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25 janvier 2010 1 25 /01 /janvier /2010 15:41

Françoise Collin

L’homme est-il devenu superflu ?

Hannah Arendt

Edition Odile Jacob

Novembre 1999

332 pages

Chapitre 4

Pluralité et différences Pour une citoyenneté transétatique

Françoise Collin raconte Hannah Arendt. Je raconte Françoise Collin. Creuset de l’écriture en perspective. Recommencement. Initiative. Inventer dans, je l’espère, la fidélité.


Dans ce chapitre une fois encore il est question de « même » et d’égalité conquise, de différence et de liberté à conquérir, à revendiquer dans l’espace de dialogue qu’est le politique. Si la sphère publique repose initialement sur du pareil et du même la sphère privée repose sur la loi de la différence universelle et sur la différenciation. L’étranger avec son étrange étrangeté vient bousculer ce paisible édifice du pareil et du différent, vient nous effrayer jusqu’à l’odieux de l’exclusion.


Hannah Arendt dénonce avec vigueur tout ce qui fait exclusion pour cause d’inquiétante étrangeté, exclusion de l’autre quand elle fige son identité, exclusion de l’autre quand elle dénie son identité. C’est de sa place de juive allemande qu’écrit Hannah Arendt et non d’une place d’allemande juive. Cette distinction qu’on trouve dans sa correspondance avec Karl Jasper est essentielle car elle prouve sa sensibilité de citoyenne à la différence. C’est en cela aussi qu’elle interroge une fois de plus la validité marquée de flou des droits de l’homme. Il faut approfondir dans une lecture diasporique ( son journal et d’autres textes) cette interrogation sur les droits de l’homme. Toutefois, si elle insiste sur la validité des droits du citoyen, elle en reconnaît une fois encore le poids des discriminations. Son interrogation se porte toujours sur l’égalité citoyenne mais aussi la différence entre chacun. C’est cette différence reconnue et assumée qui est pour elle la condition du politique comme lieu de dialogue. La condition de l’échange est la différence bien articulée.


Elle-même pendant la guerre s’est posée comme paria (quand elle fut enfermée au camp de Gurs) mais après la guerre, elle s’est éloignée de cette position sans toutefois jamais l’oublier et ce mouvement est sensible dans son travail sur Rachel Varnhagen, qu’elle a partiellement rédigé avant son exil et qu’elle a terminé bien après. Elle a travaillé cette question du même et du pluriel à partir du peuple juif mais aussi à partir des femmes et des noirs. Toutefois, elle reste plus paradoxale avec les noirs dont elle a articulé le méfait de la reconnaissance de la différence avec moins beaucoup moins d’efficacité signale Françoise Colin. L’objet des réflexions d’Hannah Arendt se porte principalement sur la nation juive. Nation et non-état. La nation étant comprise comme un ensemble d’individus se reconnaissant dans une même culture, l’état supposant une organisation de cette nation soutenue par des lois. La liberté d’une nation étant caractérisée par la capacité à prendre des initiatives à partir de données historiques, préexistant à la naissance. La nation juive s’articule à partir d’individus ayant un corpus de données communes, données allant jusqu’à l’extermination dans un terrible espace public emportant chacun des individus, d’un privé égalitaire et différentiel à d’autres vers la mort. Elle souligne sans cesse combien si l’identité de la nation juive est singulière dans la manière que chacun peut avoir de se raconter, elle est plurielle par ses données projetées par et dans l’histoire collective des hommes.


Hannah Arendt fut un temps sioniste mais ne souhaita jamais que le peuple juif devint un état, avec des lois sur papier. Elle ne voulait pas que les juifs peuplent du livre inscrivent une nation de « papiers." Toutefois, inscrivant une fois de plus la dimension paradoxale de sa pensée, elle était pour la constitution d’une armée juive internationale qui pourrait prendre position auprès des états qui luttaient contre Hitler. Elle disait le possible de juifs, dans une possible armée mais le refus d’un état, notamment en Palestine. Elle craignait déjà le conflit avec les habitants de la Palestine : les Arabes et elle défendait principalement l’idée d’une fédération entre juifs et arabes. Elle souhaitait aussi, le retour des juifs dans le pays où ils vivaient avant la Shoah  soulignant l’extraterritorialité de la diaspora juive.


A partir de cette réflexion sur le transterritorial et le transnational du peuple juif, elle approfondit la nécessité d’élaborer pour tous les exilés et les peuples déplacés des droits citoyens. En effet, dit-elle, en dehors du droit d’aller en prison ou d’être internés, ils n’ont aucun droit. Par ailleurs, écrit-elle encore ces droits ne doivent pas dépendre de l’état du pays d’accueil mais doivent être élaborés par tous.


Comment ne pas penser aux sans-papiers de nos jours ?  Elle était un précurseur de la mise en place de réelles structures d’accueil des populations exilées. Il n’est pas nécessaire d’avoir un territoire pour constituer une nation, une nation qu’on doit respecter par la mise en place de droits citoyens.


Hannah Arendt se pose la question des rapports entre nation et citoyenneté. Elle a déjà posé ce questionnement dans ces études sur le totalitarisme à partir des peuples minoritaires de l’Europe centrale après les traités de Paix et le partage des territoires entres les grandes puissances. Apparaît alors pleinement la notion de transnational et de transétatique  : des petites nations regroupant des peuples minoritaires doivent vivre à l’intérieur d’états plus grands dans lequel vient se définir une nation-état plus large, majoritaire. Pour Hannah Arendt, la qualité et la force de la citoyenneté ne peuvent être tributaire du nombre d’individus qui constitue la nation minoritaire.


Elle parle des nations minoritaires comme des « peuples sans histoire » (n’ayant pas d’état, ils ne font pas partie de l’histoire et elle compare ce phénomène à celui des femmes sans histoire (l’histoire est écrite par les hommes) et au prolétariat (écarté longtemps de l’histoire.)


Elle se penche aussi sur les rapports existant entre les citoyens « de souche » et les naturalisés soulignant le mépris des seconds par les premiers. D’où, une fois de plus la réaffirmation d’une structure fédérative avec des droits personnels égaux pour tous. Ce qui est intéressant dans sa réflexion c’est son désir de sortir la citoyenneté des personnes déplacées de la structure étatique de chaque état-nation. Ce serait des droits définis par tous pour tous qui permettraient de respecter les cultures de chaque nation quel que soit le nombre de personnes la constituant. Point barre.


La fin du chapitre est plus confuse. Ce que Hannah Arendt affirme clairement pour les juifs et d’autres peuples minoritaires, elle l’exprime beaucoup moins clairement pour les noirs et pour les femmes. Pour les femmes, elle approfondit ses positions dans d’autres textes (voir mon article La Paidéia et la femme non superflue. Catégorie femme. Mardi 10.01.10) mais je n’ai pas souvenir de textes plus clairs à propos des noirs. Peut-être, il y a –t-il là du paradoxe dans la pensée de Hannah Arendt qui aurait à son insu un mépris pour les cultures orales ne reposant pas sur des livres et cela est choquant.


Toutefois, Françoise Collin ne finit pas son chapitre sur cette faiblesse importante de Hannah Arendt mais sur une synthèse de ce qui lui paraît essentiel dans cette pensée, parfois défaillante parce qu’inachevée, : l’humanité est constituée d’individus pluriels, semblables et différents et par cette similitude et ce pluriel, toujours à reconnaître et respecter par des droits citoyens, l’humanité écrit le politique par les paroles et actions des deux sexes. Elle affirme sa conscience de femme dans une différence à celle des hommes, parfois maniant l’ironie. A un homme qui lui demande, si elle le trouve stupide, elle lui répond avec humour : « non, je te trouve simplement homme ».


Ce chapitre montre les pensées d’Hannah Arendt aux prises avec un inachèvement certain, un tâtonnement qui rend parfois difficile sa lecture mais j’ai aimé ce chapitre tel que nous le conte Françoise Collin car il nous présente Hannah Arendt au travail d’une vraie citoyenneté pour les exilés et les personnes déplacées. A nous, de marcher dans ses pas, en leur donnant une portée actuelle et plus approfondie encore. A nous de faire perdurer sa promesse par les nôtres, à nous d’approfondir son travail et sa réflexion tâtonnante mais généreuse par les nôtres et d’en élargir les limites. C’est aussi cela, le travail des générations. Creuser le creuset de l’humain dans le fil des livres et de leurs commentaires, comme celui de Françoise Collin.

 


Merci Françoise Collin pour celui là,  ardu mais efficace ! MJC




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Published by Marie-José Colet - dans Pour une lecture diasporique
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