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12 avril 2014 6 12 /04 /avril /2014 15:25

 

 

 

A la manière de Valère Novarina

 



 

Valère NOVARINA

 

Le Discours aux animaux

 

Je vivrai pour me venger de n'avoir jamais été.


 

                                             

 

A la manière de Valère Novarina



Valère NOVARINA

Le Discours aux animaux

Je vivrai pour me venger de n'avoir jamais été.


Je suis l'enfant Chair du Temps et Charnière du nom advenu. Ici tomba Roger et naquit Jeanne, enfant entelrinée. J'ai vécu quarante ans de suite sans me ressembler un seul jour, sans me rassembler jamais. Injustice ! j'ai dévécu les solstices en silence. Sans retour, j'ai détalé, j'ai détroué, j'ai dévalé les rapides, j'ai ratelé du crépuscule à  l'opuscule, j'ai sonné les matines. Ding! Ding ! Dong ! Je suis Jeanne la Brève, je suis Jeanne-du-Temps des autres, de ceux d'avant moi, qui tous vécurent dans plein de trous, qui tous moururent. A portée de ma main, les tombes absentes. Réalité qui n'en finit pas de s'évider jusqu'à l'évidence.

Je suis née à charnier; du côté d'incommensurable, on y accède par une bretelle de l'Infini, mais on peut aussi l'atteindre par le versant Néant. Ils sont tous mort à Drancy ou à la guerre, déportés ou fusillés. Même à vingt ans. C'était à la Toussaint, peut-être, ou à la nuit de la Saint-Jean, je ne sais plus, je ne l'ai jamais su. Je suis Jeanne-Sans-Date, je suis Jeanne-sans Repère -et -sans Reproche. Mes pancartes on me les a volées, on me les a cachées. Je suis Jeanne-la-Falsifiée. Tous m'ont dévolue et expulsée hors de leur trou. Je suis Jeanne-de-la-Tombe partie lors de la quatorzième heure d'un jour d'été en l'an septante treize trois cent virgule quarante huit, ça reste flou, mais c'est comme ça que ma bouche l'a dit à mes oreilles qui l'ont répété à ma tête. Eux mes ancêtres, ils sont morts en zéro ou en deux, peut-être en trois du nombre quarante neuf après dix neuf. De toute façon personne ne le sait et tous l'ignorent. Les chiffres n'ont laissé d'autres traces que moi, Jeanne-la-Trouée.

J'ai grandi dans une rouge banlieue où tous n'en finissaient pas de brandir des pancartes qui disaient des choses toutes rondes. C'était facile à comprendre, il suffisait de lire les mots. Moi, j'étais assise sur le trottoir d'en face et je pleurais sans le savoir sur mes inconnues pancartes. J'aurai pu être "Jeanne l'écriture" mais ça m'était interdit par les morts. J'étais par eux, condamnée à dévivre malgré moi, j'étais de là-bas du côté des trous, mais je devais rester ici du côté du bitume. Je suis Jeanne-la-Bannie-Ici-Vit, je suis Jeanne-l'Exilée-Ici-Git. A l'âge de six ans on m'apprit à lire des mots qui disait tout faux et à compter les chiffres de mes trous., ceux là dans lesquels j'habite. J'étais la fille du comptable expert, Jeanne-fille du-père.

J'étais. Je suis. Jeanne sans Nom et sans Dieu, sans objet et sans sujet. Je signe, je persiste, j'écris, je dévie. Je suis Jeanne la Déviante. Soixante et huit. La révolte gronde, la colère monte. Le bitume saute en éclats. Place aux nouvelles pancartes ! Il est interdit d'interdire ! La vie ressemble à la vie et moi je ne ressemble toujours à Rien.

 Au début de ma vie, là tout au bout du temps, il y a une tombe et ça fait tâche de       néant, tâche de lune. Je suis Jeanne-la Dune-Sable-du-Temps-au-Jour-de-l'An-Neuf. Je suis Jeanne la divisée en segment et en trous. Je les ai tous entendus disparaître mes ancêtres. Je voulais compter les larmes mais on m'a dit soit heureuse et tais-toi, tout ça ne compte pas, il faut croire au bonheur et oublier l'horreur, il faut faire des enfants qui pour toi compteront le décompte de l'expert. On m'a dit compte sur eux, ils compteront sur toi. Alors, tous nous avons compté. Mais, avant, j'ai tout daté en secondes, ma nuit, ma vie, mes phrases, j'ai rangé, j'ai trié, j'ai plié, j'ai empilé, j'ai étiqueté, j'ai classé. C'était bien net. Je me suis comptabilisée au nombre des vivants dejà nés , j'ai chiffré le montant de mes cassures, j'ai évalué les réparations, j'ai fait le bilan blanc de mon enfance.. J'ai totalisé les morceaux de mon moi le plus présentable. Je peux affirmer, la tête penchée, qu'au jour dit d'aujourd'hui : je suis sept millions sept mille sept cent soixante dix sept mots. Tout frais déduits et ce en nouveaux francs. Chacun des mots est un moi. Parfois, j'en fais un année, il m'arrive aussi d'en prendre cent et d'en faire une guerre, mais ce que je préfère est d'errer de mot en mot, de moi en moi, sans loi. Je suis Jeanne des Milles et Un mots, la Shéréazade-du-Temps-Troué; je suis celle qui toujours se cherche en avant mais s'attarde à l'arrière, celle que la vie appelle mais que les morts retiennent J'ai grandi et quitté l'école du tout faux. On m'a décerné le titre de "supérieure en incapacité".  J'ai même eu une mention "pense sans les choses" j'en suis fière, très fière même encore à ce jour. Puis, j'ai fermé le cahier de mon silence dans lequel je n'avais jamais pu inscrire ma vie. Je suis entrée à l'Ecole cassures. J'ai eu mal, j'ai pleuré, j'ai hurlé. J'ai refusé le Dé. Je ne voulais plus être vivante malgré moi, je ne voulais pas ressembler à ceux qui raturaient mes trous, qui jamais ne rataient mes vides. J'avais perdu mes noms et le goût des choses.. J'étais Jeanne la Déprimante dont le seul rêve était d'être Jeanne l'imprimante.. La nuit le ciel était noir, le jour l'herbe était vivante, le printemps les arbres bourgeonnaient, en hiver, il y avait de la neige qui toujours étaient blanche. On appelait un chat un chat et en règle générale il y avait une place pour chaque chose. Ceux qui voulaient aller loin ménageaient leur monture et ils étaient tous unanimes à dire qu'un tien vaut mieux que deux tu l'auras. Peu dormaient, tous dînaient et s'occupaient à voir la paille dans l'oeil du voisin. La vie avait perdu ses reflets, ses ombres, ses lumières. Tout avait été dit. Les trous étaient fermés, les valises étaient bouclées, les fenêtres étaient closes et personne n'en parlait à personne.. J'étais Jeanne-la Détrouée-sur-le-Vide-en-Plein. Et cela dura cent ans, montre en main.

Enfin, je quittais 'Ecole cassures avec de nouvelles mentions : folle incurable, caractère intraitable, folle entêtée, folle qui s'obstine à ne pas voir la réalité en face, qui la préfère de profil et qui, en cachette,  la regarde de dos, les pieds au mur et la tête en bas. Folle atteinte de strabisme de l'âme. Folle faillible. Inopérable.

Je suis Jeanne-la-Femme-de-Fond-en-Comble, du sol au plafond, de A à Z, de pied en cap, séparée du temps par le mouvement des mots. Je noue le vide, je tresse l'or, j'émiette l'azur, j'épelle le blanc, je cueille les brisures, je noie le feu, j'apprivoise les fêlures, je ramasse la sciure. Je compte. Je suis Jeanne la Splendide.

J'ai lutté pour donner un nom à chaque trou, pour trouver le milieu de chaque orifice, à gauche, à droite, en avant, en arrière. A chaque trou sa cause. j'ose. Je suis Jeanne de l'ordre du Vide-en-Plein, Jeanne des Oiseaux et Jeanne des Taupes. J'ai appris comment on n'avait jamais rien sans rien, c'est comme cela que j'ai grandi à en mourir. Pour m'apaiser, j'en parla à tous mais tous ne m'écouta pas et nul ne m'entendit. Ni de cette oreille-ci ni de cet oeil là. Caïn me l'avait dit mais je ne l'avais pas cru. Vint alors le temps des insomnies et je devins Jeanne la "Somniaque" qui rêvait sa vie éveillée au lieu de la vivre endormie. Jeanne- des- Songes qui longe les nuits, ronge les jours. Le temps passait. J'allais de blancs néons en bleus néons, de boulimie en abandon, mes parallèles se mêlèrent à mes verticales.

Je devins Jeanne des chemins, Jeanne des chiffres et vice versa. J'allai d'ailleurs en ailleurs, ma bouche épelant mes lieux, mes mains découpant mes trous dedans moi, ma tête se retournant sans cesse sans jamais m'apercevoir et pire encore sans jamais me reconnaître. Je suis Jeanne-l'Inconnue -à- Moi, à tu et à toi avec l'Innommable, Jeanne l'Indomptable. Je suis la Disparue, l'Engloutie qui vainement tente sa sortie.

Je suis la jacteuse de sorts, la jeteuse de morts. Encore et encore. Je porte la parole, importe le silence, reporte l'échéance, déporte les mots. Encore et encore.. J'emporte les chiffres et mes trous je déchiffre. Qu'importe ! Je suis Jeanne qui passe, Jeanne qui lace ses souliers, Jeanne qui enlace et qui s'Elance. j'ai le temps à commettre, les comètes à mettre, les bouts à démettre, les trous à compter, le vide à dompter. Je suis Jeanne-l'Occupée-des Nazis à dénoncer. Ma vie, ils me l'ont prise, ils m'ont volé mes pancartes et à la place ils ont mis la mort et m'ont dit que  c'était du lait. Ils ont tout embrouillé. Chair, charnier, cadavre, fusillé, bébé.  Je suis sept millions sept cent soixante dix sept mots, mais il me manque les mots grand-mère, oncle, le mot père est double et le second cache le premier. Le mot mère est irrémédiablement brisé par la douleur. Je suis Jeanne-Fille-des-Pleurs, je suis Jeanne-Mots difficiles- à -Compter, je suis Jeanne des Morts-en-Vie. Quand les morts ne meurent pas , les mots ne respirent plus. Les morts doivent mourir et les vivants courir. Moi, je voulais courir mais on m'a dit qu'il valait mieux lire.

Ainsi, suis-je devenue Jeanne l'Avaleuse-de-livres. Les livres délivrent du plein du dedans, ils écrivent le vrai comme le faux, l'or comme l'argent, ils écrivent les couleurs, le grondement des jours, ils écrivent le savoir de chacun, l'ignorance de tous. Avec un peu de chance, parfois, ils disent l'amour, racontent les étreintes, les clairs de lune, les luttes et les silences, les baisers et la différence. Ils racontent le temps qui passe.

Plus je lisais, plus j'avais de trous et plus je guérissais du plein qui me ravageait le Vide du Milieu. Je devins alors Jeanne-des Trous-en Vide-tous -Vides. Ma solitude cessa d'errer et trouva sa voie lactée. On la repéra, on la nomma, on la chiffra. On l'inonda de lumière, on la voila, puis on la dévoila. Je lus en vrai dans le néant, j'entendis pour de bon et ma tête jusqu'alors surchargée de  mots s'allégea du TROP ou du RIEN. Bien sûr une cicatrice me resta un peu partout précisément  de temps en temps mais une poussière d'aurore l'effaça. Maintenant, je peux chanter à tue-tête, le silence qui me divise. Je suis Jeanne-du-Chant-Retrouvé :

              Au clair de la lune

              mon ami Pierrot

              prête moi ta plume

              pour écrire les dunes

              Prête moi ta plume

              pour écrire les mots

              J'ai toujours du feu

              Ma chandelle vit

              la ! la ! la !!

              Ma chandelle vit et danse ma vie !

 A tue-tête, atout coeur, la dame de pique perd la bataille. Le temps passant, j'ai semé mes cailloux, je reconnais mes trous. Reste à chanter l'éternelle ritournelle d'une femme cannelle et sur mes deux ailes j'écris : je suis Jeanne.  MJ ANNENKOV

Ce texte a été publié dans EMPAN N° 11, juin 1993

 

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Published by Marie-José Annenkov - dans femmes
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