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21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 18:16

Camille Claudel

Correspondance

Edition d’Anne-Rivière

Et Bruno Gaudichon

Art et Artistes

Gallimard. 2003


Lire sait être un chagrin. Mon chagrin. Hier, Le Journal d’Hélène Berr, aujourd’hui La Correspondance de Camille Claudel, demain Le savoir-déporté de Anne-Lise Stern. Je m’effeuille sans doute  pour me reconnaître femme entre force et vulnérabilité dirait mon ami Charles Gardou. Je m’effeuille dans la lenteur des jours entre aube et crépuscule. La nuit venue, j’écris, je vous écris à vous mes amis, mes lecteurs. Comme Shéhérazade, je vous conte mes lectures, je vous transmets l’écume de mes livres, jour après jour. Je sculpte les mots lus, je fais des petites statues, autant de statues que de livres.


Je me souviens de ce jeu quand j’étais enfant : nous étions en mouvement et quand l’animateur du jeu frappait dans ses mains il fallait prendre la pause. Ce jeu entre mouvement et immobilité me fascinait. C’est un peu à ce jeu que nous jouons. Vous êtes aux prises à l’agitation de votre vie ; je frappe dans mes mains et nous prenons la pause du livre que je viens de lire, que j’ai sculpté pour vous. La pause aujourd’hui sera celle de la couverture du livre de La Correspondance de Camille Claudel : une photo d’elle, un large foulard noué autour de ses cheveux courts. Elle lit. Elle lit un livre ou une lettre. Voilà le premier pas dans l’imaginaire du livre. Je choisis : elle lit une lettre.


Le mot charnière de ce livre sera donc "lettres." Lettres dans le fil des années de la vie de Camille. Lettres qui nous la livre tellement vulnérable, de ses plus jeunes années à sa terrible fin. Je ne vous cacherai pas que j’ai eu la gorge nouée du début à la fin et qu’enfin j’ai posé le livre en soupirant très fort. Vivre est tellement tragique !


J’ai lu ces lettres dans lesquelles du début à la fin, il n’est question que d’argent, d’argent qui lui a toujours manqué à elle Camille si créatrice. Il n’est question que d’argent et à la fin du livre, de solitude mais jamais, jamais absolument jamais il n’est question de son talent et jamais, jamais absolument jamais il n’est question d’amour pour elle. C’est ce qui fait étau dans ce livre bouleversant.


Camille demande sans cesse de l’argent mais pour la pierre ou le marbre, pour le bronze, pour les fondeurs, pour les ouvriers. Jamais pour son talent. Ceux qui lui écrivent ne font pas mieux : rarement une appréciation positive sur ses sculptures mais toujours payer ce qui est dû, ni plus ni moins. A chaque lettre, il est question d’argent dû ou indu, payé ou à payer. La sculpture c’est sa dette à Camille. Sa terrible dette de femme merveilleusement créatrice. Entre les lettres, entre sa dette, notre regard, comme pour nous rassurer vient échouer sur son œuvre si belle, si profonde, sur son œuvre qui dit l’abandon ou l’enfance, qui toujours dit la féminité, qui toujours dit La Valse, l’amour, l’éternel humain taillé dans le bronze ou la pierre. Mon cœur se serre devant tant de beauté dont l’enjeu quotidien ne fut qu’argent, fatigue, santé si précaire de Camille. Une dette payée à sa famille, à son frère, à son sexe. Elle n’avait qu’à pas naître femme. Tant pis pour elle ! Elle n’avait qu’à pas qu’à pas naître sœur de Paul. Tant pis pour elle ! Elle n’avait qu’à pas être amante de Rodin. Tant pis pour elle ! Elle n’avait qu’à pas avoir des relations si compliquées avec sa mère. Tant pis pour elle ! Elle n’avait qu’à être Camille Claudel, talentueuse sculpteur. Tant mieux pour elle ! Elle n’avait qu’à rencontrer tous ces gens importants comme on le lui demandait et même le Président de la république. Tant pis pour elle ! Elle n’avait pas de robe correcte à se mettre pour les rencontrer tous ces gens ? Tant pis pour elle ! Et puis, cette folie qui s’insinue dans le fil de la sculpture, dans le temps de son art, cette façon qu’elle a toujours de s’en prendre à ses amies, à Rodin qui pourtant lui a bien dit de prendre garde à de telles attitudes qui ne pourrait que la détruire. Elle n’a pas pris garde, elle n’a pas écouté Rodin, chaque jour un peu plus, elle s’est enfoncée dans la maladie et le délire. Tant pis pour elle ! Elle a payé sa lourde de dette de femme si vulnérable portant un talent infiniment trop lourd pour elle, venue au monde exclusivement pour engendrer la beauté et la fragilité. Quelle douceur, quelle tendresse dans ses sculptures ! Tendresse et douceur qui n’ont d’égal que son infini malheur. Camille Claudel Femme-créateur, Camille Claudel, Femme-sculpteur, Camille Claudel, Femme-dette. Camille Claudel, Femme-solitude qui endure un trajet de vie dur, si dur, si injuste.

 


Des lettres qui le disent, des lettres qui retracent ce qui n’aurait jamais dû être : la douleur sans précédent d’une femme pleine de talent, une douleur qui vient s’échouer dans un asile d’aliénés, vingt ans durant dans le froid, dans la solitude, dans l’absence de visites du frère aimé, du frère talentueux, du frère reconnu. Une vie posthume dirait Hélène Berr, sur la Shoah d’une dette trop immense, pour qu’elle puisse la payer, Camille, la fragile, Camille la créatrice, Camille la fille d’une femme qu’elle décrit ainsi et c’est la dernière lettre :


« Je pense à ce beau portrait que j’avais fait d’elle dans l’ombre de notre beau jardin. Les grands yeux où se lisait une douleur secrète, l’esprit de résignation qui se lisait sur toute sa figure, ses mains croisées sur ses genoux dans l’abnégation complète : tout indiquait la modestie, le sentiment de devoir poussé à l’excès, c’était bien là notre pauvre mère. »


Camille, je te le promets, tu as payé ta dette à ta mère résignée et trop modeste. Tu nous a donné l’espoir à nous toutes tes descendantes, artistes de talent connues ou non, reconnues ou non, l’espoir qu’être femme et créatrice était possible. Tu as payé ta dette, tu as payé la nôtre. Tu as payé la mienne. Camille, nous te devons tant et tant. Dans l’éternité, repose heureuse et fière…


Camille,  merci ! merci ! merci ! MJC


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Published by Marie-José Colet - dans femmes
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