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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 08:10

 

Forum du 20 novembre 2010

 

 

Entrée dans l’écrit, quels enjeux ?

 

par Catherine Tabaraud du centre de ressources Prisme Limousin (relais en région de l’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme)

 

 

Les chiffres de l’enquête IVQ (ANLCI / INSEE) nous apprennent que 9 % des personnes âgées de 18 à 65 ans scolarisées en France sont en situation d'illettrisme, c'est-à-dire qu’elles ont des difficultés importantes de lecture/écriture au point d’être gênées pour des activités de la vie quotidienne.

 

3 100 000 personnes sont concernées

 

        Les chiffres de la JAPD :

     4,5 % des jeunes de 17 ans en France métropolitaine sont en situation d’illettrisme (JAPD 2009, Ministère de la Défense ; 4,4% en Limousin ; 4,4 % en Corrèze ; 5,80% en Creuse et 3,90 % en Haute Vienne).

 

La lutte contre l’illettrisme (LCI) concerne deux fois plus de personnes en nombre que la formation linguistique des migrants.

§        53 %ont plus de 45 ans, les difficultés augmentent avec l’âge

§         les femmes représentent 41 %, les hommes 59 %

§        49%vivent dans des zones rurales ou faiblement peuplées soit 1.500.000 personnes

§        10 %vivent dans les zones urbaines sensibles (ZUS) mais le pourcentage d’illettrés est de 18% dans les ZUS

§        57% travaillent soit près de 1.700.000 personnes, (15% des demandeurs d’emploi sont en situation d’illettrisme)       

§        5%sont bénéficiaires du RMI mais 26% des allocataires du RMI sont en situation d’illettrisme

§        74 %parlaient uniquement le Français à la maison à l’âge de

     5 ans

 

Au-delà de ce constat chiffré un autre est à mettre en parallèle : celui de la place de l’écrit dans notre société, place centrale certes mais depuis des temps pas si lointains, l’analphabétisme a été le fait majeur de l’humanité pendant des siècles et des siècles. Et donc l’idée que « tout le monde apprenne à lire et à écrire » est historiquement récente.

 

Un petit détour historique :

Jusqu’au XVIIIème siècle lecture et écriture était réservées à une élite, le goût de la lecture est récent.

Vers la fin du XVIIIème siècle naissent les premières idées, avec beaucoup de controverses, selon lesquelles tout le monde devait apprendre à lire (cf. Jean Vogler sur le site de bienlire.education.fr)

Beaucoup de gens pensaient que la lecture et l’écriture représentaient un pouvoir et qu’il ne fallait pas trop le partager.

Allons voir du côté des philosophes. Jean Jacques Rousseau : « les pauvres n’ont pas besoin d’éducation, celle de son état est forcée ; il n’en saurait avoir d’autres »

Voltaire : « ce n’est pas le manoeuvre qu’il faut instruire, c’est le bourgeois, l’habitant des villes »

Antoine Destutt de Tracy (philosophe français) pense que les enfants du peuple doivent prendre très tôt l’habitude du travail pénible auquel ils sont destinés et qu’ils ne peuvent languir longtemps dans les écoles.

 

Fin du XIX ème première campagne d’alphabétisation de masse : l’école de Jules Ferry

Au XX ème siècle : deuxième campagne d’alphabétisation de masse, prolongation de la scolarité jusqu’à 16 ans. A partir de 1977, instauration du collège unique (tout le monde accède aux études secondaires), tous les enfants du peuple vont au collège.

 

A la fin des années 70 l’association ATD quart monde alerte sur le fait que la pauvreté augmente et que les difficultés à lire et écrire ne sont plus réservées aux migrants.

La population concernée a été scolarisée mais la lecture et l’écriture les mettent en difficulté face aux nouvelles exigences professionnelles et sociales.

 

En 1981, le premier rapport alertant sur l’illettrisme est celui de Gabriel OHEIX (Gabriel Oheix, contre la pauvreté et la précarité, 60 propositions, février 1981) où il est signalé qu’une part non négligeable de la population adulte ne maîtrise pas la lecture et l’écriture et connaît de ce fait un préjudice important. Lorsqu’il y a le plein emploi la problématique de l’illettrisme ne se pose pas. Aujourd’hui l’illettrisme, que ce soit à travers la prévention ou la re-médiation, nous concerne tous. Les québécois disent à juste titre « c’est un problème criant qui se tait ».

L’agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI) depuis 2000 essaie de réunir tous ceux qui agissent et peuvent agir au niveau institutionnel et sur le terrain. Son rôle est de fédérer et d’optimiser les énergies, les actions et les moyens de tous les décideurs et acteurs pour accroître la visibilité et l’efficacité de leur engagement.

Notre société a fait le choix du « tout écrit ». L’écrit nous modèle et s’impose comme une contrainte incontournable certes mais ouvre aussi les portes de notre monde intérieur, et  l’enjeu, au-delà de la maîtrise des écrits fonctionnels et de l’autonomie au quotidien, est celui de la construction de soi par l’écrit et du nourrissage de l’imaginaire. Pour avoir du plaisir à lier, il faut aller au-delà du déchiffrage. Que dire alors de ceux qui n’ont pas accès à l’écrit ?

 

Je ferai référence ici à ce qu’a exposé Serge Boimare (ancien directeur pédagogique du Centre Claude Bernard à Paris. Instituteur spécialisé, rééducateur, psychologue clinicien) lors d’une conférence à Paris en octobre dernier). Il  a travaillé avec ceux  qu'il appelle des « grands non lecteurs » et avec des adolescents qui ont une lecture insuffisante, pauvre, inefficace. Il leur propose une évaluation de 2 – 3 minutes. Il s'agit de dégager l'idée principale d'un court conte de Green. Pendant cette évaluation, il les observe. Le corps se met en action pendant ce temps de lecture, les jeunes s'agitent, parlent, commentent ”ça me gave”, ”c'est pour les bouffons”, ”c'est pour les gonzesses”. Ils vivent ce temps de lecture comme un exercice de déchiffrage et non comme une recherche de sens. … dans ces conditions, il n'y a pas de plaisir à lire.

Que s'est-il passé pour ces jeunes ?

Il constate qu'il y a  des résistants à l'apprentissage de la lecture qui se transforment en réfractaires à cet apprentissage. Pourquoi ? Pourquoi des enfants intelligents sont-ils récalcitrants à la lecture ? Son hypothèse il l'a construite au fil d'années d'observation. Pour lui, une cause serait déterminante : ces enfants ne posséderaient pas les compétences psychologiques suffisantes pour entrer dans la lecture. Ils ne seraient par armés pour la rencontre avec :

- le manque,

- l'attente,

- la règle,

- la solitude,

qui sont quatre contraintes majeures nécessaires pour lire et qu'ils ne peuvent pas affronter.

 

Pourquoi ces enfants ont-ils développé ces résistances ?

Pour Serge Boimare, il leur a manqué l'initiation à la frustration mais aussi l'entraînement à parler, à échanger, à argumenter. Ils ne seraient pas armés pour entrer dans la lecture.

Et l'école que fait-elle ? Elle ne propose rien pour renforcer ces compétences psychiques. 15 % des élèves ne les posséderaient pas. L'école propose du rattrapage, des efforts supplémentaires qui vont dramatiser, aggraver les problèmes. Les jeunes vont devenir réfractaires et vont développer des stratégies anti-apprentissage.

L'école devrait renforcer ces compétences psychiques et pour cela, elle possède deux leviers : la culture et le langage.

 

Pour lutter contre l'illettrisme, le prévenir, il faut du nourrissage culturel (textes fondamentaux, mythes) et l'entraînement à parler.

 

Le rapport à la culture écrite est un enjeu essentiel pour la réussite scolaire.

Il faut associer maîtrise de la langue et maîtrise de l'écrit, tout faire pour éviter la double solitude (dont parle Bernard Lahire) à propos des enfants qui chez eux ne sont pas dans cette culture écrite et de l'échange. Ils sont seuls à l'école (l'univers familial n'y entre pas). Ils sont seuls chez eux (l'univers scolaire n'y a pas sa place).

 

L'oral est la base de l'apprentissage de la lecture. Maîtriser l'oral et être capable de produire un récit à l’oral c’est ce qui va permettre de poser les fondements de la construction de sa pensée et de la production écrite.

 

C’est essentiel de faire comprendre précocement qu'il y a une différence entre l'oral et l'écrit, là les livres sont un formidable levier.

DIRE et FAIRE DIRE aux plus jeunes, car cette maîtrise de l'oral (récit, langage d'évocation, oral scriptural) est déterminante pour la suite de la scolarité.

LIRE à tout âge et pour commencer aux petits, aux très petits même, car lire c'est découvrir un patrimoine, une culture et une langue, permettre l’accès aux livres pour entendre et comprendre le français écrit (langue du récit) et appréhender le code partagé.

 

Voici donc les enjeux clés :

- associer les parents, combattre la double solitude

- développer les détours (et on aura de multiples exemples tout à l'heure) : par la créativité (atelier d'écriture, de lecture, livre - objet, la culture, etc.…) pour permettre à ceux et celles qui sont en panne de lecture, de livres et du goût de lire de s’aventurer à nouveau dans l’écrit en toute confiance.

- rompre la spirale intergénérationnelle de la difficulté scolaire

- prévenir, lutter contre l'illettrisme par l'autonomie au quotidien mais aussi pour aider la construction de soi, nourrir l'imaginaire, relancer notre narration intérieure.

 

Pour finir, cette anecdote pour illustrer ce propos :

 

Une mère inquiète va voir l’enseignant pour lui dire « je ne veux pas que mon fils aille à la piscine tant qu’il ne sait pas nager ! ».

 

Donnons des livres à ceux qui ne savent pas lire, à ceux qui sont en panne, petits ou grands.

 

Catherine Tabaraud

 

Nous remercions vivement Catherine Tabaraud de nous avoir confié cette belle intervention !  Bonne continuation Catherine, ton travail est passionnant ! MJA

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Published by Marie-José Annenkov - dans Les inventeurs cherchent et trouvent
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