Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 09:49

Les élèves face à la Shoah

Lieux, histoire, voyages

Jacques et Ygal Fijalkow

Presses du Centre universitaire Jean-François Champollion

297 pages

Albi. 2013.

   

Je vais vous dire pourquoi, j’ai tant aimé ce livre.

 

J’ai aimé son enjeu : introduire les jeunes à la pensée qui doute, à la  pensée non-totalitaire, leur apprendre à repérer avec Piotr M.A Cywinski, directeur du Musée d’Auschwitz, les quatre éléments terribles, toujours actuels, que sont la frustration, la haine, la violence et l’élimination.

 

J’ai aimé cette façon d’élaborer une Pédagogie de la Shoah, sans oublier de citer madame Simone Veil : « Si la Shoah constitue un phénomène unique dans l’histoire de l’humanité, le poison du racisme, de l’antisémitisme, du rejet de l’autre, de la haine ne sont l’apanage d’aucune époque, d’aucune culture, ni d’aucun peuple » (p.103). Simone Veil parrainait le 6ème colloque de Lacaune dont ce livre constitue les actes. Ce colloque s’est tenu les 17 et 18 septembre 2011.

 

Ils étaient tous là, ceux qui ont écrit les chapitres de ce livre. Ils sont venus de partout, de France, bien sûr,  mais aussi de d’Europe, mais aussi d’Israël. Ils sont venus pour raconter une pédagogie qui dit la vie après l’horreur du génocide. Ils sont venus pour nommer, raconter, interroger, leur travail, lui donner sens et persévérance.

 

  Est-ce possible, par cars entiers, d’emmener des jeunes découvrir ces camps ? Est-ce possible et si oui pourquoi ?

 

Les voyages de mémoire viennent scander l’impossible lecture du réel des camps de concentration. Là où il n’y avait que mort, horreur, immobilité, l’enfance va venir se glisser, interroger, réfléchir, recueillir des images et des témoignages. Ainsi donc les camps de concentration peuvent-être lus par des regards légers de jeunesse, ainsi donc des élèves accompagnés de leur professeur peuvent-ils traverser l’empreinte des camps de la mort ?  Empreintes et traces vont surgir de ces voyages pour faire mémoire. Comme une vie mode d’emploi, il va falloir reconstituer l’histoire de ceux qui ont précédé le voyage, il va falloir rapiécer les trous d’une mémoire collective qui glisse, se répète, se cache et s’échappe dans des archives d’un passé à faire revivre sans traumatiser. L’enjeu de ces voyages est transmettre de la mémoire à des jeunes, inventer une pédagogie, un accompagnement pour ces jeunes. L’enjeu est de continuer la métaphore du savoir dans un temps suspendu par les mots des enseignants qui accompagnent, est de tenter de crever un abcès de silence qui ne sera jamais crevé, un abcès d’impossible et d’indicible dans la conjonction de cette métaphore qu’est l’enseignement qui va se nicher dans ces voyages. Une nidation intellectuelle, pour reprendre l’expression que j’aime tant de Tony Laîné à réaliser pour tous ces jeunes qui ne savent pas et qui savent tant, souvent par l’histoire de leurs grands-parents ou arrières grands-parents, juifs ou non, qui ont dit ou n’ont pas dit. La métaphore creuse la vérité de l’histoire dans le long, si long passage du silence et de la honte de l’humanité. Les voyages vont donner parole et émotions aux archives si précieuses, aux cours des professeurs dans les lycées si sages.

 

Ce livre raconte  l’expérience, la traversée du temps de ces jeunes avec leurs enseignants, le déni toujours tentant des génocides. Ce livre raconte comment  abordant  l’autre rive de la raison humaine, ces jeunes et leurs professeurs vont vivre debout, les yeux ouverts sur l’empreinte des camps, comment par leur jeunesse ou leur maturité ils vont transcender l’histoire et donner vie aux archives. Certains deviendront historiens mais d’ores et déjà ils seront citoyens porteurs d’histoire et de passé. Ils seront grâce à leur professeur passeur, porteurs lucides du passé des camps de la mort. Ils découvriront  « le devoir de  penser » bien plus que le « devoir de mémoire »

 

  Mais ces voyages ne s’improvisent pas. Leur enjeu est trop important pour cela. Ce fut donc l’objectif du Sixième colloque de Lacaune de tracer « les cartes de tels voyages » et d’en recueillir « les souvenirs de voyages ». C’est donc l’objectif de ce livre de recueillir dans l’écrin précieux de ses pages les témoignages de  tous. Témoignages relatifs à la pédagogie, à l’implication de tous dans ce travail de la mémoire, relatifs aux  modalités de préparation, aux  réflexions des élèves, à la symbolisation  nécessaire de la culpabilité mais aussi à l’avènement  de la responsabilité. Une déportée à Bergen Belsen, interroge dans un chapitre la pertinence historique de ces voyages, dans un autre chapitre des professeurs d’Israël parlent de la pertinence de ces voyages dans l’enseignement de la Shoah en Israël. Un autre chapitre, celui de Jackie Feldman, venu également d’Israël pour témoigner de son expérience,  est riche d’enseignement pour la paix parce que l’auteur souhaite introduire les jeunes par ces voyages à une réflexion approfondie sur « des catégories morales, religieuses et ethniques ». De même, Ygal Fijalkow, se penchant sur  le travail de ce  chercheur interroge p.192 : « Feldman s’interroge et à l’aide de ses observations, des questionnaires, des entretiens et des journaux intimes qu’il a recueillis pendant huit ans, invite le lecteur à réfléchir aux dérives possibles d’un voyage, qui à travers l’émotion et la colère qu’il suscite chez les jeunes, pourrait servir de caution légitimant la souveraineté israélienne et inculquant le devoir national. » Ygal Fijalkow, à partir d’une étude approfondie de divers auteurs israéliens, pose avec clarté les préoccupations et les relations complexes que les Israéliens entretiennent avec la Shoah.  Chapitre complexe à lire pour se donner les moyens de sortir des lieux communs.

 

De nombreux passeurs d’histoire parlent dans ce livre courageux, dans ce livre à multiples voix, à multiples vies, qui raconte avec intelligence et sensibilité des voyages dans une pédagogie du temps, de l’espace, de la mémoire. Un livre qui invite les jeunes à grandir grâce à nous tous passeurs responsables.

 

Epoustouflant ce travail de tous !

 

Les auteurs Fijalkow, père, Jacques et fils, Ygal, ont porté ce projet de colloque, d’écriture et de publication  avec une énergie, une intelligence, une générosité étonnante. Ils en sont récompensés par la publication si méritée de cet ouvrage, dans un monde où il est difficile de penser le meilleur pour les jeunes, c’est-à-dire de les aider à symboliser ce que nous même adultes, avons tant de difficultés à symboliser, je veux dire le mal absolu : La Shoah. MJA

   

Partager cet article

Repost 0
Published by Marie-José Annenkov - dans Le devoir de pensée
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Inventeurs de lectures
  • Inventeurs de lectures
  • : recherches sur la lecture, les ateliers de lectures et partage de livres
  • Contact

Mes publications

telechargement.jpg


 



Recherche