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16 mars 2011 3 16 /03 /mars /2011 16:57

     La femme magique rêvait d’être écrivain, mais perdue dans la multiplicité des instants, elle n’y parvenait pas. Elle était à la dérive de ses pensées, de ses mots, de ses préoccupations. Elle se perdait dans le fil des jours, dans la clarté de ses absolus, dans l’ombre de ses doutes, elle savait la tendresse, ignorait la haine, elle savait la sagesse et la fureur, la passion et l’émotion. Ses jours étaient labyrinthes, ses secondes étendues d’eau, lacs tumultueux, mers sinueuses. Elle aurait aimé écrire un livre sur Artaud. Elle l’aurait appelé « Lettre ouverte à Artaud ». Elle lui aurait écrit combien sa folie était sienne, mais intolérable de leurre ; ce leurre est si infini qu’on parle de folie ou de légion d’honneur. Quels leurres que nos monuments narcissiques ! Elle lui aurait dit « Toi fou, moi folle, qui sommes nous pour haïr les institutions et les dictionnaires ? » Elle lui aurait dit encore « Pourquoi nos folies et nos morcellements seraient plus fiables que l’unité sociale ? » Elle aurait aimé écrire un livre savant et rigoureux  sur ces folies qu’on nomme psychoses. Elle aurait alors écrit, fouillé, annoté, analysé, fait de riches synthèses, elle aurait parlé de Freud, de Lacan, de Jung, de Lévi- Strauss. Elle aurait comparé, confronté, interrogé ces savoirs de l’humain avec un implacable sérieux. Elle aurait construit du langage et des connaissances. Elle aurait joué. Parfois, elle restée éberluée, comme fascinée par le prodigieux Raymond Devos. Comment se faisait-il pour se mouvoir dans cet univers signifiant sans jamais sombrer dans la folie ? Elle désirerait aussi saisir en plein vol la magie d’Alice au pays des merveilles, se faufiler avec Bobby Lapointe d’un phonème à un autre.

Elle aurait aimé écrire un livre relatant ce qu’elle écoutait des uns et des autres. Chaque vie était pour elle un drame animé et mis en scène par les Dieux ou par Dieu ou par le désir. Dans ce livre, elle aurait parlé de cette femme de 45 ans, qui semaine après semaine, lui confiait sa solitude, interrogeant ce qui avait fait destin dans sa vie. « Est-ce que le destin ça existe ? » lui avait-elle demandé comme ça, à 9 heures du matin. Elle aurait parlé de cet homme de 30 ans qui ne parlait que de sport et de compétition que pour mieux s’interdire de vivre celle de chaque jour, quand les joueurs sont les autres, quand les balles lancées à chacun sont celles de nos solitudes, de nos ambitions, de nos amours, de nos tendresses, de nos caresses, de nos rêves. Des balles, dans le ciel de nos vie qui épousent les trajectoires de nos destinées. La vie, pensait-elle souvent, est une monumentale, dénégation de la mort. Elle entendait alors, le rire du héros de Camus, ce monsieur si bien sous tout rapport, honnête, gentil, tout pour plaire dont la seule faille était d’entendre jusqu’à la chute son rire. Elle aurait parlé de ce délinquant ballotté entre hôpital et prison et qui lui disait « Je déteste les gens honnêtes, tous des lopettes », qui ne pouvait s’expliquer « qu’entre hommes », au coup par coup, pour qui l’histoire de sa vie se confondait avec le  long parcours d’institutions dans lequel, il avait été placé, dès la naissance. Sa mère, c’était l’institution, son lait, des portes fermées ; Il avait été placé, toujours déplacé. Il n’était que violence, refus et rejet. Elle l’écoutait, atterrée, essayant vainement de dialoguer, mais elle le savait porteur de la violence sociale  et elle parlait, il parlait, elle n’écoutait plus, il n’écoutait plus. Les mots étaient rompus et d’ailleurs disait-il « Aujourd’hui, je n’ai pas envie de discuter », alors, elle disait : « Revenez jeudi ». Elle aurait parlé de ce jeune homme qui ne pouvait exprimer son angoisse naissante chez lui, que par Michelin interposé. Sa peur n’était pas de tomber malade ou de perdre pied mais il craignait que « Michelin » (réunissant sous le même vocable, comme tout auvergnat, le patronyme et l’usine) ne s’effondre. Elle, elle pressentait que cette crainte de l’effondrement le renvoyait peut-être à son propre effondrement d’homme si vulnérable. Alors, elle se taisait, l’écoutait, le rassurait, le laissant se mouvoir dans l’espace des mots et des fantasmes.

Elle aurait parlé, elle aurait écrit mais à chaque tentative, elle détruisait le papier qui l’avait trahie. Il lui semblait que sa vie se mourrait dans les mots, tombeaux du désir. Ce qu’elle avait écrit lui paraissait mensonge intolérable. Ecrire, c’était tuer sa vérité et celle des autres parce que figeait sur le papier le fugitif.

Elle aimait son métier de psychothérapeute parce que son silence était un espace où la vérité de chacun pouvait se dire, se déployer, se nicher, s’enfouir, se délinéer, se nouer. Les mots étaient musique, solfège, poésie, identité à entendre ou à retrouver, à affirmer. Les mots matière première de son silence et de celui et des autres, les mots frôlant ce qui fut un instant vivant, les mots de l’éphémère, l’imprimaient femme dans l’univers.

Alors, elle lâchait son crayon, fermait les yeux, sur elle-même et au monde. Elle ouvrait les yeux à nouveau. Il était temps d’aller chercher ses enfants à l’école, d’acheter le pain et les goûters, de penser au menu du soir, à la tendresse de son mari, elle se sentait vide d’elle-même et pleine des autres. Elle était sève, le papier, écorce. Son espace à elle, était entre sève et écorce.

 

Elle était une femme magique.

 

Texte inédit écrit à Clermont-Ferrand, le 29 avril 1982.

 

J’ai recopié, dans la fragilité de mes jours présents, ce texte qui livre l’intact de moi-même et l’amour infini que j’ai eu pour mon métier de psychothérapeute, si attentive à mes patients du CMP de Clermont-Ferrand. MJA

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Published by Marie-José Annenkov - dans Force et vulnérabilité
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