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10 août 2010 2 10 /08 /août /2010 07:53

Les jours passaient. C’était un soir de gris infini ou de noir. Clara regardait un reportage à la télévision sur Drancy. Dans le défilé des images, elle essayait de reconnaître Fortunée sa grand-mère, elle essayait de se souvenir de ce qu’elle n’avait jamais vécu ; Drancy et Sobibor, l’antichambre de la mort. L’horreur, l’inimaginable, l’indicible qui ferme les portes à toute création. Clara regardait cette émission si triste et se demandait si la plupart de ses projets n’avaient pas échoué à cause de la déportation de Fortunée. Elle avait tellement intériorisé l’horreur de tout cela que toute création personnelle butait sur le dérisoire, l’absurde, le néant. A quoi bon ? Tout paraissait vain après Drancy et Auschwitz. Plus rien n’avait de sens. Drancy avait jeté Clara dans la solitude et l’avait jetée dans un dérisoire éternel. A sa façon, Flora avait vécu cela, différemment de Clara parce qu’elle avait été presque dans le déni des camps de concentration à force de douleur. Flora n’aurait pas voulu regarder ce reportage. Elle aurait trop mal et cette douleur sans fond l’aurait transformée en refus. Sa façon à elle de parler de la déportation c’était son éternelle colère et son regard sans complaisance sur le passant capable d’engendrer Drancy, mais c’était aussi ses livres qui disaient une possible humanité  malgré... et là elle se taisait, c’était ses tentatives Zen, c’était sa vie tout entière qui continuait. Quelque chose frappait Clara dans ce reportage. C’était le contraste existant  entre l’aspect extérieur de Drancy et le cauchemar intérieur. Drancy se laissait voir comme une petite cité tranquille avec magasins et fleurs, rues rectilignes et voitures bien garées, habitants sages et raisonnables, des braves gens. Drancy cachait l’horreur, l’avant « pitchboye », l’avant « nulle part. » Drancy était un extérieur et un nul part intérieur. Flora était comme Drancy. Un « quelqu’un » extérieur  et une « âme » intérieure. Flora avait dessiné ses rues extérieures avec son dynamisme,  avec ses amours, avec ses filles Clara et Sylvie mais dans son âme  c’était toujours Pitchboye.

Comme l’Italien reconstituant la fresque, Clara cherchait Flora. Elle recueillait des éclats de pierres, de souvenirs, de mots ou d’âme, elle assemblait ou rassemblait. sa mère. La poudre de Drancy était noire. Elle était fumée mal odorante, elle était crasse et déchéance, honte de l’humanité, déchirure sur plusieurs générations, Drancy était la déchirure  de Flora dont elle n’avait jamais voulue.

De son salon ruisselant de lumière, Clara aimait contempler la beauté du jardin. Pitchboye se perdait dans le tilleul resplendissant de ses derniers instants d’été dans la pâleur des dernières roses ou dans les couleurs changeantes qui déjà annonçaient l’automne. Clara restait là, assise et immobile. Elle songeait, abandonnée au temps qui laissait passer sa vie.MJC

 

Passage de La Femme en Retard par Marie-josé Colet Editions La Brochure Septembre 2008.

 

 

PS. Je pose ce passage Pitchboye dans la catégorie Elaborer le concept Le Lecteur vacant car mon Pitchboye m’a souvent expulsée de mon poste de lectrice.

 

Entendre ce qui fait vacance du poste de lecture de la personne en situation d’illettrisme c’est entendre, me semble-til, ce qui fait Pitchboye chez cette personne et l’aider à le reconnaître puis à l’assumer afin de réintégrer son poste de lecteur

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