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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 22:23

 

ELLE

 

Elle n’en serait  pas tout à fait certaine. Elle se souviendrait de sa propre enfance et de ces interminables réunions de famille où tous parlaient en même temps. Comme Sylvestre, elle lisait.

Elle se souviendrait des ouvrages d’Hector Malot,  En famille, Sans famille, elle se souviendrait comme autrefois, elle pleurait sur les malheurs de Rémi, sur la mort de Vitalis en hiver, sur les péripéties de Perrine. Elle se souviendrait comment elle s’était livrée à toute un univers imprimé dès son plus jeune âge et comment elle aurait ainsi oublié  les conversations bruyantes ambiantes dénuées de tendresse, teintées de violence où tout n’était que rivalités bien plus que contenus. Les conflits politiques n’étaient que tremplins d’affrontements personnels non-dits.

Maintenant, elle serait adulte ; à son tour peut-être, elle propagerait cette violence, à son tour, elle aurait maintenant un enfant qui se réfugierait dans la lecture pour échapper aux réunions familiales trop agitées. Son regard de mère s’attarderait mélancoliquement sur lui. Elle se tairait, envahies d’émotions contradictoires, intraduisibles. Elle aurait presque honte tandis que dans sa tête se mêleraient, la Pologne, le Liban, les Malouines, Le PCF, Le PS, la liberté, la paix, la guerre, les guerres. Près d’elle, son fils lirait. Elle voudrait lui dire la tendresse, la poésie, l’amour, elle voudrait lui dire l’harmonie. Elle voudrait lui dire pardon pour ce monde d’adultes qu’elle lui offrait et pour les mots qui voltigeaient et qui peut-être l’atteignaient comme des boulets.

Missiles

Armées

Couvre-feu

Bombardement

Chômage

Inflation

Racisme

Faim

Afrique

Son enfant lirait

Son enfant grandirait

Pris dans l’infernale dialectique

Dans l’infernale panique

Des pour

Des contres

Elle serait pour les pauvres

Contre les riches

Elle serait pour la paix

Contre la guerre

 

Toujours, elle se souviendrait.  C’était la guerre d’Algérie. Sa plume s’alourdirait, ralentirait. Elle ne s’appelait pas Claire. Elle s’appelait Djamila, une odeur d’épice, de jasmin et de menthe. Elle reverrait sa grande natte frisée ses gâteaux de miel aux sonorités inconnues ; Djamila chez qui elle passait ses jeudis, dont le foyer était si différent du sien. Les larmes lui monteraient aux yeux. Evocation d’une absence jamais cicatrisée. Semaine sombre. Djamila absente. Un jour, puis deux puis trois. Inquiète, elle demande à une voisine.

-         Tous partis ?

-         Oui

-         Tous partis, où ?

-         Je ne sais pas.

Elle se reverrait interdite, regardant la rue brouillée de ses larmes. Terriblement oppressée. La guerre d’Algérie, c’était  les informations de 20 heures, des attentats, des discours, des manifestations, des morts. Soudain, cette guerre prenait le visage de Djamila, Djamila qu’elle ne reverrait jamais, partie sans un adieu. Elle ne saurait jamais ce qu’elle était devenue. L’impasse était douloureuse. A l’extrême.

Un jour

Son fils serait-il assez fou

Assez grand

Pour mourir

Pour un pour 

Pour partir pour un contre ?

 

 Sur le papier s’écrirait alors :

« Femme-mère, femme inquiète ».

 

Texte inédit de la Valse des Narcisses (1982) (MJA)

 

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Published by Marie-José Annenkov - dans femmes
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