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6 décembre 2009 7 06 /12 /décembre /2009 18:12

Sur ma table de travail : deux livres ouverts

- Les enfants de la Shoah : Sous la direction de Jacques Fijalkow Editions de Paris.  Max Chaleil  2006 ouvert aux pages finales sur lequel je lis et relis le splendide poème de Monique-Lise Cohen : Dans le souffle des petits enfants

- Le Passé au présent de Léa Markscheid CRPR Centre de Recherches du Patrimoine de Rieumontagné ouvert à la première page sur laquelle je lis la dédicace de Léa, écrite d’une écriture si fine :

A Madame Marie-José Colet

Lacaune 12/9/09


Le poème de Monique Lise-Cohen est sans doute le plus beau que je n’ai jamais lu. Me pardonnera-t-elle de tenter de le raconter pour introduire le récit de Léa, enfant de la Shoah ?

Un poème qui s’écrit en silence au-dessus des cendres de Birkeneau dans la terreur d’enfances brûlées.

Ces enfants ont grandi et vers le soir de leur vie, sous l’immensité du ciel, ils ont déployé dans une terrible science, « une terre de connaissance » et ils ont écrit le nom des victimes, des frères comme de sœurs, des amis, des voisins, ils ont raconté ce qu’ils ont vécu et enduré dans ce temps terrible de la Shoah. Ils ont tenté de transmettre l’impossible, l’indicible aux petits enfants qui vont à l’école car c’est dans leur souffle qu’Adonaï venu de l’infini réinvente la vie.


Ce magnifique poème, quand les mots se font chant de l’intransmissible et du recommencement possible dans Le souffle des petits-enfants, je vous en supplie lisez-le, il est l’histoire du livre de Léa Markscheid que j’ai lu dans une douce lenteur parce que j’en ai pressenti la douleur d’écriture.


J’ai lu, doucement, doucement, jour après jour m’accrochant pour ne pas mourir, car chaque minute passée à le lire me disait que c’était une enfant de 6 ans qui avait écrit ce livre et non une femme de 70 ans.


Ce que je veux dire :


j’ai lu une multitude de livre sur la Shoah, mais quand c’est une enfant de six ans qui a écrit cela et qu’on apprend à la fin du livre (Page 308) que selon les sources de Deborah Dwork, dans le dernier chapitre de son ouvrage de 1991, que un million et demi d’enfants ont été assassinés pendant la Shoah, alors on ne peut que basculer vers la mort mais bien sûr, ce qui nous retient dans ce mouvement mortifère c’est de savoir que de nombreux enfants ont été sauvés par des personnes exceptionnelles et quotidiennes. Alors, moi comme les autres, j’ai refermé ce livre : vivante. Vivante mais dans la ferveur de vous le raconter.


D’abord sa structure étonnante : alternance de témoignages de vie et Histoire. Ce quelque chose de sa vie qui ne peut se dire qu’à partir de deux lieux : sa mémoire élaborée sur ses rencontres et l’Histoire.


Durant toute la lecture du livre j’ai eu la sensation très profonde que la mémoire de Léa lui avait été confisquée par ses traumatismes et qu’elle ne pouvait écrire que dans la reconstruction de l’Histoire et de témoignages de proches. J’ai cherché Léa, enfant de six ans pendant la guerre (elle est née en 1936) et je n’ai pu trouver qu’une enfant déracinée comme une plante de son pot de vie. Elle dit « J’ai des racines ! » comme si elle en était étonnée elle-même. La Shoah lui a volé ses racines, lui a confisqué sa mémoire et c’est du lieu de ce vol inqualifiable, de cette confiscation tragique et violente qu’elle veut transmettre à ses petits enfants l’histoire de leur famille. Et soudain, c’est la grand-mère qui parle. La femme de 70 ans. Mais c’est la fin du livre. Revenons au début.


Un ouvrage de 365 pages format A4 reliées dans la simplicité d’une couverture beige claire pour la dernière page et d’un transparent pour la première sur laquelle on lit le titre :


Le Passé au présent

Et sous lequel on peut regarder une photo.


« La photo figurant sur la couverture, publiée avec la permission de Mme Jeanne Bru-Niel, a été prise par un photographe amateur, probablement en 1943. Les personnes qui s’y trouvent sont la famille Markscheid et les propriétaires de l’appartement qu’ils avaient loué à Lacaune. De gauche à droite et de haut en bas : Jeanne bru, Taube-Rose Marksheid, Mémé, Fanny Markscheid, mBru, Mme Bru, et Léa Markscheid. »


Je veux dire d’emblée que la beauté de cet ouvrage est constituée des noms propres qui l’émaillent comme des perles d’humanité. Le livre de Léa est un coffre-fort, non de ses souvenirs mais des êtres humains qui les ont élaborés avec elle.


Le livre de Léa est un livre lentement élaboré, dans les mots de chacun, chacune qui ont écrit sa mémoire confisquée pour lui restituer.


Puis vient une table des matières, joyau du livre. Il en dit sa patiente construction. La presque dernière ligne, avant les notes, photos etc.  est le mot AVENIR.



Mais avant de débuter le livre, je lis la très belle préface de Jacques Fijalkow. J’ai toujours aimé les préfaces. Une préface c’est la promesse ou les promesses du livre. Quelles sont  donc ces promesses ?


- Une promesse d’universalité. Promesse tenue ! Ce livre engrange une multitude d’ouvrages qui peuvent s’inscrire dans le déroulé de son parcours. Fijalkow a retrouvé les siens, Amoz Oz, Israël, L’Europe centrale. Moi, j’ai retrouvé G.Perec, Boris Cyrulnik, Hannah Arendt, Winnicott (Les enfants de la guerre)

- Une promesse de nécessité. Promesse tenue. Tout au long du livre court comme une rivière persévérante la nécessité d’écriture de Léa : écrire pour se souvenir, écrire pour transmettre, écrire pour rompre le silence toxique de son enfance, écrire pour ne pas être étouffée par ses traumatismes, écrire pour demeurer l’enfant qu’elle fut mais la transcender pour donner sens à sa vie, à ses engagements de femme puis de grand-mère. Merci Léa pour vos si belles nécessités !

- Une promesse de placer l’histoire de son enfance dans l’histoire des hommes et avec la grand hache de l’histoire, celle de Perec écrire son identité dans le temps retrouvé de l’écriture.

- La promesse d’une histoire simple et humaine qui se lit à l’ombre de la page d’Histoire la plus noire de l’humanité, une fois encore racontée. Mais que de fois donc faudra t-il la raconter pour que les humains tuent la bête immonde qui n’en finit pas de courir par le monde ? ça recommence cette histoire « d’être français ». Merde alors ! Remuons-nous !


Merci Jacques Fijalkow pour cette belle préface, si bien écrite, si lumineuse des promesses à venir du livre de Léa.


Suivent les beaux remerciements de l’auteur, remerciements si profonds qui écrivent son parcours de recherche et qui disent sa profonde amitié pour sa sœur Fanny.


Vient ensuite un exergue magnifique mais si triste : les lettres de son père avant son départ pour le camp. Que de lettres ont été ainsi écrites du lieu d’un amour quotidien, d’un amour d’homme, ni héros, ni statue (monuments aux morts). Il est triste de ne pas voir ses filles, il les aime tant, il s’inquiète pour sa femme malade, puis c’est la dernière phrase : « Si tu le veux, tu le peux. Nous nous  reverrons. ». Mais il ne se reverront jamais. La Shoah, c’est aussi des milliers de lettres sans conclusions.


Puis vient le Prologue. Le début de l’histoire. Un rangement, vous savez comme on en fait parfois, au détour d’une vie, d’un deuil ou d’une maladie du père ou de la mère ; pour Léa, maladie de la mère. Un tiroir poussé trop vite, des documents surgis du fond de l’histoire de ses parents et le bateau identitaire  qui chavire. Un nouveau temps commence pour Léa : chercher, retrouver, concevoir, frôler, se laisser éclabousser par le passé. C’est l’identité de Léa qui est en jeu, la sienne,  celle de ses descendants. J’ai connu ça moi aussi et peut-être est-ce pour cela que j’ai été si bouleversée par cet ouvrage comme vous le serez, chercheurs d’identités, inventeurs d’humanité.


François de Graulhet, G.Pauthe, Madame Stouls. Les premiers noms propres sur la page et l’histoire comme un long chariot roule dans la mémoire de Léa, qui découvrant à l’automne de sa vie qu’elle a des racines, va jour après jours, lettres après lettres, rencontres après rencontres reconstituer son identité. Elle n’économisera ni ses pas, ni ses pages. Son livre est un livre d’histoire passionnant et vivant qui raconte avec érudition des longues périodes de l’histoire juive associée à l’histoire de sa famille. C’est ce que j’ai passionnément aimé dans la démarche de Léa. Seul(e), nous n’existons pas. Nous sommes rattachés à nos contemporains témoins de notre vie et à l’Histoire.


C’est une nouvelle définition de l’identité et de la mémoire. Chaque être humain est fait de ce puzzle qui le constitue des autres pris dans l’Histoire. C’est la dimension parfaite de ce livre, écrit par une enfant, écrit par une femme dont l’argile d’être se modèle de la multitude de noms propres comme autant de joyaux humains et des années du temps de l’Histoire.


Léa, vous vous êtes modelée, femme d’argile nue de vos souvenirs mais habillée de tous. Votre livre est magnifique. Vous avez fait œuvre d’histoire, de mémoire, vous vous êtes écrite femme de traumatismes reconnus et transmis.


Il était une fois une enfant de la Shoah, il était fois vous. Il était une fois la vie.


Merci pour tant de travail, pour tant de recherches obstinées pour vous affirmer vivante, existante et pour une fois de plus avoir écrit seule et avec les autres :


« Eradication vaincue ! » MJC



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Published by Marie-José Colet - dans La Shoah
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