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28 juillet 2011 4 28 /07 /juillet /2011 16:45

Clara, femme aux milles prénoms. Ceux des personnages des livres qu’elle lisait. Aujourd’hui celui de Clémence ; A propos de Clémence. De Claire ETCHERELLI. (N°14)

 

Danse la vie de Clara, danse la vie de Clémence. A propos de Clémence. , A propos de Clémence que Clara a eu tant de plaisir à relire, un jour d’hiver, devant sa cheminée. Se souvenir d’un livre c’est aussi se souvenir du lieu où on l’a lu, de la robe qu’on portait ce jour là, de la position du corps et du décor. Clara lisait, Clara se laisser bercer pas ses questions. Lire c’est se questionner.

 

Bris et débris. Une apparence. Qui la connaît ? S’appelle-t-elle Gabrielle ou Clémence ? A qui parle-t-elle ? A Simon ou à Villaderda ? Qui l’entend ? Anna ou Elloy ? Réalité ou fiction ? Fiction romanesque ou théâtre ? Qui est l’acteur ?  Qui est le spectateur et qui est le lecteur ? Une seule certitude : il s’agit d’une histoire d’amour. Une histoire de confiance dans les confidences de Clémence, la douce, la patiente. Clémence, aujourd’hui présente. Autrefois, son passé, un instant d’océan, sa mère qui buvait. Clémence est fatiguée  de ces propos qu’on tient et qu’on ne retient jamais, de ces propos volés qui s’envolent et nous dérobent à nous-même. Clémence vit l’exil à elle-même, cachée derrière son apparence, elle reste invisible à tous . Comme moi, pense Clara.


La lecture est un fabuleux « comme moi » ; c’est de ce « comme moi » que jaillit la parole insistante du lecteur, parole possible à recueillir... dans le temps de l’amitié ou du soin, dans le temps de l’écriture et de la thérapeutique, dans le temps de la culture comme en témoigne le passionnant travail de l’association  ACERMA , qui propose  une vie culturelle et associative à tous ceux là qui ont fait le choix existentiel de renoncer à leur addiction et leur permet ainsi de se stabiliser en tissant des liens sociaux, en retrouvant un temps qui n’est plus celui de leur désastre antérieur, en créant enfin  dans le partage de tous et dans la cité.

(N°14) Clara les avait tous rencontrés un soir d’été sur le Nautilus, péniche au bord de la Seine. Elle n’avait pas rencontré Véronique Thépot mais elle avait rencontré le Président Eric Hispard et elle gardait de ce moment là un souvenir de douceur qui disait une éthique partagée, là sur une péniche du bord de Seine, lors d’une représentation du spectacle Gare aux lunes. Quel passionnant alphabet que le leur avait pensé Clara en regardant cette étonnant théâtre de vie, de douleur mais aussi d’espoir par la reconstruction de tous avec tous.  Un alphabet pas comme les autres que celui de Gare aux lunes récité ou plutôt jouer dans le soleil couchant sur la passerelle du pont des arts ! Clara tournait le dos au 3 du quai Malaquais. L’air était doux, le ciel de Paris resplendissait de lumière. Clara restait là, immobile à contempler les bateaux-mouches. Mais de cette soirée d’été ce qu’elle a retenu c’est le mouvement des mots sur l’eau tandis que la péniche tanguait et que les acteurs parfois en riant trébuchaient sur la scène instable. Dans un décor simple, ils jouaient sobrement l’impossible sobriété. Ils chantaient, dansaient, racontaient ce que d’autres avaient vécu, avaient vaincu, ce que d’autres avaient écrit, ce que je réécrivais avec mes lettres, avec mes mots.

 

Voies A à Z

 

A             Applaudis ! Ateliers d’écriture, accalmie dans l’angoisse, arabesque des généalogies qui de branches en branches, de générations en générations reproduisent la souffrance.

B         Baisers bleus, bouteilles brisées, bouteilles rangées, bouteilles dont on ne veut plus. Bienvenue sur le bateau. Bonjour !

C         Coup de chapeau à cette création qui jamais ne chavire, qui dit non au comptoir, non au chaos, qui dit oui à la vie.

D         Dit du destin qui dicte le désir. Doux désir d’aimer, dur désir d’exister. Debout.

E            Ecriture –embellie. Ecriture-évasion. Ils s’enlacent et l’enfer s’évanouit.

F          Flots de leurs fantasmes en fuite. Failles, fêlures, folies.

G         Gare aux lunes. Gestation

H            Hasard ? Hier, la honte houleuse, l’horloge du malheur, histoire des heures huileuses.

I             Impossible inventaire de l’imaginaire. Inconscient indéchiffrable, indéfrichable inconscient qui se rit définitivement de l’infinitif.

            Dans le ciel irisé de leurs pages, ils t’invitent à danser.

J           La java des mots de toutes les couleurs, la java des jours, la java des toujours.

K         Près du kiosque, le k attend la maman kangourou et mange un kiwi.

L          Lis Gare aux lunes. Tu découvriras les lagunes pleine de lichens, tes larmes légères couleront entre les lettres.

M        Gare aux lunes, un spectacle dans lequel les mots matent la mort, liment le malheur. Des mots- mélodies qui disent la vie comme elle se mesure.

N         Gare aux lunes. Tu ne te noies plus dans ta nuit nacrée, dans ta nuit nouée, dans ta nuit na tale, dans ta nuit foetale.

O         Tu oublies tes ombres qui t’obsèdent.

P         Péniche des prouesses anonymes, des pages pudiques. Poésie des paroles, des paso doble et des paraboles.

Q         Quais Malaquais, embarque, questionne !

R            Regarde les reconstruire et rêver. Le temps de la rime ils oublient le pire ; avec un sourire, ils donnent à lire le ressac. Ils en rient et reprennent la route.

S          Le spectacle est fini. Sur la scène bientôt le silence. Un solfège encore

T        Tango pour clore ce patient travail, ce travail de patients et de thérapeutes, tous travaillés par l’écriture. Travail de l’inconscient de ceux qui ne veulent plus se taire ou se terrer ; terrible terre qui toujours tourne, alors qu’à tous les temps, tous nous conjuguons les verbes téter et tanguer.

U        Utrillo, toi qui rêvait tant d’écrire, tu aurais délaissé le Lapin Agile pour  le Nautilus

V        Valeur inestimable à cela. Chacun sa valise, son voyage, sa vérité. Mais dans le charivari de la vie, les valises se mélangent, les voyageurs se croisent, les vérités se brisent, le monde s’inverse et vice versa...En vrac les vies se voilent, se dévoilent, se volent ou s’envolent. Ivres de vivre de rive en rive.

WX    Le X joue du saxo dans un wagon de la Gare aux lunes, des yeux couleurs d’espoir t’appellent. Vas-y

Z        Zoé, belle comme un zest sourit aux lunes imprévues.

 

Et Clara se souvenait. Sylvie sa soeur chérie était encore en vie cet été là et lui avait prêté en riant ses boucles d’oreilles en croissant de lune... Coeur serré, coeur à panser, coeur endeuillé à tout jamais. Immense chagrin. Gare aux lunes !

 

Clara était rentrée de cette soirée dans un compartiment buveurs. Son sac à dos était chargé de livres dont lisant les titres, elle se souvenait de ses lectures émues par tant de détresse. (N°15)

 

Elle était partie de La gare aux lunes dans un drôle de train, ni corail, ni express, ni rapide pas même omnibus, une sorte de tortillard. Les wagons métallisaient scintillaient de leurs reflets oranges et les vitres poussiéreuses se craquelaient de fines bulles de pluie. Dans le petit matin bleu, le train quittait la nuit. Clara laissait aller librement ses pensées sur sa soirée et sur les livres qu’accueillait son sac à dos.

 

Claude PIEPLU et Hélène  LAPIOWER jouaient un merveilleux texte de Marie LABERGE, « L’homme gris ». Un texte dense, qui frappait, frappait. Des mots, rien que des mots, des bleus rien que des bleus, du gris rien que du gris qui  dans le mouvement de sa lecture enfermait Clara dans la violence et l’alcool mal maîtrisé. elle se souvenait d’une des gouvernantes de la pension où elle avait passé les années de sa petite enfance. Madame Rod, elle s’appelait. Madame Rod, la femme aux deux visages, pouvant être très gentille « à jeun » mais très dure sous l’emprise de l’alcool. Sa sévérité effrayait la jeune enfant qu’était Clara. Que des mots, pas de coups, des mots bleus à l’âme, des mots chagrin d’enfants, des mots injustice, des mots sombres, des mots oppressants, des mots-larmes, des mots terribles, des mots vexants, des mots cinglants, des mots poignants. C’était hier, c’est ce soir dans ce compartiment buveurs. Les mots de madame Rod. Les livres qui les recouvraient.

 

Dans ce compartiment, Clara se souvenait de son enfance quand, même avant la pension, de 4 à 6 ans, elle avait était confiée à des parents nourriciers, Madame Suzanne et Monsieur Jacques, comme on les appelait dans le quartier. Madame Suzanne buvait beaucoup, trop, et elle en était morte. Monsieur Jacques supportait l’alcool mais buvait et enchaînait volontiers les pastis avec le facteur ou tout autre passant. Et puis, il y avait aussi l’épicier qui battait sa femme, le mari de la concierge qui la battait également et le fils de la concierge qui avait un grand bar dans son appartement. Je savais que l’alcool avait imprégné mon enfance, plus ou moins violemment mais avec régularité, en toile de fond. Cela faisait souvenir dans ce compartiment buveurs. Des buveurs de romans, pas comme ceux de  ses jeunes années mais des buveurs. Clara le savait par le long cheminement qui fut le sien dans l’espace de la lecture, les livres sont posés sur les  seuls rayons de l’enfance, bibliothèque dont on a oublié les titres, dont on n’en veut surtout rien savoir quand ils font mal. Quand les livres véhiculent les fantasmes de l’enfance la bibliothèque se fait immense et les sacs à dos se remplissent comme celui de Clara  ce soir dans lequel s’emmêlaient des livres sans âge, des livres savoir, des livres sur le boire... J’étais si petite, si fragile. Distraitement Clara regardait défiler le paysage, elle admirait le givre sur la campagne dénudée tellement anonyme, tellement splendide d’indifférence et elle pensait à Julien Gracq le maître des paysages, ses mots comme de la terre, ses mots comme les maisons accrochés aux collines, ses mots qui disaient la  Meuse dans  Un balcon en forêt, Clara pensait à l’aspirant Grange qui par la fenêtre embuée suit les détours de la rivière au pied des vallons, dans les détours de la route.  Ses pensées glissaient, ses paupières s’alourdissaient sur son enfance trop présente encore, se perdaient les unes dans les autres, son regard mi-clos abritaient les livres qu’elle connaissait tant et qu’elle avait aimés. Des heures et des heures de récits. Récits de vies, récits d’ivresse. La fatigue imprégnait son corps raidi par une position inconfortable. Une douleur familière quadrillait sa nuque épaisse comme de la poix. D de douleurs. D de délits

 

« Délits de cuite », recueil de nouvelles. Histoires de bistrots, d’errance. Du temps qui anéantit l’autre, l’ivrogne. Histoires d’ivrognes anéantit. Humour et néant, morts violentes, violentes vies. Folies au quotidien.

 

Quotidien , le vin quotidien. Celui de BUKOWSKI lorsqu’il écrit Les mémoires d’un pas grand-chose », les mémoires d’un paumé dont le seul idéal est d’être un dur. Pour y parvenir, il boit, il cogne, il cogne, il boit. Univers lugubre de BUKOWSKI. Saouleries et enfer.

 

« Enfer et compagnie ».J-FJOSSELIN raconte dans le silence de mort d’un bar chic la rencontre d’un homme et d’une femme inconnus l’un à l’autre et qui soir après soir, d’ivresse en ivresse, vont se révéler l’un à l’autre.  Clara avait trouvé ce livre très beau.

 

Un couple encore, celui de Trois chambres à Manatthan raconté par Simenon. Clara s’était attaché à ce couple dont la solitude était en clair-obscur. Et Clara associe  avec un petit livre qui se glisse entre les autres et qui a pour titre justement  «Clair-obscur » de Pierre Chavardes. Il a fauché le présent, refoulé le passé, il a fait repousser l’avenir, il a renoncé l’alcool et a choisi la création sobre. Clara avait aimé ce livre qui était le récit d’une lutte.

 

A côté de livre, au coeur de son sac à dos, se trouvait celui de Bohumil  Hrabal qui lui, glissait d’ivresses en noces dans son roman étonnant « Les noces dans la maison ». Ce qu’avait aimé Clara dans ce roman, c’était cette ivresse de l’écriture qui coulait dans cinq cents pages ou le Je s’avérait impossible. Une bruyante solitude en vérité mais quel talent ! Un dur à cuir ce Hrabal...

 

Etait-ce le mot solitude qui venait griffer Clara, mais la voilà qui pensait à cet autre là Paul Auster qui dans son roman Moon Palace dérivait dans une écriture bleue parfaite où les mots se dissolvaient et se recomposaient, inventant la solitude de tous et de chacun.

 

Le train roulait et se déroulait tel une longue chenille orange et grise. Au fond de son sac, Clara apercevait encore le roman de William Styron, Face aux ténèbres qui était le récit d’une dépression consécutive à l’arrêt brusque de l’alcool, ami de toujours qui se dérobait et  trahissait, qui laissait seul dans l’arène  et Clara associait sur le livre Healy « L’arène », qui relatait une étonnante aventure aux pays des zonards, des clodos, des paumés, des poivrots.

 

Clara s’arrêtait sur celui qu’elle préférait entre tous dans ce compartiment buveurs : Malcom Lowry. « Ultra marine », « Sous le volcan », « sombre comme la tombe où repose mon ami ».

 

Clara somnolait maintenant mais son regard s’arrêtait encore sur l’ouvrage de Michèle Monjauze « La problématique alcoolique. » Naufrages et sauvetages multiples. Ivresse et multiples théorie de l’alcoolisme.

 

Clara avait lu ces livres dans le temps de leurs titubantes identités, naufragés et sauveteurs, écrivains et lecteurs, buveurs d’absinthes et semeurs de rimes. Clara , dans son étrange compartiment buveurs plongeait dans le sommeil avec une dernière pensée pour Le Petit  Prince sur sa planète avec le buveur qui buvait parce qu’il culpabilisait et qui culpabilisait parce qu’il buvait.


 L’ ACERMA c’était aussi Les cahiers du détour. J’avais posé là, de l'autre côté du regard, dans ce premier numéro, mon regard puis je m’en étais allée :

 

LITANIE POUR UN REGARD

 

clair, regard blême, regard blond, regard noir, regard de braise, regard à tout dire, regard à tout taire, regard amer, regard de fer, regard d'acier, regard perçant, regard crémeux, regard laiteux , regard dédaigneux, regard  hargneux, regard  cireux, regard  peureux, regard vitreux, regard noué, regard troué.

 

De l'autre côté du regard, tu m'attends.

 

Regard perdu, regard éperdu, regard gris tu es pris, regard épris, regard de femme, regard de flamme, regard de l'âme, regarde moi, regard disparu, regard hagard, regard égaré, regard blessé, regard aveugle, regard éteint, regard incertain, regard blasé, regard myope,  j'ai oublié mes lunettes, gare à mon regard, , regard violent, regard passionné, regard sournois, regard distrait, regard fixe, regard triste, regard fuyant,  regard indulgent, regard caressant, regard songeur, regard enjôleur, regard séducteur, regard  stupide, regard intrépide, regard ahuri, regard imbécile, regard bête, regard crétin, regard à fuir, regard fougueux, regard amoureux, regard heureux, regard bleu, regard fatal, regard infernal, regard matinal, regard vivant, regard salé, regard sucré, regard d'épices, regard cannelle, regard dentelle, regard ritournelle, regard mouillé, regard lascif, regard voluptueux, regard de nuit, regard mystérieux, regard secret, regard discret, regard vague, regard léger, regard lourd, regard brisé, regard frisé, regard irisé, regard épuisé, regard tassé, regard cassé, regard honteux, regard éhonté, regard effronté, regard flétri,regard fané, regard vieilli, regard cerné, regard profond,  regard tout rond, regard subtil, regard stupéfait, regard crédule, regard insolent, regard dolent, regard autoritaire, regard volontaire, regard intelligent, regard solitaire,regard sceptique, regard gentil, regard tourmenté, regard lessivé, regard chagriné,  regard métallisé, regard coriace, regard perspicace, regard efficace, regard fugace, regard futé, regard  félin,  regard malin, regard coquin, regard taquin, regard malicieux, regard diabolique, regard gourmand, regard tout blanc, regard entêté, regard hébété, regard paresseux, regard rêveur, regard douloureux, regard traqué, regard pitoyable,  regard lamentable, regard détestable, regard penaud, regard peinard, regard jovial, regard convivial, regard amical, regard fraternel, regard éternel regard admiratif, regard contemplatif, regard respectueux, regard sombre, regard d'outre-tombe, regard, déchiré, regard déchirant, regard émouvant, regard délirant,  regard différent , regard magique, regard tragique, regard désespérant, regard émouvant,, regard tragique, regard désespéré, regard découragé, regard paniqué, regard chaviré, regard intérieur,regard moiré, regard pervers, regard à l'envers, regard méchant, regard fou, regard flou, partout, regard de haine, regard terrifiant, regard terrifié, regard cruel, regard furieux, regard courroucé, regard défensif, regard anxieux, regard sérieux, regard timide, regard émerveillé,regard étonné, regard calme, regard brouillon, regard brillant, regard vibrant, regard possession, regard d'extase, regard caché, regard donné, regard immobile, regard clos, regard inventé, regard clos, regard inventé, regard en couleur, regard du bonheur;regard ambré, regard ombré, regard nacré. Regard en partance.

 

MAIS

Quand dans un regard, je m'égare, je m'invente un miroir de reflets blonds et de soirs bleus, je m'invente une gare, un nouveau départ, et dans le noir, sans un regret, sans un regard, je disparais.

 

                   Ce texte était paru dans les Cahiers du détour. N°1, juin 1995

 

 

 

 


Cette même année, Clara avait été invitée au château de Cerisy

 

 

CERISY ; TRENTE ANS DE COLLOQUES ET DE RENCONTRES

BIBLIOTHEQUE MUNICIPALE DE CAEN

(Colloque de Cerisy. 80 pages)1983

 

 

 

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          Dans ce château, Clara avait vécu du 19 août au 29 août 1994 avec cinquante autres. Ils étaient  tous venus cet été là en Normandie, à Cerisy -La-Salle afin de participer au colloque "Le génie du lecteur". La décade écoulée, ses bagages bouclés, la page presque tournée, elle décidait, sans même savoir pourquoi d'emporter un dernier souvenir. Elle achetait un livre édité par la bibliothèque de Caen en 1983 : "Cerisy, trente ans de colloques et de rencontres."

 

          Treize heures de train l'attendaient, treize heures de solitude diluées dans la foule. Une gare. Une autre encore. De l'attente, de la poussière, des visages inconnus, indifférents. En cette fin d'été, la vie s'appelait "Cerisy-La-Salle". Alors que chaque tour de roue l'éloignait de la Normandie, déjà nostalgique, elle songeait à ce paysage si parfait qui l'avait enchantée, au château et à son histoire... Une longue et belle histoire, tressée de livres et d'événements au fil des jours d'amour, de luttes et de générosité. Le château de Cerisy, la passion d'un homme puis d'une famille toute entière et de leurs amis, qui de génération en génération se sont appliqués et s'appliquent encore à transmettre  l'humanisme du père fondateur : Paul Desjardins.

 

          L'histoire commençait avec cet homme, qui en 1906, fit l'acquisition de l'ancienne  abbaye de Pontigny, dans l'Yonne. Selon cette homme exceptionnel, épris de savoir, la culture devait se transmettre et se partager  dans un espace social de rencontres. Le savoir était une histoire de livres et de fraternité. Cela devint sa raison de vivre. Elève de l'Ecole Normale de la rue d'Ulm, agrégé de lettres mais surtout humaniste, il créa en 1891 une "école de liberté" qui devient en 1892 "Union pour l'action morale" et en 1905 "Union pour la vérité. En 1896, Paul DESJARDINS épouse Lilly SAVARY, future héritière du château de CERISY. Le temps des décades de Pontigny  commence. L'abbaye devient lieu d'échanges, de rencontres, lieu de colloque et ce, dix-sept ans durant. Le désir de Paul DESJARDINS est d'introduire dans un logis de saint-bernard les procédés libérateurs inventés par Socrate, remis en vigueur par Montaigne. De1922 à1939 se tiennent 59 décades pendant lesquels dix jours durant des intellectuels de toutes disciplines partagent leur quêtes, leur cheminement. Clara les imaginait ensemble, parlant, écrivant, créant dans une grande tolérance mutuelle. Il lui était nécessaire de les imaginer ainsi pour espérer. Ils s'appelaient Roger Martin Du Gard, André Gide, Paul Valéry, André Maurois. Elle les découvre, eux et tant d'autres encore, au fil des photos et des pages de son livre souvenir.

 

          En 1940, à la mort de Paul DESJARDINS, Anne Heurgon DESJARDIN, sa fille quitte Pontigny et reprend le château de Cerise alors à l'abandon. Elle lutte avec une persévérance qui durera toute sa vie pour  restaurer le château et continuer l'oeuvre de son père. La tradition de Cerisy sera la même que celle de Pontigny : organiser rencontre et colloques, impulser une vie intellectuelle grâce à des échanges féconds l'association des amis de Pontigny est crée. "Grâce à Malraux" mais aussi avec l'énergie de tous les amis de Pontigny, le château est classé monument historique. . Après la mort d'Anne, ses deux filles  Edith et Catherine reprennent avec la même persévérance  la tradition humaniste de leurs ancêtres. Maurice de Gandillac, Président de l'Association des amis de Pontigny et sa fille Catherine contribuent largement à l'accueil et au bon déroulement des colloques.

 

Aux décades de Pontigny succèdent et vivent les décades de Cerisy. A nouveau, Clara les imaginait : Queneau, Barthes, Claude Simon, Michel Butor, Ponge, Ionesco, Germaine Richier, Paule Thévenin. Que de noms  illustres et généreux au firmament de Cerisy ! Que de travaux, que de chercheurs dans toutes les disciplines ! Que d'hommes passionnés, épris de vérité ! Elle feuilletait  avec émotion, le livre de Cerisy, elle  parcourait les articles de Maurice de Gandillac, ceux d'Edith et de sa soeur Catherine. Elle les nommait par leur prénom emportée par une solidarité respectueuse. Elle lisait les coupures de journaux, admirait les photos, rêvait aux pierres de Cerisy. Elle savait que ce livre ne serait jamais comme les autres. Sur la page de garde, elle lisait trois dédicaces :

 

"En amitié, après une rencontre conviviale à Cerisy". Raymond Jean

"A l'animatrice de l'atelier de lectures au colloque "Le génie du lecteur" En toute amitié : Arlette Boulomié.

"Fidèlement" Maurice.

 

Maurice c'est Maurice de GANDILLAC. Quelques quatre vingt printemps. Président de l'Association des  amis de Pontigny depuis sa création, fabuleux joueur de ping-pong et de pétanque, philosophe érudit, homme chaleureux. Maurice, elle se souvient ...dans le Grenier, il lisait le premier chapitre de ses mémoires. Elle entend lisant, retrouvant des fragments de sa vie, évoquant sa toute jeune femme, la guerre, l'enfant à venir, l'Allemagne, ses rencontres à Pontigny puis à Cerisy. Clara revivait aussi les minutes de sa communication "Voix et regard du lecteur. Il est là, il parle, il lit, il cite, il remonte à l'antiquité, il revient au Moyen-âge, puis ils sont à nouveau dans cette fin de siècle, il leur fait redécouvrir les mythes et"les oratores", il murmure le secret du savoir qui circule, se transmet, se répète. Il se souvient de son maître de la rue d'ULM qui lui a enseigné comment il était possible de lire en « diagonale » "Le Capital" ; Il mêle harmonieusement  souvenirs et citations, théories et fictions et, dans le temps de sa conclusion il évoque le risque encouru par tout texte commenté : celui de se faner et de dériver. Il est fondamental dit-il de sauver la littéralité du texte, de sauvegarder la lettre de l'érosion de  l'esprit par trop volatil.

 

          A ce point Clara quittait Maurice qui lui était pourtant si cher. Il lui paraissait sage de sauvegarder la chronologie de ses notes ; le temps lui aussi est volatil.

 

          Arlette Boulomié ouvrit la décade avec une communication intitulée : "La lecture  créatrice ou le livre en devenir". Ce premier exposé introduisait avec clarté les principales questions qui seraient les leurs durant le colloque. Parmi elles, Clara a noté :

 

         - L'objet littéraire est-il ou n'est-il pas donné en lecture  ?

 

         - Peut-on parler d'une conquête du texte ? D'une invention du lecteur, Le texte est-il ou non un objet fixe à transformer ?

 

     Il est alors question du "sens tremblé" qui de communication en communication ébranlera leur décade les menant aux confins de l'étrange entre textique et fractale. Savante sublimation ? Brillantes spéculations ? Navrante mystifications ? De la passion sans aucun doute...

 

          Arlette  leur parle de R.Barthes, de Jean-Paul Sartre, de Freud, de Lévi-Strauss, d'Umberto Eco. Clara lit ses notes  et souligné thèse d'ECO selon laquelle, le lecteur doit interroger l'oeuvre et non ses propres pulsions.

 

 

          Clara revoie Arlette lisant son texte, vite,  presque trop vite, comme si tous ses noms prestigieux lui brûlaient la langue, l’entraînant comme un courant  marin à la dérive de son propre savoir, de sa quête, de son Graal. Notes et souvenirs s'emmêlent. Clara cueillait une multitude d'instants précieux vécus dans cette bibliothèque de Cerisy, si belle avec son plafond de poutres peintes, avec ses murs tapissés de livres reliés d'or, son estrade boisée mais surtout belle d’eux tous. Par leurs présences attentives, par le froissement de leurs feuilles, ils donnent vie au savoir, ils refusent l'immobile. Siècle après siècle, avec obstination, les hommes écrivent, lisent, transmettent, recueillent, cherchent, balbutient. Le temps d'une théorie, ils répondent au frôlement de la question, et comme dans une halte, il découvrent la caresse et l'apaisement ; ils partent ensuite vers de nouvelles pages.

 

          Dans le mouvement de mes livres et de ma vie, j’ai découvert Cerisy.

 

Clara avait vécu dans un château au coeur de la Normandie, elle avait lu, elle avait écouté, elle avait parlé, elle avait questionné, elle s’était promenée sur la plage, elle avait joué dans les vagues. Elle avait découvert une grande dune qu’elle avait descendu sur les fesses en riant.

 

Elle avait retrouvé son enfance et son attente, elle avait inventé l'instant enrichi de nouvelles amitiés. Clara avait nourri  la sève de ses recherches. L'un lui avait apporté une rime neuve "polir/pâlir", l'autre lui avait fait don d'une expression  "soubassement silencieux de la lecture". Elle avait découvert que la lecture pouvait être un jeu, une spéculation, quelle pouvait être modifiée par la subjectivité du lecteur, elle avait découvert un nouveau roman "L'hiver de Beauté" et avait rencontre son auteur, Christiane Baroche, elle avait découvert aussi Michel Picard. Clara avait fait le projet d'aller à Chambéry au festival du premier roman, avait posé pour une photo fractale, s’était enrichie d'une nouvelle métaphore dans les contours de Lampe d'Aladin, avait défendu ses opinions avec fermeté, avait interrogé avec conviction : pourquoi était-il nécessaire de trouver des chefs pour les oeuvres et quelle est donc la mélodie subversive qui depuis toujours court dans l'acte de lire ?

 

          Au coeur d'un désarroi doctrinal, au cours d'une lecture à cinquante tête, avec eux et grâce à eux, elle avait progressé.

 

          Quelques mots encore qui diront les soirées.

 

          Ensemble, dans  le grenier de Cerisy, ils avaient écouté Maurice de Gandillac, R.JEAN, M.TOURNIER, Maria-Luiza SPAZIANI, D.DE GASQUET lire contes et nouvelles, textes et poèmes..

 

          Ensemble, dans le grenier de Cerisy, ils avaient regardé "La lectrice" et "Les mémoires d'un tricheur. Ils avaient regardé aussi une cassette vidéo surprenant  avec talent Michel TOURNIER invité dans une école. Un auteur , des enfants, leur institutrice  Danielle Corre.

 

          Seule dans le grenier de Cerisy, j’ai animé un atelier de lectures émouvant et solennel.

 

Monsieur Brun a lu son journal non intime avec tant d'intimité que tous en fûmes émus, émus aussi ils le fûmes par Nathalie Kuperman lisant quelques pages d'un de ses manuscrits en cours d' écriture. Clara assise auprès d'elle, à l'écoute de son filet de voix, admirative devant son cahier d'écolier, sagement rempli et habité de ses incertitudes raturées.

 

La nuit suivant l'atelier, je ne dormis pas tant j’avais été délicieusement terrifiée.

 

          Et les vagues entre flux et reflux ont emporté Cerisy au large d'une fin de décade.

 

Clara reverrait-t-elle un jour ses amis de Cerisy ? Il lui restait des photos et des notes, des bibliographies et des adresses. Il lui restait le souvenir d'un château tellement plus beau que ceux des contes de son enfance , un château habité de livres, hantés par nous tous venus de partout, de Montauban et de Limoges, de Rome, de Florence, de Coutance, d'Helsinky, de Londres de Paris, de Caen, d'Oslo, de Rio de Janeiro et d'ailleurs, eux tous tellement vivant, épris de savoir et d'humanité, lui restait des images de la Normandie et la poésie  de Cerisy.

 

          Il était temps maintenant pour Clara de poser sur son étagère blanche, ce livre pas comme les autres, dédicacé par Raymond JEAN, Arlette BOULOMIE et Maurice de GANDILLAC, un livre qui, comme une lampe abritera longtemps encore, leur génie à tous, lecteurs de Cerisy.

 


L’écriture était un pari, sur mon identité. Un prénom venait taire une femme qui ne pouvait se dire.  Un prénom, Clara venait obturer un Je.  Cela ressemblait à la lecture. Lorsque quelqu’un lit, il n’habitait   plus son prénom, il habitai le personnage. La lecture est une sorte de dépossession de soi au profit d’un autre nommé différemment. La lecture était pure différence de soi dans le mouvement du « comme moi » du moins quand il s’agissait de romans. Quand il s’agissait d’essais ou de recherche, c’était alors une dépossession de la pensée qui se disait ainsi « voilà ce que j’aurai voulu écrire ». L’écriture comme la lecture est une distance  au texte intime, un mensonge fictif autorisé par tous. De l’altérité. Des livres au dire impossible, de l’indicible emmuré dans des livres. Mon lire, mon dire, mon mensonge, mes mensonges.

 

Clara était entrée dans le temps du silence, très jeune.  Monsieur Jacques, un voisin et puis la phrase se suspendait dans l’oubli.

 

Clara était entrée dans le temps du secret, très jeune. J’avais deux ans lorsque ma famille entra en mensonge : histoire du père dont on camoufle l’identité « pour mon bien » et la phrase se suspendait dans le temps de la mémoire.

 

A vingt ans Clara avait déjà lu intégralement « A la recherche du Temps perdu. »

 

Je continuais mon chemin à travers mes souvenirs et mes livres, dans le temps oblique,  avec mes lunettes aux verres épais et grossissants. Opticien de Combray, opticien d’Asnières, ma banlieue, mon enfance. Mes livres, ceux que Clara lit, ceux que j’écrivais étaient comme des verres grossissants qui m’aidaient à mieux me connaître et à marcher sans trébucher sur mes propres rochers, à la recherche de ma douleur perdue.

 

Clara avait grandi à Asnières et à Cormeilles-en- Parisis. Les livres qu’elle avait lus, tous ses livres partaient de là. Tous les chemins mènent à Rome mais tous partaient d’Asnières et de Cormeilles en Parisis.  Correspondance du train à Argenteuil à 17heures 45. Un dimanche sur deux.

 

Enfant, Clara lisait beaucoup. Le Club des 5, Alice détective, En famille, Sans famille, Oliver Twist,  David Copperfield ; Toujours des histoires d’enfants tristes. Comme elle. Le « comme » de la lecture fonctionnait déjà.  La lecture est un immense « comme ». Le comme de la métaphore de l’être. Le comme qui permet ou non d’occuper sa place de lecteur. Clara vivait depuis toujours dans ce « comme » . Le comme David Copperfield,  le comme Marcel Proust, le comme Simone de Beauvoir, le comme Marguerite Duras, le comme Hannah Arendt, le comme Perec, le comme tous les auteurs de ses Mille et un livres... Compagnons de vie mais si souvent compagnons de douleur et de solitude mais cette douleur là, cette solitude là ne se déclinaient pas toujours au présent. C’ était plutôt un capital hérité de l’enfance que Clara s’était appliquée à ne pas faire fructifier mais qui malgré tout avait fructifier. Elle se souvenait de ses lectures d’enfant, qu’« elle dévorait » pour s’absenter  de tout ce qui l’environnait et qui disait son enfance cachée. Cachée aux secrets. Celui qu’elle ne disait pas, celui qu’on ne lui avait pas dit. Et dans le battement de ces deux secrets, Clara avait cherché sa vie durant ce qui dans la lecture ouvrait ou obturait le dire du sujet. Du livre au dire et de dire au lire.

C’est « ce caché  retrouvé» de l’enfance qui l’avait intéressé dans le livre de Rémy Puyuelo lorsque Clara l’ avait lu  Clara avait lu.  J’avais écouté sa lecture puis je l’avais écrite sous sa dictée.


Héros de l'enfance,figures de la survie De Bécassine à Pinochio de Robinson Crusoé à Poil- de -Carotte.

auteur : Rémy Puyuelo

Editeur : ESF 1998

Collection : La vie de l'enfant.

 

Article publié dans La Journée de Psychiatrie. Privée N°7     

 

 

Le livre de la dormition.

 

 

LE BORD

 

Le livre dit l'énigme

elle dit l'abîme

Le livre dit c'est possible

elle dit le fleuve

Le livre dit âme ressuscitée

elle dit la dormition.

 

Enigme, abîme, possible,

 fleuve, âme ressuscitée, dormition.

 

A l'origine, le désordre, le chaos, l'incertain, le trébuchement, l'indicible, l'hésitation, le balbutiement, le frémissement, le vacillement, le manque, le trop plein mais surtout le trop.

 

A l'origine le temps,  le temps incertain, le temps à mille temps, celui qui fait emprise, celui qui colle, celui qui engloutit, anéantit, qui pulvérise, qui brise, le temps de la feuille blanche, " niche narcissique ".

 

                        Puis, ça s'organise, ça s'invente, ça se range, ça se classe, ça se date. C'est gagné ! C'est écrit ! C'est crée ! C'est un livre de Rémy Puyuelo. Là, commencent nos lectures, là commence la survie d'un livre. A nous lecteurs de réécrire le livre immobile, de tourner les pages, de noter, de souligner, d'encadrer, d'interroger, à nous de le représenter, de le démontrer. A nous de le lire, à nous d'inventer son âme... J'aime lire parce que lire c'est jouer et bouger. Du sens, un ordre me sont proposés. L'ordre du livre n'est  pas une chronologie. Les articles s'organisent autrement. C'est de la mémoire de R.P dont il s'agit et la mémoire et le temps chronologique ça n'a rien à voir. La mémoire c'est du désir, la mémoire c'est déjà l'avenir et toujours du présent. Avant le livre, avant l'écriture, avant la lecture, il y a le big bang de l'expérience, l'instant violent entre tous où on ne comprend rien ; enfant, nouvellement née, me voici le livre à la main, comme Bécassine, avec ce livre qui insiste, qui résiste, qui m'implique et me duplique, qui me calque et me décalque, ce livre qui me traque. Stop! Je craque ! Je m'y lance ! Je m'y jette !. Voici ma version de l'histoire Il est temps de laisser choir le livre des mains, de le saisir de mon désir et dans l'ailleurs des lignes, survivre. Il est temps de lire et de délire, de suivre sagement les sentiers de la table des matières. Il est temps de travailler de survivre et d'aimer

 

                        Survivre à quoi  ? A l'énigme que de vivre et d'exister sans jamais rien y comprendre. Pas un mot, pas une seconde. Survivre à la maladie, à la mort, à la prison, Chacun sa chacune, sa souffrance, sa blessure, son exil, son deuil. Vivre son énigme au dessus de l'abîme, lire les énigmes en abîmes. Tourner les pages et les lire.

 

                        Il s'appelait Roland Barthes. A la mort de sa mère, il ne pouvait plus qualifier sa vie tant la chambre claire était obscure. Une voiture passa et le renversa. Il en mourut. C'était tout juste quelques mois après la mort de cette mère .

 

                        Il s'appelait Hervé Guibert, il inventa la machine à photographier les fantômes et à arrêter le temps et mourut dans le mouvement d'une une ultime photographie. Texte et images du désespoir. Une énigme qui ne se laissât ni dire ni photographier. Un blanc.

 

                        Elle s'appelle Annie Duperey. Elle regarde un portrait intemporel qui la représente. Histoire d'un avant et d'un après. Maman, je te ressemble tant. C'est écrit sur une page d'Annie Duperey.

 

                        Elle est morte et vivante. Elle a un fils, il est mort. Elle le porte, le ressuscite. " Elle est enfant de la Dormition vivante et morte.

 

                        Je regarde l'image La Dormition de la mère de Dieu : Zograf Dmitar. Elle est belle ! C'est une mère, encore, celle qu'on appelle la Vierge. R.P écrit qu'elle est couchée dans le sens de la lecture (et si la lecture était une dormition, le lecteur  révélerait l'auteur et le ressusciterait ,  l'auteur révélerait le lecteur et le ressusciterait.) Elle est morte  et son fils qu'on appelle le Christ porte on âme On aperçoit une petite tâche lumineuse sur le tableau . La dormition, c'est la tâche de lumière quand le fils porte l'âme de la mère morte et la ressuscite. La dormition, c'est une histoire d'ascension, de rémission, de résurrection, de  passion et de lumière quand la solitude et la mort se transfigurent, se symbolisent, s'immortalisent, s'éternisent.. Dans le livre de R.P, il n'est question que de cela, de la dormition. Ma version de l'histoire, c'est que l'auteur a cherché dans son expérience de pédopsychiatre et de psychanalyste comment cela était possible de survivre à la blessure originelle, voire même à la mort psychique. Cette tâche lumineuse du tableau, elle court dans le livre dans la quête toujours renouvelée de saisir dans l'histoire des composantes psychiques ce qui arrête le désespoir et permet la résurrection, la sublimation et l'amour parce qu'on a rien trouver mieux pour vivre et se survivre.

 

Me voici maintenant avec Martin F. Sa blessure : être le fils de Freud, le fils d'un génie. Sa trouvaille pour ne pas en mourir, pour survivre malgré la douleur : l'écriture de son livre. Un puzzle généalogique qu'il reconstitue. Du lieu de  ce roman familial de Martin Freud, R.P énonce sa propre question  : Mon intérêt, ma tentative d'aujourd'hui, ne sont-ils pas quelque part dans le même, dans le travail sur le roman de l'autre, de mon propre roman familial (Voir A de Mijola, 1985), moi, enfant, fils, père... et psychanalyste. "

                        Ce dont il est question dans l'ouvrage  Héros de l'enfance, figures de la survie, c'est de l'immense capacité de chacun à survivre. L'auteur raconte ces prouesses existentielles à travers divers témoignages de psychothérapies, à travers des paroles et des dessins d'enfants,  à travers des histoires d'enfance, mais aussi avec des contes à vivre debout. R.P raconte à travers tout cela la possible appartenance à l'humanité.. Le possible, le fleuve. Ouvrons le livre à sa 2ème partie " Héros de l'enfance ". Lisons et cherchons.

Il s'appelle Robinson Crusoé. Il est seul. Sa blessure ? ça ne va pas avec son père. Son possible : une île et une rencontre avec Vendredi .Notre vie, nos créations, nos rencontres. Je pense aussi au Baron Perché qui, sur son arbre, ponctuait le temps de rencontres

 

                        Les rencontres sont des possibilités de résurrections. Je te vois et tout recommence  dans  une  possible dormition. Simple comme un regard, comme une caresse, comme un mot...

 

                        Lisons maintenant l'histoire de Bécassine. Bécassine, c'est ma cousine. Elle est sans âge. L'âge du désir peut-être. Sa blessure  ? Une histoire de nez, de mère dépressive et de parrain. Son énigme ?  Un vertige existentiel de l’être, qui la confronte à une réalité psychique effrayante qui menace de la dissoudre, de l'absorber, cette incapacité au deuil narcissique et de créer une bonne relation avec l’autre. Son énigme encore, celle de l’impossibilité à se situer ni dans le monde de l’enfance ni dans le monde de l’adulte            Son possible à Bécassine ce sont ses idées impossibles, sa gentillesse et son bon coeur et puis aussi son écriture. Pour mémoire, elle écrit  ses  mémoires.

 

                        Le stylo l’ouvre à l'espace à l'écriture, aux fautes d'orthographe, aux pâtés, aux ratés, qui nécessite la présence continue de l'autre mais l’essentiel de Bécassine c’est son nom.

 

                        Chapitre suivant ! Pinocchio.

                        C'est l'histoire d'un livre réparateur. Moi, je connais un fleuve nommé lecture, un autre nommé écriture. Création antérieure au corps.

                       

                        Le fleuve et le possible. " Le petit Pinocchio qui est en chacun de nous ".  Epeler avec lui et ses doubles, la mémoire des possibles. Références aux écrits de Paul Auster sur la solitude et la mémoire. Paul Auster, des livres qui eux aussi disent la dormition quand elle rime avec création.

 

                        Empruntons maintenant, le chemin qui mène à la maison des Lepic. Ecoutons Poil de Carotte celui- là qui n'a pas la chance d'être orphelin. Son énigme à lui c'est l'abîme de Jules Renard. Tant de désespoir et de solitude ! tant d'impossible amour ! mais aussi encore une fois le fleuve, la création, la dormition. Créer Poil-de Carotte, qui portera son âme douloureuse ." Un enfant à créer pour se sauver " La dormition suppose le double, celui qui porte et ressuscite. Vendredi, Pinocchio, Poil de Carotte, Bécassine,  etc. Se sauver de l'abîme .

 

                        R.P écrit : " Mon hypothèse est que lorsque apparaît chez un humain le désir d'anéantissement ou lorsque les événements de la vie le confrontent par leur violence au risque d'anéantissement un dédoublement salvateur peut s'opérer. IL devient deux, bruit avant coureur de la mort. Attention ! que le fleuve ne devienne Styx ou océan, celui que l’on s’épuise à vider à la petite cuillère pour se maintenir en vie, et l'éclairer de lectures de contes et de comptines. Poser son énigme, la dire, la reconnaître et elle aussi la vider à la petite cuillère. Inventer ses doubles, vivre en bonne intelligence avec eux. La lecture est un long fleuve tranquille, je vous emmène tous, Bécassine, Pinocchio, Poil de Carotte, Robinson. Prendre aussi Alice celle du Pays des merveilles,  et Le Petit Prince et puis le Petit Poucet pour le chemin du retour, prendre Aladin et sa lampe, Marcel Proust et Georges Perec et marcher aux côté de Katherine Mansfield. Génial !

 

                        A mon insu, me voici cheminant sur le sentier de la dénomination. Survivre par son prénom. R.P a écrit un bien beau chapitre sur le prénom, sur ce " sentiment continu de l'existence. Il S'appelle R comme... Y comme....  Dans ce chapitre là il parle d'identité et d'identification, il parle de l'école maternelle. Il dit que " le prénom est la scansion, le  Bip Bip, la fréquence du bain sonore dans lequel se trouve l'enfant. Être vivant par la bonheur de la répétition des rencontres. Dans ce même chapitre, une petite Bérénice met de l'ordre dans sa tragédie en travaillant son prénom. Etonnante Bérénice.

 

                        Notre lecture progresse. La question s'articule ainsi : ne pas être ou renaître ? Ne pas être parce que ça fait trop mal ou renaître grâce à la partition : sublimation, symbolisation, création, déplacement, expérience poétique, élaboration du roman familial, figuration, nomination.

 

                        A ce point de l'ancrage théorique de l'ouvrage, je ne résume pas, je souligne, je recopie, je m'arrête, je mémorise, je reviens à la ligne précédente, je m'essouffle, je repars, j'apprends, je rame, je persévère, je m'accroche et enfin, avec humilité je progresse.

 

                        Ces repères théoriques sont indispensables pour habiter ces rencontres avec ces hommes et ces femmes qui ont mal de ne pouvoir s'y reconnaître tant ils sont engloutis par leur catastrophe narcissique.

 

                        A ce point de la souffrance de l'autre, je me tais.

                        Je lis et recopie les mots de Mélanie qui savait qu'elle allait mourir.

                                   " La vie sonne faux à l'oreille

                                     et juste pour les aveugles "

                        Cette phrase me hante. Je ne sais pas pourquoi.. Elle m'échappe et me tient.

 

                        J'avais un maître, lors de mes études à Montpellier. On l'appelait le Docteur Ribstein. Il disait qu'à chaque époque de notre vie, nous recommencions notre légo. J'aimais ce maître et cette image qui nous faisait don de notre enfance. En lisant ce livre, je pensais à mon lego en perpétuel travail. Pour mon lego, j'avais une nouvelle pièce, bleue comme la couverture ... Une pièce bleue à poser entre énigme  et abîme, entre possible et fleuve, entre survie et dormition. C'était difficile !

 

                        Alors, j'ai placé toutes mes pièces sur ma feuille blanche quadrillée, je les ai posées, disposées, agencées, j'ai cherché puis j'ai écrit : " Le livre de la dormition ".

                        J'espère que mon lego donnera à d'autres le désir de lire cet ouvrage passionnant et souvent émouvant qui célèbre la Dormition du Mozart assassiné qui meurt en chacun de nous mais dont l'âme s'élève jusqu'à la création.

 

P.S La petite pièce R.P renvoie au nom de l'auteur / Rémy PUYUELO

 

Clara avait aimé lire cette façon qu’avait Rémy Puyuelo de raconter l’homme qui se répare par sa création et la rencontre. Clara pensait que nous étions tous tour à tour des Robinson et des Vendredi, elle pensait aussi qu’avec ses livres, elle vivait sur une île imaginaire et que partager ses livres, leurs titres et leur thème c’était rencontrer des Vendredi et être moins seule parce que sa réparation prenait le sens que lui donnait l’autre. Lire était un acte merveilleux, partager ses lectures transcendaient cet acte. De cette conviction essentielle du partage de la lecture était né le concept d’atelier de lecture. Clara écouterait pour le lire dans des ateliers de lectures et ainsi le restituerait à chacun des sujet lisant, ainsi ferait de la lecture un acte de rencontre et de parole. Ecouter le capital mémoire dans les livres partagés. Ainsi était  né chez Clara son engagement de vie.

 


 

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Published by Marie-José Annenkov - dans femmes
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