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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 22:59



Drancy, le 22 mars 1943


                  Mes chers tous


Je vous ai déjà écris et je n’ai rien reçu. Je regrette j’aurai voulu me rassurer avant de partir, je pense beaucoup à vous et j’espère que vous jouissez d’une parfaite santé. Ne vous faîtes pas de mauvais sang pour moi car je prends tout avec courage et j’espère que vous jouissez d’une parfaite santé. Ne vous faîtes pas de mauvais sang pour moi car je prends tout avec courage. Ne vous inquiétez pas pour moi, je me porte bien et chacun a son destin. Il nous reste que de prier le bon dieu pour qu’il nous réunisse et nous permette de nous revoir au complet. Je vous avertis de ne rien envoyer ni lettre ni colis car nous partons pour une destination inconnue demain. Fortunée.


Une carte postale dont ma mère ne m’a jamais parlée. La savait-elle seulement ? Ma sœur m’en avait envoyé une photocopie. Je ne sais ce qu’est devenu l’original. Ma sœur est morte. Son fils a archivé.


Ma mère ne m’a jamais parlé de cette carte parce qu’elle ne parlait jamais de rien d’essentiel à elle. Elle parlait toujours d’elle. Mais jamais de l’essentiel. Jamais de Shoah. Mon savoir-déporté c’est un silence qui a pesé sur ma vie d’enfant, sur ma vie de femme. Mon savoir-déporté c’est de la forclusion. Elle s’appelait Rébecca.


Mon savoir-déporté, c’est un cri qui traverse mes cauchemars d’enfant.


Mon savoir-déporté, c’est une longue psychanalyse, cherchante, j’ai cherché à perte de séances. J’ai cherché en silence et dans le fracas de mes symptômes. Seule. Toujours seule en exil de ma famille, en exil de ma mère. En exil de ma raison.  J’ai cherché ma grand-mère. J’ai cherché mon arbre de vie.


Je voulais être psychanalyste et j’ai buté bruyamment sur la passe qui sur mon désir a fait impasse. Je lis Anne-Lise Stern. Elle parle de ça. De la passe. De la transmission de la psychanalyse et des camps. Pour elle, c’est noué dans du sens. Pour moi c’était dénoué. Je cherche dans ses lignes, dans ses mots, dans ses pages. Demain, je vous raconterai, c’est promis. Je vous raconterai sa colère. Auschwitz met en colère. Le sentiment qui naît après Auschwitz, c’est la colère qui prend les couleurs de la rue et des jours anodins. Ma mère était une femme toujours en colère. Cette colère c’était son savoir-déporté. Mais je ne savais pas. Alors moi, j’avais peur. Je ne bougeais pas. Je ne parlais. Je ne vivais pas.


Mon savoir-déporté, c’est  la peur que j’avais des colères de ma mère. Mon savoir-déporté c’est mon application consciencieuse à n’être jamais en colère. Je m’applique mais j’échoue. Un mot, un seul mot et soudain mon savoir-déporté gronde et se déchaîne. Je peux laisser ma vie séance tenante. Je l’ai fait plusieurs fois. Cela s’appelle rupture dans la fulgurance de la Shoah qui me saisit dans le présent qui m’impose sa violence.


Mon savoir-déporté c’est de la fulgurance, de l’inattendu qui m’attend depuis avant ma naissance, c’est de l’urgence qui fond sur moi du fond de mon âge. Anne-Lise Stern, elle raconte bien l’urgence. Il y a un avant, un pendant mais surtout pas après. Mon savoir-déporté m’a confisqué mes après. J’avance,  j’avance exclue de mon possible. Mon possible n’est plus parce qu’un jour ma grand-mère femme douce et musicienne, peut-être, je ne sais pas a disparu dans le néant de l’horreur. Mon savoir-déporté c’est de n’avoir pas connu ma grand-mère et de m’en être inventé une. Puis, quand on commence à inventer, on continue. Alors j’ai inventé des mots et j’ai écrit des milliers de pages. Mon savoir-déporté c’est une équation à une inconnue que j’ai ensevelie sous des milliers de pages lues et écrites. J’ai inventé des histoires, j’ai inventé mon histoire et je mourrai comme ça, forte de mes inventions. Mon savoir-déporté c’est ma lecture de tant de livres sur la Shoah, comme si j’allais retrouver ma grand-mère, comme si j’allais comprendre les colères de ma mère, comme si j’allais m’évider de la mienne.


Mon savoir-déporté, c’est la lecture de milliers de livres qui insistent à me dire que le monde a un sens même après Auschwitz. Je ne sais pas. Je ne saurai jamais.


Mon savoir-déporté c’est mon ignorance du savoir, c’est mon refus du bon sens. Je n’aime pas le bon sens. Je m’en méfie. Je me méfie encore plus du sens. Je suis à mon aise quand je ne comprends rien à ce que l’autre me dit ; ça me repose de mon savoir-déporté. Ce qui me repose le plus c’est d’aller à l’étranger. Je ne comprends rien, absolument rien. Le langage me lâche enfin…


Mon savoir-déporté, c’est mon impossible douceur, mon impossible abandon, c’est la fracture de mon être entre un avant que je n’aie jamais connu et mon futur confisqué. Peut-on vivre après la Shoah ?  Peut-on ne pas vivre après la Shoah ? J’aime tant le poème de Charlotte Delbo, celui qu’il dit qu’il faut inventer une danse quand on a la chance de ne pas avoir connu les camps, quand on n’a pas froid, quand on n’a pas soif, quand on n’a pas faim, quand on est propre, quand on n’a une jolie robe.


Mon savoir-déporté, c’est ma danse, ma pauvre danse, ma danse de passage. Oui, Charlotte, je t’écoute. J’invente.


Mon savoir-déporté  c’est n’avoir jamais su que je savais, c’est avoir toujours su que je ne savais pas. Mon savoir-déporté c’est mon jamais, c’est mon gouffre, c’est ma mort psychique.


Mon savoir-déporté, je le nomme enfin. Il s’appelle Sobibor. Il s’appelle Fortuné.


Mais, ma danse, mon possible c’est ceux que j’aime et qui m’aiment.


C’est une danse simple, si simple, couleur de vos cœurs et des saisons. Couleur de nos heures.


Alors, chers lecteurs, mon savoir-déporté, ce soir, je vous l’ai confié, prenez en soin, laissez-moi l’oublier, je l’ai tant porté… Il est temps pour moi de m’en aller vers mon toujours, moi qui n’ai jamais renoncé ni à l’espoir ni à la vie. MJC






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Published by Marie-José Colet - dans femmes
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