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12 novembre 2009 4 12 /11 /novembre /2009 21:03



1) Ce que peut la littérature

Myriam Ruszniewski-Dahan

 Dans le livre :

Sous la direction de Jacques Fijalkow

Transmettre la Shoah

Dans la famille, à l’école, dans la cité

Les éditions de Paris, Max Chaleil (2009)


2) Refus de témoigner

Ruth Klüger

Editions Viviane Hamy (1992)


Dans son article Myriam Ruszniewski-Dahan  pose la question de l’esthétisme d’une littérature sur la Shoah. L’acte de littérature dit-elle est totalement distinct du témoignage.


Ruth Klüger dans son livre poignant, d’acier et d’enfance, Refus de témoigner, c’est ce poème là qui donne le titre au livre, témoigne en entrant « en littérature ; elle écrit de nombreux poèmes. Elle avait douze ans quand elle a connu successivement quatre camps. Par moment son écriture fait penser à celle d’Imre Kertesz. Comme lui, elle énonce calmement, presque froidement les camps et les compare avec une lucidité d’enfant qui fait frissonner.


Ainsi peut-on démarquer avec certitude ce qui séparerait témoignage et littérature ? Du témoignage, parfois on ne veut rien entendre ; j’aime beaucoup la distinction faîtes par Annette Wieviorka que cite Myriam Ruszniewski-Dahan : la distinction entre inaudible et indicible.


C’est de cet indicible là, d’une enfant de douze ans, déportée dans 4 camps dont il est question dans Refus de témoigner : son enfance, sa difficile relation avec sa mère, déportée elle aussi, son questionnement sur la fumée, les sélections, les tatouages, les transports dans des wagons puants et plombés. Et soudain pour elle, enfant de l’indicible advient la nécessité absolue d’écrire, une nécessité sans retour, une nécessité de témoigner, une nécessité de poèmes. Pour elle écrire, c’était témoigner pour inventer le futur qui donnerait sens à sa terrible expérience. Témoigner dit-elle c’était se grandir, imaginer qu’un jour tout ce qu’elle vivait d’indicible serait audible par d’autres. Pour elle, écrire des poèmes c’était ne plus être captive de l’impossible et du présent. Elle emploie le terme de « captive du présent », l’écriture lui donne sa liberté du futur. C’est vraiment très intense à lire parce qu’elle n’entend pas « Le taisez-vous » dont parle avec la lucidité de chercheuse Myriam Ruszniewski-Dahan. Ils écrivent tous sans vouloir entendre ce terrible « taisez-vous » dont parle si bien Primo Lévi. Leur nécessité est d’écrire l’inaudible parce qu’indicible. Il me semble que l’article de Myriam Ruszniewski-Dahan est là pour dire cela. La littérature peut le faire, pour le témoignage c’est plus dur. La littérature peut vaincre par sa distance à « la chose » racontée  le « taisez-vous » La littérature dit-elle naît d’une blessure identitaire qui jamais ne peut se cicatriser.


Lorsque je lis Ruth Klûger il me semble lire sa blessure identitaire. C’est un livre qui saigne, que j’ai lu tout doucement comme j’avais lu Imre Kertesz. Quand l’enfance traverse les camps, quand les camps font nécessité d’écriture, il y a là quelque chose de très douloureux.


Et c’est pour cela que je suis complètement d’accord avec Myriam Ruszniewski-Dahan, la littérature sur la Shoah peut exister, a le droit d’asile dans nos cœurs mais avec une exigence avec laquelle on ne peut transiger : elle doit être fidèle à l’histoire et surtout ne pas la travestir. Elle doit être vérité du cadre et des cœurs, elle doit être nécessité et rien d’autre.


Nécessité, voilà ce qui fait la tragique beauté du livre de Ruth Klüger ;  c’est le poids de cette nécessité qui ralentit notre lecture mais qui fait aussi qu’on ne peut  le lâcher. Le passé nous étreint et nous essayons d’être digne de la confiance qu’elle nous fait d’inventer son futur et peut-être son oubli mais celui qu’elle a choisi, pas celui des Nazis.


De l’oubli Myriam Ruszniewski-Dahan nous en parle aussi. Elle nous dit comment les nazis voulaient imposer oubli et néant de et pour tous les juifs, ils voulaient rompre les générations. Mais une petite fille Ruth raconte, ne se laisse pas oublier.  Elle recommence l’Histoire brisée, interrompue par la grande Hache de l’histoire dont parle Perec, se souvient Myriam Ruszniewski-Dahan. Elle nous dit aussi et c’est  à souligner que le rapport au langage des juifs est perverti par la dimension mortifère qu’il a rencontré dans les camps et c’est peut-être, le sens de la littérature de lutter à coup de beautés contre la perversion imposée du langage.


C’est pour lutter contre la perversion des mots des camps que la petite Ruth obstinément écrit des poèmes et notamment celui de Refus de témoigner qui date de 1960, qui dit ce qui s’enroule chez elle d’être reconnue et de n’en vouloir rien dire des morts car le premier revenant peut à tout moment la déposséder de ses mots (justement pervertis par la mort). Elle s’en débrouille mal et finalement avec cet étonnant langage qui est le sien et ses poèmes des camps, elle  témoigne. Elle témoigne de son refus de témoigner, elle témoigne du néant déchiré par ses poèmes d’enfants. Elle témoigne de son identité qui saigne. Elle témoigne par la négation : Refus de témoigner.

Et n’est-ce pas ce que nous dit là Myriam Ruszniewski-Dahan ? « L’expérience du camp signifie avant toute chose la négation du nom » et peut être aurai-je envie d’ajouter, la négation du verbe « Témoigner » ? qui par les croche-pieds des revenants engouffrent écrivain et lecteurs dans le néant du chagrin que l’écrivain a eu à écrire et nous à le lire mais là encore s’écrivent les négations, du Refus de témoigner, Refus d’oublier l’oubli.


C’est alors que la transmission peut advenir du lieu de l’Histoire mais aussi du lieu de la littérature quand elles se font, par l’exigence de vérité et de nécessité qu’elles emportent, l’une comme l’autre,  Refus d’oublier.


Ainsi peut advenir la transmission soit par l’histoire soit par la littérature.

 

Ainsi peuvent advenir ces deux écritures que je vous invite à découvrir : celles de Myriam Ruszniewski-Dahan  et de Ruth Klüger. MJC  






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Published by Marie-José Colet - dans La Shoah
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