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17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 18:14

Françoise Collin

L’homme est-il devenu superflu ?

Hannah Arendt

Edition Odile Jacob

Novembre 1999

332 pages

Chapitre 6


Dévoilement et jugement

La question de la vérité


Ce chapitre de Françoise Collin, contant Hannah Arendt est passionnant. Françoise nous conte la saga de la pensée et du penseur. On pourrait illustrer ce chapitre par Le Penseur de Rodin. Penseur solitaire ou penseur esseulé, la nuance est d’importance. Le penseur solitaire c’est celui qui pense seul au milieu de tous, le penseur esseulé c’est celui qui, comme Heidegger pense seul, dans sa tour d’ivoire, c’est celui qui s’institue penseur professionnel offert alors à toutes les dérives de la solitude. Le penseur nous dit Hannah Arendt est celui qui se laisse interpeller, c’est celui qui se constitue dans et par le dialogue et de cette définition découle la saga de la pensée. Qu’est-ce que la pensée, où pense-t-on ? Avec qui ?  Quels ont les rapports de la pensée avec le jugement ? Avec la volonté ? Avec l’imaginaire ? Hannah égrène comme toujours ses points d’interrogations, son suspens et Françoise Collin sait faire revivre ce suspens d’une pensée jamais immobile. Celle de Hannah Arendt.


Le sens de sa vie dit-elle est « comprendre », entendre et constituer le récit du monde. La vie se nourrit de narrations et de dialogues dans l’antre du pluriel des hommes.


Ce qui intéresse Hannah Arendt, c’est le rapport existant entre le penser et l’agir. La pensée n’est pas un agir mais une activité. Une activité des mots quand ils se font, cryptogrammes, symboles, métaphores, allégories du réel déployant « La vie de l’esprit. ». Mais la vérité se forge au sein de tous, dans la multiplicité des points de vue, se niche dans les opinions de tous. Pour se comprendre les citoyens doivent partager leurs pensées. Penser est un acte en partage qui invente la résistance à un monde qui pourrait sombrer dans le tragique de la non pensée. Hannah Arendt situe la pensée entre la non pensée d’Eichmann qui le déshumanise faisant de lui un robot nazi et la pensée de l’esseulé Heidegger qui le conduit à la dérive du nazisme. Penser c’est poser un acte à la fois de réconciliation avec le monde et de résistance. Penser c’est être au monde dans la possible critique. On ne peut agir sans penser et penser accompagne l’agir. C’est de cet accompagnement par les mots dont il est questions dans ce chapitre.


La pensée est un langage qui n’en finit pas de se déployer engendrant la vie de l’esprit dans un monde humain et solidaire dans une aventure de chaque jour pour comprendre le mode et ne plus être passif. Accepter l’acquis mais le transcender.


Penser c’est se déplacer dans un paysage de mots à la portée de l’agir, c’est créer un pont de mots entre le monde sensible et le monde abstrait, c’est être saisi (e) d’étonnement sans s’y attarder, c’est aspirer et être réceptif à une possible vérité sans en être prisonnier, c’est accepter que la vérité peut-être mouvement et n’appartenir à personne et à tous, c’est accepter qu’elle peut-être interprétée, non totalisée et toujours inscrite dans du dialogue, toujours confrontée aux opinions. Là encore, Hannah Arendt se réfère à Socrate condamné à boire la ciguë parce que la pluralité politique a déjà, une fois de plus, primé sur la pluralité de pensées. La pluralité de pensées est un combat jamais gagné qui a vu le jour dès l’antiquité Socrate doit mourir parce que ses pensées dérangent et Socrate accepte de mourir parce qu’il accepte son jugement alors que ceux qui le jugent n’acceptent pas ses pensées. C’est de cette asymétrie que naît un grave danger pour la liberté de penser, pour la liberté d’être et de parler, d’agir et de raconter, c’est de cette asymétrie que naît l’impossible être ensemble, c’est de cette asymétrie que naît la notion de limite entre agir et penser, toujours en tension.


Mais qu’appelle-t-on penser ? Hannah Arendt étudie avec passion les rapports entre penser, juger, vouloir. Les trois verbes sont différents mais inséparables. Elle parle de cela dans son livre La vie de l’esprit auquel je renvoie les lecteurs car c’est une approche philosophique très pointue que je maîtrise mal. Mais ce qui est certain c’est que la pensée est langage, mouvement, articulée étroitement à l’agir dans un accompagnement constant et nécessaire pour comprendre le sens de nos actions. La pensée est certes étonnement, interrogation mais non contemplation.


Penser c’est faire surgir l’événement, être à sa source et à son arrivée, c’est longer les rives du fleuve de notre vie pour ne pas la subir mais justement l’agir dans son déploiement vivant de tous, habitée des vérités parlées par chacun.


Penser c’est se donner les moyens de construire sa vie avec ses propres mots et ceux des autres, c’est habiter le passé sans s’y arrêter en se donnant le droit de le transformer pour à nouveau le transmettre.


Penser c’est dire et faire surgir, c’est imaginer un monde inimaginable et comme dit Hannah Arendt, quand il pleut des hallebardes, nous pouvons grâce à la pensée imaginer que le soleil existe.


Penser c’est inventer la vie entre absence et présence, entre rêve et réalité, entre vérité et mensonge, seul (e) et avec tous. Pour cette raison, nous avons le devoir de lutter pour une lecture plurielle pour tous et pour donner à chacun l’accès à la culture et aux livres parce que lire, c’est penser parce que penser, c’est inventer sa vie et la comprendre parce que penser fait battre notre cœur et nous donne l’espoir de la lumière quand il fait nuit et nous dit les possibles vérités de chaque étoile du firmament.


Lire, penser, nous permettent de dépasser notre condition humaine parfois tragique pour inventer l’espoir et le mouvement de la colombe blessée qui encore, un jour, en plein ciel volera. Peut-être. MJC

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Published by Marie-José Colet - dans Pour une lecture diasporique
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