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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 19:40

Mardi dernier, mon dépistage du cancer. Un dépistage comme un autre.

En m’y rendant, comme ça, à petit pas, il faisait beau ce jour-là, j’ai soudain eu, une courte nausée. Et puis, c’est passé. Quelque chose du côté de l’angoisse sans doute. J’ai 64 ans, depuis l’âge de 50 ans, je fais mon dépistage sagement, mais à chaque fois, je suis étreinte par une peur secrète. Et si ça arrivait qu’on me trouve quelque chose ?

C’est arrivé,  mardi dernier.

Seule pendant 25 minutes, torse nu, dans la salle d’échographie, j’ai paniqué. Assise, là, le cœur battant, la tête moulinant des idées à 100 à l’heure. Malgré tout, j’étais en colère. Je me disais, c’est inacceptable de laisser une femme seule, torse nu, dans une salle d’échographie, après deux examens complémentaires de mammographie. Je me disais, ces médecins, ils sont bons pour la technique mais pas pour l’âme. Tout ça, ça se mêlait dans mon cœur : ma peur et ma colère. Et puis, j’avais un peu froid. J’ai enfilé mon pull.

La docteure est arrivée. L’échographie a commencé. Elle m’a dit comme ça : « Ce n’est pas pour voir si il y a quelque chose, c’est pour m’assurer qu’il n’y a rien ». Je suis restée sceptique sur la tournure de cette phrase. Puis, elle a mis le gel et a commencé l’examen. J’avais les yeux rivés sur l’écran. D’abord, rien d’inquiétant et puis soudain,  je l’ai vue la petite bille, qui allait, qui venait, qui revenait. Et alors, là je me suis mise à pleurer. Bon, après, le docteur a été humaine, m’a parlé de biopsie, il fallait bien en parler et m’a dit, que c’était tout petit et que même si c’était cancéreux, c’était pris à temps, et vu mon âge, « ça ne m’emporterait pas ». J’ai bien retenue la tournure de la  phrase, que j’ai trouvé littéraire, « ça ne m’emporterait pas ».

Je suis sortie de là, un peu sonnée et il a fallu que la secrétaire me répète deux fois, la mise en place du rendez-vous, pour la biopsie.

Mais vivre, c’est faire des choix. Toujours. Je me suis alors très vite posée la question suivante : dois-je ou non, en parler mes enfants ? J’ai attendu 48 heures pour répondre à cette question. Je voulais d’abord émerger de l’angoisse, non pas de la mort mais de la maladie. La peur de la douleur, la peur d’une chimio, la peur de perdre mes cheveux, la peur de ne pouvoir rien supporter de tout cela. Je me sais très mauvaise malade. La maladie, c’est un truc que je ne supporte pas.

Enfin, j’ai tenu le raisonnement suivant, à tort ou à raison. Je ne suis pas sûre de moi, mais voilà, il me fallait vivre un choix. J’ai fait comme j’ai pu. Je me suis dit, si j’ai quelque chose, je ne vais pas annoncer tout à trac à mes enfants « j’ai un cancer du sein ». Je me suis dit qu’il fallait mieux dompter le mot, progressivement, par un peut-être d’abord, y penser comme ça, dans l’incertitude et puis après si je n’ai rien tant mieux. Alors, je leur ai dit, au risque de leur alourdir la vie. Je ne sais pas si j’ai bien fait. Ce doute est en moi, comme ma petite bille.

Et puis, le lendemain,  le hasard de mes lectures, pour ma thèse, alors que je fouinais du côté de Winnicott dans Le Coq-Héron (N°173, année 2003, édition érès), m’a fait découvrir un article de Marc Espié intitulé « A propos de la crainte de l’effondrement et autre situations cliniques de D.W. Winnicott ». En plein milieu de l’article, j’ai lu comme ça « le cancer du sein ». Mon cœur s’est serré et soudain cet article m’a brûlée. J’ai un rapport au savoir très particulier. J’ai un don inné pour tomber par hasard sur des lectures identitaires. Alors, j’ai fait comme l’aurait fait mon maître, Ouaknin, j’ai caressé le texte. Il m’était impossible d’y rentrer ; ça brûlait trop. J’ai lu qu’il parlait de la crainte de l’effondrement, de Winnicott, du cancer, des repères qui basculaient. J’y suis revenu le lendemain et dans mon cœur, j’ai remercié ce praticien si plein d’humanité qui disait en termes simples ce que j’avais vécu dans la salle d'échographie, mes pauvres phrases en lambeaux, cette sensation de tribunal et de verdict, de culpabilité, cette atteinte dans ma féminité en danger, justement, je m’étais acheté un beau sous tif, quelques jours avant, couleur chair et dentelles, Marc Espié disait le monde qui soudain vacillait, il disait ma vulnérabilité découverte, il disait le sens que j’essayais de mettre sur tout cela : et du sens, j’en trouvais tant et tant : le monde comme il tourne, ma peur de vieillir, un futur que je n’arrivais plus à élaborer et puis ma vie intime, ma vie tout court. Oui, il disait tout ça Marc Espié. Je n’étais plus seule. Dans la salle d'échographie, j’avais été expulsée de mes repères, de mon quotidien, de moi-même, expulsée par une petite bille, j’avais frôlé l’effondrement et cela faisait plusieurs jours que je me battais pour ne pas m’effondrer, pour ne pas hurler. Surtout la nuit. Dans mon sommeil, il n’y avait qu’un seul mot qui rôdait « Cancer ». Mais cet article de Marc Espié qui en disait si long sur notre terreur du cancer du sein, à nous les femmes, m’a remise de plein pied dans le langage de tous, dans le sens, dans le possible à vivre et m’a donné de la force, je l’espère, mais je n’en suis pas sûre encore, pour vivre debout, le jour du diagnostic, lorsque les résultats de la biopsie seront revenus du laboratoire, vendredi ou samedi. La peur de l’effondrement, le « breakdown », tel que le définit Winnicott, c’est un temps où toute l’organisation défensive du sujet s’effondre et j’ai compris combien ce qui était en jeu dans cette épreuve de la mammographie et de l’annonce du diagnostic et puis dans la maladie était cette crainte de l’effondrement et pire encore, cet effondrement tout court. Oui, j’ai su que cette petite bille allait me porter aux limites de moi-même et j’ai su alors, qu’une fois encore, j’aurai besoin d’articles comme cela, pour ne pas perdre sens, au moment du diagnostic et qui sait, dans un terrible « peut-être », après le diagnostic. J’ai su que j’aurai besoin de l’humanité des médecins tout autant que de leur savoir médical. Je suis allée sur Google, voir le site de Marc-Espié : j’ai vu des titres d’articles et des vidéos. Mais je n’ai pas eu la force de cliquer. C’est ça mon rapport au savoir : j’y engage mon être tout en entier ou je n’y mets un petit doigt. Par crainte de l’effondrement.

Aujourd’hui, j’étais dans un train. Une jeune contrôleuse m’a demandé mon billet. Puis, elle m’a regardée et m’a dit dans un sourire « Madame, vous êtes bien jolie » et devant mon étonnement heureux, elle a ajouté : « Vous savez, des visages, on en voit toute la journée et vous, vous êtes bien jolie ». Puis, elle est partie et j’ai pensé le cœur serré à ma biopsie de demain et j’ai songé :

« Pourvu que je reste jolie ! » MJA

 

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Published by Marie-José Annenkov - dans femmes
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commentaires

enniop 27/11/2012 15:39

venu sur ce blog par un poème de Verlaine
permettez-moi de poser
ici
ces quelques lignes de Paul Eluard
comme une "caresse" à vos mots...

Je te l’ai dit pour les nuages
Je te l’ai dit pour l'arbre de la mer
Pour chaque vague pour les oiseaux dans les feuilles
Pour les cailloux du bruit
Pour les mains familières
Pour l’œil qui devient visage ou paysage
Et le sommeil lui rend le ciel de sa couleur
Pour toute la nuit bue
Pour la grille des routes
Pour la fenêtre ouverte pour un front découvert
Je te l’ai dit pour tes pensées pour tes paroles
Toute caresse toute confiance se survivent.

Marie-José Annenkov 27/11/2012 15:49



je vous remercie pour votre poème que je vais poser également en article pour le faire connaître. Je crois qu'il est important de savoir parler avec tous du meilleur comme du pire. Merci pour
votre meilleur en réponse à un possible pire, encore incertain. Continuons, ensemble, d'épeler l'humain quand il passe par les livres et la poèsie.  Amitiés. Marie-José



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