara lisait à perdre haleine. Elle en était à Mona OZOUF Les mots des femmes. Ses yeux la piquaient, ses cernes se creusaient. Clara glissait vers l’épuisement et c’est à ce point du temps qu’Elisabeth rendit son dernier souffle.  Et Clara se mit à lire Gandhi. Elle voulait résister au flot qui la  précipitait dans le Styx, elle voulait résistait au système social, elle voulait résister corps et âme à la violence de sa vie. Clara n’en pouvait plus de souffrir violemment.

 

Le temps étaient devenu noir, sans soleil, sans Sylvie et Elisabeth, sans rimes, sans étreintes, sans leurs mots, sans leur ciel, sans leur souffle, sans leur âme, sans leur sourire, sans leur vie.  Restait la sienne de vie et Clara ne comprenait plus rien. Clara était perdue sans elles.  C’était comme une valse arrêtée. Le temps était troué. Le présent s’engouffrait dans la mort comme du sable dans un entonnoir..

 

Alternance immobile

 

Chagrin noir

Chagrin caché

Chagrin du soir

Chagrin tout seul

 

Nous parlions tant et tant

Nous riions tant et tant

Jamais nous ne nous taisions

Il y en avait toujours une

qui parlait à l’autre

C’était notre secrète alternance

 

Maintenant l’alternance est brisée

Vous  vous  taisez et j’écris

alternance immobile

La nuit est tombée

sur l’immobile

dans le noir je pense à vous

à vos mots d’autrefois

à vos silences immobiles de maintenant

le sable glisse

vous disparaissez dans la pénombre

je reste seule dans ma nuit

immobile dans notre alternance

j’ai mal à tout ça

 

J’ai mal à mon chagrin noir

à mon chagrin sans espoir

à mon chagrin de chaque soir

J’ai mal et j’écris

j’ai mal au sable du temps

 

Tout le temps.

 

Avant de s’endormir, Clara pensait à Schéréhazade, celle là même qui racontait des histoires au Sultan pendant Mille et nuits pour ne pas mourir. Clara ferait de même, elle raconterait milles et une histoires, pour ne pas mourir, ainsi Sylvie et Elisabeth revivraient dans ses pages, elle lirait milles et un livres.  Sylvie et Elisabeth ne disparaîtraient pas dans le noir tant que Clara lirait même si sur le blanc de sa page j’écrivais

 

LA DISPARITION

 

A disparue

de mon alphabet

la lettre L

celle avec laquelle j’écrivais

elles

Elles étaient si belles

elles

elles étaient et je les aimais

Par elles, j’étais

elles se sont enfuies à tire d’ailes

elles, mes amies si belles

De mon alphabet

L a disparu

et dans le creux de la lettre manquante

dans le creux de L’L

coulent mes larmes

Reste le E...


 

Et puisqu’il fallait continuait Clara continuerait avec Hannah Arendt, la si grande philosophe politique, née le 14 octobre 1906 en Allemagne et morte, entourée d’amis à New York le 4 décembre 1975.

 

 Clara aimait son beau visage de jeunesse et son sourire de femme mûre. Clara trouvait parfois qu’elle lui ressemblait. Le regard surtout qui abritait la pensée dans une certaine attente. La pensée non éclose. La pensée à advenir, l’existence à  survenir parce que penser c’était exister passionnément pour Hannah comme pour Clara. Les livres étaient là pour nous sauver de la solitude pensait depuis toujours Clara et Hannah Arendt avait sauvé Clara du désespoir de la mort de celles qu’elle aimait et du désespoir d’une société de marges et d’exclusions, d’une société où la parole des parias étaient encore trop souvent largement ignorée.  Ce qu’aimait Clara dans l’oeuvre d’Hannah Arendt c’était le génie de la pensée et des langues qui abritaient cet immense fleuve de pensée. Comment pourrais-je  parler d’Hannah Arendt  sans parler l’anglais, l’allemand et le grec sans avoir lu Platon, Aristote, Sophocle, Hérodote, Héraclite, Heidegger, Nietzsche, Marx, Jasper, Kierkegaard, Kant, Locke, Hobbes, Lazare et tant et tant d’autres ? Hannah était une femme de mots et de livres. La seule chose qui l’intéressait au monde c’était de penser. Et en cela, Clara lui faisait écho. Depuis toute petite Clara pensait. Elle le savait. C’était inscrit dans les cernes de ses yeux, dans ses migraines trop fréquentes, dans son regard solitaire mais aussi dans ses enthousiasmes féconds qui donnaient à sa bouche tant de sourires et de rires.

 

Clara aimait lire Hannah parce qu’elle  interrogeait le monde et dépassait la solitude de penser seule, ce que Hannah appelait la pensée dialogique. Hannah posait des questions. Sans cesse. Sur la culture, sur le mensonge, sur la violence dans la politique, sur sa judéité et celle des autres, sur l’amour, sur l’amitié, sur la justice, sur la volonté, sur la réconciliation et le pardon, sur le mal celui si radical des nazis, sur celui de tous les totalitarismes, sur Eichmann, sur les philosophes, Jaspers, Heidegger, sur les poètes, sur Rainer Maria Rilke, sur son ami Walter Benjamin, sur ses deux maris, le second, dont elle fut si amoureuse, parce qu’elle l’aimait et qu’il reconnaissait son identité d’intellectuelle, compagnon de ses engagements de vie : l’écriture et la politique.  Elle écrivait du lieu de ses poèmes et de ses ombres. Elle écrivait ses exils, les géographiques et ceux de l’âme. Clara comme Hannah se sentait en exil d’elle-même. Un exil qui venait de l’enfance. Clara l’enfant silencieuse, Hannah, l’enfant de silence et déjà de questions. Il fallait comprendre. Il fallait penser pour prendre racine dans ce monde si affolant des adultes puis des autres qui inventaient cette politique qui toujours avait passionnée Hannah comme Clara ; la politique lieu de rencontre des humains dans l’histoire des générations sans cesse inventée, de ce pluriel sans cesse recrée à partir de la singularité de chacun. Clara, Hannah, deux femmes cherchant à comprendre, à défendre le monde des parias contre celui des parvenus.  Hannah avait été longtemps apatride, sans lieu pour penser, et donner la parole aux parias, lui était essentiel. Essentiel aussi, leur donner l’accès à la pensée pour que jamais le Mal radical ne revienne, donner la parole aux parias, leur donner l’accès à la pensée pour que s’installe une vraie démocratie, celle qui dirait un non définitif au totalitarisme qui tuait la singularité et le pluriel, qui engendrait le « tous pareils », la toute-puissance du pouvoir. Comprendre. Prendre racine dans la profondeur de l’humain. Comprendre pour dénoncer ceux qui un jour dirent que les hommes, les juifs mais d’autres aussi pouvaient être superflus. Hannah écrivait, Clara lisait, Hannah et Clara s’engageaient dans ce monde de vies, d’existence et de pensée. Deux femmes qui refusaient les chemins de l’injustice. Deux femmes qui lisaient passionnément, deux femmes qui cherchaient jusqu’à l’épuisement, deux femmes qui aimaient le murmure du vent et les plaines labourées par leurs pensées incessantes. Deux femmes complexes, dans le paradoxe du non manichéen et du pluriel, deux femmes qui défendaient et croyaient aux concepts de liberté, d’égalité, de fraternité. Clara disait adelphité parce que ce mot recouvrait de l’harmonie entre les hommes et les femmes. Hannah disait que le UN de chacun n’existait qu’à partir du pluriel des autres ; Hannah disait que chacun était un QUI ne pouvant se révéler que dans le réseau des autres humains, que dans la cité ; c’était pour cette raison même que Clara aimait la vie associative qui toujours faisait réseau pour les uns et pour les autres, tissu social garant de démocratie en était convaincue Clara. De démocratie et d’existence.

 

Ainsi Clara était engagée dans le Réseau Education Sans Frontières parce qu’il disait non à ce qui pouvait être une nouveau Vichy, de nouveaux centres de rétentions,  des exclusions inhumaines, des vérifications de papiers, un quota scandaleux à respecter, le non respect des droits de l’homme enfin.

 

Ainsi dans son travail de formatrice d’ateliers de lecture qu’elle animait depuis des années,  Clara laissait une large place au travail citoyen de tous qui aidait à constituer l’identité de chacun. C’était sa foi et celle d’Hannah Arendt. L’être humain existait à partir de la cité et voilà pourquoi pensaient ces deux femmes l’exclusion était un crime. Exclure de la cité sous toutes formes d’exclusion c’était priver de parole celui ou celle qu’on excluait et priver de parole c’était priver d’action, c’était priver d’être, c’était priver de récit, celui-là même qui rendait possible de supporter tout chagrin.

 

Ainsi Clara luttait auprès des hommes pour la prise en compte des difficultés spécifiques des femmes et de leurs droits à  les défendre.

 

Ainsi Clara luttait contre tout ce qui faisait exclusion  en travaillant, en lisant, en écrivant, en militant, en parlant, en marchant dans sa ville.

 

Hannah aimait les récits et Clara aussi. La lecture, les livres étaient des récits, Les Milles et une nuits de leurs jours et de leurs vies, Les milles et une nuits qui les tenaient en vie dans le suspens de leur temps et de leur mémoire, dans le souffle de ce qui se renouvelle sans cesse : la promesse tenue à l’autre de continuer malgré l’oubli. Et ce depuis l’antiquité.

 

Clara connaissait  peu les textes antiques mais Hannah ne connaissait que  ceux là. Son texte saignait de langue grecque. C’était beau à lire, cette fente du texte dont s’échappait la langue grecque, comme un fleuve de vie d’une blessure qui aurait pu tuer Hannah, la femme blessée d’être femme, blessée de son enfance quand son père syphilitique mourut, Hannah, la juive blessée qui dut s’exiler,  Hannah la juive qui du découvrir la Shoah dans un après-guerre de paroles terribles si terribles qu’elles parurent incroyables à Hannah, à Flora, la mère de Clara. De l’impossible à croire et l’humanité s’écroule dans le néant. Oui, ça avait eu lieu, le Mal radical, celui qu’on ne pouvait pardonner, celui qui rendait impossible toute réconciliation, tout partage. La Shoah ou l’impossible des hommes, Hannah dont la langue maternelle l’allemand fut une souffrance à laquelle elle ne voulut jamais renoncer. Alors, elle apprit l’anglais, se fit traduire en français, inventa un compromis avec le grec, splendeur des anciens qui la pansa, lui redonna vie. C’était possible de vivre avec Sophocle, Hérodote, c’était possible de vivre avec la polis comme référence de pensée, c’était possible de continuer avec la nécessité retrouvée de la cité. C’était possible de vivre dans la citoyenneté parce que la politique c’était le pluriel du monde et le respect du singulier de chacun. Hannah et Clara par la politique vivaient leur engagement de femmes debout, par leur paradoxe, elles luttaient contre une pensée totalisante et toute puissante. Elles étaient singulières quand le pluriel mettait fin à la toute puissance de la solitude. Les livres étaient un immense pluriel et c’est pour cela pensaient-elles toutes deux que la pensée de tous et de chacun devaient être par la culture. Mais Hannah était limpide et exigeante sur ce point. Rien n’était pire que de ne pas penser car ne pas penser laissait place à l’obéissance servile et obtuse, telle celle d’un Eichmann, d’un n’importe qui robotisé à l’extrême où les ordres envahissaient le cerveau vide. Mais tout aussi immensément terrible était un cerveau plein de pensées solitaires, qui ne seraient pas confrontées au pluriel des autres, un cerveau dialogique dans la toute puissance de la tour d’ivoire, dans le piège du renard Heidegger qui le menait à trahir ses amis juifs. Le bout du chemin. Le bout du désastre et de la honte.  Heidegger l’amant était le paradoxe d’Hannah quand le rapport Maître, élève signifiait l’impossible du désarroi de la femme. Toujours la femme. Quand la femme souffrait. Quand Hannah et Clara pensaient et pansaient leur solitude. Changer de ligne. Lire. Tourner la page.

 

Faire jaillir les étincelles quand Hannah comparait splendidement le surgissement de la pensée à l’étincelle de deux pierres à feu. La pensée ne pouvait que surgir, elle ne s’élaborait pas, elle ne se démontrait pas. Si, sans doute, elle s’élaborait car Hannah Harendt était une femme rigoureuse mais elle s’élaborait dans un second temps. Après le surgissement, l’étoile filante dans les ténèbres de la solitude , après l’étincelle. La pensée alors pouvait advenir dans  une élaboration sans violence. La logique était violente. Combien Clara suivait Hannah sur ce chemin là. Clara détestait les gens qui démontraient les choses. Elles les fuyait, elle les craignait parce qu’ils dévidaient leur vie de leurs affects. Elle savait que même les sciences les plus exactes laissaient une place nécessaire au célèbre Euréka ! La pensée ne pouvait être qu’un Euréka même si le fleuve souterrain coulait lentement avant et après l’élan. La pensée humaine pour être belle et vivante devait être lente et puissante mais jamais violente. Et Clara aimait Hannah pour cela. Sa douce lenteur, ses répétitions et puis soudain elle disait ce qu’il fallait dire : les totalitarismes à dénoncer, la complexité du sionisme, les interprétations des antisémitismes, l’histoire, le travail, le questionnement sur Marx, le danger de l’acosmisme, la philosophie de l’étant, la philosophie politique, le risque politique des états-nations, les démocraties en danger. Elle  pensait, elle pensait, n’arrêtait pas, elle marchait dans l’espace du monde qui tournait, qui vivait, qui cherchait. Hannah était une chercheuse d’or,  l’or de ce qui serait le  meilleur des hommes, la foi dans leur pluriel si le pire n’existait pas.

 

Le génocide. Pour Clara, un être sa grand-mère. Pour Hannah, une longue, très longue pensée, après avoir échappé de justesse au nazisme et au camp de rétention dont elle put s’échapper à temps.

 

Il était une fois des juifs indécis qui ne savaient s’ils voulaient être assimilés ou non.

 

Il  était une fois des juifs dont la conscience politique était trop rare, dans une histoire « sans politique »

 

Leur solitude. Toujours de la solitude. Alors Hannah racontait, contait même la politique.

 

Il était une fois l’affaire Dreyfus.

 

Il était une fois Panama.

 

 Il était une fois, la IIIe république. Il était une fois l’état-nation et  l’expansionnisme, le pouvoir et la bourgeoisie.

 

Il était une fois la foule.

 

 Il était une fois l’impérialisme, ses investissements et l’accumulation des pouvoirs. La perte du lien humain et soudain le racisme. Non ! Pas soudain. Dans la lenteur des siècles. Gobineau.Le cancer. La bête immonde. Le chômage. Le fascisme. La montée d’Hitler. L’impensable. Le Mal radical .

 

 Enumérer pour dire l’impossible phrase humaine. Quand ’humanité avait perdu ses liens, Quand la phrase avait perdu son verbe, quand les pierres à feu avaient perdu leur étincelle. La coupure d’avec l’humain. Le désastre dans l’humanité. Quand l’horreur se faisait génocide ou le contraire. Les contraires étaient brisés. Restait le rien qui chavire celui qui reste. Restait la tragédie. Non pas celle de Sophocle qui disait l’histoire des hommes. Celle d’Hitler qui la détruisait.

 

Mais Hannah reconstruisait et écrivait La condition de l’homme moderne. Le livre d’Hannah que Clara avait préféré. Qu’inventait l’homme pour ne pas tomber dans l’impensable du totalitarisme ?  Il était  alors une fois, le travail, la création, la pensée, l’action. La nécessaire politique pour s’y retrouver citoyens et non plus opprimés ou parias. Il était une fois, la promesse, le recommencement, la naissance. Clara avait trois enfants et avait connu ce miracle de liberté par trois fois. Clara pouvait continuer malgré la détresse du monde parce qu’elle avait à transmettre ce même monde dans le mouvement de ses engagements, dans le mouvement de l’imprévisible de sa vie, dans le malentendu d’exister et d’aimer. Dans le malentendu d’insister pour le meilleur, elle femme existante, elle femme insistante, elle femme résistante, elle femme obstinée.

 

Clara lisait Hannah avec son intelligence, avec son âme, avec son corps trop souvent fatigué et parfois Clara ne comprenait plus Hannah. Alors, elle refermait le livre mais le lendemain, elle le reprenait. Dans le temps alterné du livre qui se fermait  et qui s’ouvrait, Clara continuait sa lecture et sa vie. Son amitié avec Hannah l’intelligente, la déterminée à être, la soutenait, l’emportait dans l’Histoire, la solidifiait, la consolidait, elle la fragile. Parfois, Clara ralentissait son engagement dans la lecture d’Hannah ; elle hésitait. Clara savait être une femme hésitante. Une femme pensive au dessus d’une vérité vacillante. Quand elle lisait Eichmann à Jérusalem, elle lisait avec une lenteur extrême. Elle n’était pas suffisamment historienne pour valider ou invalider la thèse de la coopération des Conseils juifs à la déportation. Clara ne savait pas et la page devenait voile noir de désespérance car Clara, femme désespérée pouvait imaginer que cela fut possible, un tel effondrement moral. Elle ne jugerait pas. Elle pleurerait. Comme Hannah qui elle aussi était désespérée, mais d’un désespoir qui ne pouvait se dire. Clara lisant ce livre sur Eichmann percevait une immense rigueur qui semblait contenir ce désespoir. S’il n’était pas contenu Hannah en mourrait. Alors, s’inscrivirent sur les pages du livre les mots pour dire un regard impitoyable sur la réalité psychique d’Eichmann et de quelques autres Eichmann qui s’ignoraient, des Eichmann potentiels à force d’obéissance à la loi, au  règlement, au texte. Et Clara, décidément désespérée connaissait de telles personnes « appliquées ». « On nous le demande ». On nous le demande l’absurde et le quantifiable. Cette description de la banalité du mal la terrifiait, la glaçait et c’est pour cette raison là qu’elle lisait si lentement ce livre là. Elle lirait toute roide mais elle le lirait jusqu’au bout du chemin noir qu’il traçait. Et Clara savait sa nécessité à elle, de professionnelle obstinée. Elle continuerait envers et contre toutes les difficultés rencontrées ses ateliers de lectures qui bousculaient la rigidité  potentielle des textes et qui d’une certaine façon lente introduisait la subversion dans la lecture et ralentissaient l’obéissance au texte. Si on est pas sûr de ce que dit un texte, on va plus doucement, on interroge sa propre histoire et même peut-être ses propres pulsions. Bien sûr Clara introduirait ce désordre et cette subversion en douceur car l’introduire violemment serait tomber dans le même excès qu’une rigueur à la lettre. Pour Clara, lire était un acte doux qui se réalisait dans la banalité du Bien des Justes, dans un vivre ensemble qui ne cesserait jamais. Robinson Crusoé est une métaphore splendide de la solitude mais tout au bout de cette métaphore, à portée de main de Robinson, on rencontrait Vendredi qui écrivait le pluriel de Robinson à partir duquel il s’écrivait UN, à partir duquel il ne cesserait pas de parler avec un autre qui lui permettrait de rester humain, Homme à con-naître

 

Con-naissance, naissance avec Connaissance. Clara aimait Hannah qui la guidait dans ce chemin là de l’existence. Freud avait aidé Clara dans tout ce qui faisait insistance à sa vie, Gandhi et Martin Luther King avait aidé à Clara dans tout ce qui faisait résistance civile à sa vie, une longue liste d’écrivaines femmes  avaient aidée Clara à s’affirmer  dans l’élaboration de la sororité mais Hannah l’avait aidé à naître dans son engagement politique. Clara restait définitivement à gauche de l’Hémicycle mais elle resterait toujours et principalement  attentive à la superfluité, au pluralisme, à la singularité de chacun et surtout aux parias, à leur parole. Clara avait choisi l’acte de lire et celui d’écrire pour combattre.

 

C’est pour cela que mon engagement à Empan reste si fidèle. Chaque main est empreinte unique mais si nous tous hommes et femmes de bonne volonté, nous tous si différents nous  nous donnions la main alors...

 

Mais Clara savait que la beauté du monde ne pouvait se loger ailleurs que dans cet indicible point de suspension. Alors Clara continuait sa lecture d’Hannah Arendt.

 

Il lui faudrait lire Kant pour comprendre Juger, l’oeuvre en suspens de la mort d’Hannah, sa dernière feuille sur sa machine à écrire ;  malgré tout Clara a pressenti dans cette lecture là ce qu’elle avait en elle depuis toujours : le rêve d’une nécessaire communicabilité entre les hommes pour qu’advienne une nécessaire citoyenneté, une nécessaire responsabilité, une nécessaire fraternité ; et surtout un nécessaire amour, un nécessaire lien entre les hommes et les femmes. Clara lirait encore, la thèse d’Hannah  Le concept d’amour chez Augustin

 

Et c’est pour tout cela que Clara  une juive laïque et lectrice et écrivaine aimait Hannah, une juive laïque et lectrice et écrivaine. Clara si pensive aimait Hannah la penseuse La pensée d’Hannah Arendt pansait Clara de sa souffrance du monde et grâce à elle, elle pouvait continuer parce qu’elle pouvait mettre du sens sur les blessures du monde et même sur la Shoah. Un tout petit peu de sens. Et même sur d’autres génocides. Chaque génocide commençait par la volonté d’un seul de tuer l

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Published by Marie-José Annenkov - dans femmes
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