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10 novembre 2009 2 10 /11 /novembre /2009 18:09

Lettres à un ami allemand

Albert Camus

Gallimard, 1948,

Renouvelé en 1972.


J’ai lu avec émotion et presque jusqu’aux larmes ces quatre lettres d’Albert Camus à un ami allemand, écrites entre 1943 et 1944. Ce livre prend à bras le corps, je devrais écrire à bras le cœur la question du pacifisme durant la seconde guerre mondiale, la question de la résistance aussi, la question de l’Europe pendant les années 40 et enfin et surtout la question de la haine. Magnifique d’humanité et d’intelligence. Albert Camus a été Prix Nobel de la littérature. Il aurait pu être également prix Nobel de la paix. Mais laissez-moi, vous conter ce livre. Je serai heureuse que vous le receviez comme un cadeau d’espoir dans votre solitude devant tant de guerres actuelles.


La première de ces lettres écrit l’éditeur dans une note a paru dans le N°2 de la

Revue libre en 1943 ; la seconde dans le N° 3 des Cahiers de la libération au début de 1944. Les deux autres écrites pour la Revue libre sont restées inédites jusqu’à la libération. La troisième a été publiée, au début de 1945, par l’hebdomadaire Libertés.


Tout d’abord il est important de poser les termes de ces lettres. Camus précise dès l’entrée en écriture de son livre que là, il entend par Allemand « Nazi » et par le « nous » qui sillonne tout le texte, il entend Européen libre. Attention il s’agit de l’Europe des années 40. Il précise qu’il s’agit là d’un texte contre la violence dont il ne renie pas un seul mot.


Le mot « Ami » fait frémir.


Il s’agit d’un ami du début de la guerre qu’il aimait mais dont déjà il s’en séparait. Le livre c’est l’histoire du sens de cette séparation. Ce qui est magnifique dans ces quatre lettres c’est la quête du sens. La paix ne peut s’inscrire que dans cette quête là du sens, « obstinée comme un printemps » écrit-il. Mais déjà, il pose son premier jalon : il ne peut-être question de tout asservir à ce sens là. Il faut l’avoir en soi, le porter dans son âme mais ne pas en être esclave.

Qu’en est est-il de la paix et de la justice, de la patrie et de la paix ? De la guerre et de la paix ? Du sang et du mensonge ?


Dès le début de la guerre, il se sépare de son ami qui lui dit « que lui Albert Camus, n’aime pas son pays la France, alors que lui l’aime quand il le nomme Allemagne. Cela révolte Camus. J’emploie à dessein le verbe « révolte ». Il ne peut aimer son pays que dans la justice. Ainsi, moi, Marie-José, je me sens mal dans l’amour de mon pays quand une politique de quotas exclue des étrangers, je suis bien dans mon pays quand on me laisse refuser dans une vraie démocratie cette politique des quotas et qu’on n’applique pas une loi sévère pour ceux qui aident ces mêmes étrangers. L’amour de son pays, dit Camus est tributaire de la justice qui peut s’y déployer ou non. Ce n’est pas défendre son pays pour défendre sa patrie qui compte, c’est défendre une certaine image ancrée dans le cœur de la justice. Albert Camus dit qu’aimer un être c’est le pousser à être le meilleur de lui-même. Il dit ce qu’est la paix pour lui : la conviction profonde qu’une victoire n’est rien à côté de la mutilation de la défaite mais il dit aussi et c’est ce qui m’a passionnée dans ce livre, c’est le long détour par l’intelligence qu’il a dû faire pour accepter de se battre, de se révolter, de résister à la barbarie. Lui, certes, mais les Européens dans leur ensemble. Oui, au début ce fut la défaite, oui, au début ce fut la lenteur à s’y mettre à tuer mais c’est ce long cheminement qui fait la force de l’intelligence. Les Européens ne se sont pas lancés avec l’ivresse du sang dans la guerre, ils ont tenté l’impossible du parcours de la paix. Ils n’ont pas sorti l’épée seule, ils ont allié l’épée à l’intelligence, telle est l’allégorie d’Albert Camus. La paix ne signifie pas ne pas sortir l’épée, la paix signifie réfléchir avant de la sortir. La paix ne signifie pas ne pas reconnaître le conflit mais en faire le tour vingt fois par les mots du cœur avant de tomber dans la chute mortelle des corps.


Voilà ce que dit courageusement Albert Camus. Il ne se situe pas au-dessus de la mêlée ; il est dans la mêlé mais ne renonçant pas à l’intelligence et à la vérité des hommes debout et vivants, cherchant corps et âme, dans la lenteur du conflit à éviter le désordre et l’injustice. Je trouve cela très courageux d’écrire cela en pleine guerre.


Mais dit-il dans la deuxième lettre, la méditation se fait dans la nuit et dans la tristesse. Réfléchir sur la paix, ne se fait pas dans une joyeuse insouciance utopique. Réfléchir sur la paix, c’est se coltiner au désespoir du noir de l’humain et à son instinct de mort, c’est se coltiner aux deux extrêmes de l’homme : pulsions de vie et pulsions de mort. Il faut beaucoup d’intelligence pour cela et de lenteur. Réfléchir sur la paix, c’est comme dans un jeu de mikado, sortir les bons bâtonnets avec une extrême agileté. (cette histoire de mikado est de moi pas de Camus !).


Camus parle de l’intelligence et de la nécessaire colère pour défendre la paix. La recherche de la paix n’est pas angélique douceur, elle est résistance à l’horreur que propulsent les guerres : l’horreur du sang, du malheur, des morts. La recherche de la paix c’est défendre l’esprit, le vivant qui peuvent être écrasés par des forces aveugles de puissance. Il dit que ses camarades seront plus patients que les bourreaux. La recherche de la paix, c’est faire œuvre d’intelligence, de colère mais aussi de patience. La colère n’est pas la violence. La colère est le chemin obligé du refus de la violence.


C’est cette patience, cette obstination que développe Albert Camus dans sa troisième lettre. Il compare aussi dans cette troisième lettre l’Europe des Nazis, Europe d’appropriation dans la violence et l’Europe d’européens faîtes d’Histoire et de lenteur une fois encore. Une Europe dit-il de l’esprit humain, d’intelligence et de courage, celle de Don Quichotte, celle d’une aventure commune, de peine et d’histoire. Je reconnais que dans cette lettre, j’ai plus de mal à le suivre car l’Europe de ces temps là c’est aussi Mussolini, Franco, Pétain. Il m’est difficile d’accepter un tel mythe de l’Europe mais je sais que si Camus vivait, je pourrais dialoguer avec lui. Peut-être n’ai-je pas compris sa pensée et je vous invite donc à lire le texte. Camus était un homme de dialogue.


Enfin la lecture de la quatrième lettre m’a fait pleurer d’émotion. Il parle de la haine ou plutôt de l’absence de haine. Pour moi, c’est ça la paix : résister, penser dans l’intelligence, voire même faire la guerre s’il faut dire non aux puissances aveugles dévastatrices mais si, c’est être certes dans la colère, cela ne signifie pas être dans la haine. Paradoxe porté au plus de l’intelligence humaine. Être dans la paix, c’est dire que certes la solitude, le désespoir, la bêtise humaine existent, mais que ce n’est pas une raison pour en rajouter une couche. Il dit à son ex ami nazi que son désespoir a fait force de loi, lui Albert Camus il veut que cette force de loi soit celle de l’espoir de l’homme. Travailler à la guerre c’est se situer dans le désespoir et la solitude, travailler à la paix c’est se situer dans l’espoir et la solidarité. C’est une affaire difficile que la paix, une affaire lente et obstinée comme les saisons, obstinée comme la vie même si la mort est-elle aussi sacrément obstinée. Obstination pour obstination je préfère choisir celle de la vie.


Albert Camus dit qu’on peut faire la guerre si elle est nécessaire pour abolir la puissance et la terreur, le fascisme mais si on mène une guerre ce n’est pour mutiler l’âme de ses ennemis. Je trouve que c’est intense et très courageux d’écrire cela en 1944.


Enfin, il dit l’irréductibilité des deux sillons de paroles. Parler de la paix c’est aussi et surtout reconnaître les différences, ce qu’il a fait tout au long de ces quatre lettres. Parler de la paix,  c’est aller jusqu’au bout de l’intelligence et de la patience pour les surmonter mais si on ne peut pas, alors dans le respect de l’autre, sans vouloir mutiler son âme mais en voulant affirmer la sienne, on dit « Je vous dis adieu ».


Ainsi se terminent ces quatre splendides lettres d’Albert Camus à un ami : l’ami de l’impossible paix, mais de la paix tentée, portée dans la patience déchirée par l’Histoire.

MJC


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Published by Marie-José Colet - dans Albert Camus
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commentaires

denis 14/11/2009 16:03


un livre de Camus qu'il me reste à découvrir


Marie-José Colet 14/11/2009 17:18


Je suis heureuse si je vous ai donné envie de lire ce livre. Bonne lecture ! Marie-José


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