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11 janvier 2010 1 11 /01 /janvier /2010 18:13

Françoise Collin

L’homme est-il devenu superflu ?

Hannah Arendt

Edition Odile Jacob

Novembre 1999

332 pages



Chapitre premier

Le monde et l’immonde


Françoise Collin raconte Hannah Arendt.


Hannah Arendt s’est penchée sur le phénomène totalitaire en tant que phénomène exceptionnel et à cette exception, dans et par cette exception elle a voulu donner sens. Elle n’a cesse de comprendre. Comprendre non l’inscrire dans du cause à effet mais comprendre pour en dégager le sens exemplaire, pour en dégager les mécanismes de son avènement et pour réfléchir comment résister à ce qui peut produire le totalitarisme. Elle définit le génocide de la seconde guerre mondiale comme une rupture, comme une fracture à tout ce qui l’a précédé, à tout ce qui a suivi. C’est une rupture totale, absolue à toute la tradition de la pensée occidentale. Les catégories politiques et les critères de jugement ont été littéralement pulvérisés. Sur cette pulvérisation Hannah Arendt n’a eu de cesse de se pencher. Ni optimiste, ni pessimiste, elle avance d’un pas sûr, elle défriche, elle fraie un passage à la pensée. Les racines de l’homme ne sont plus, l’homme lui-même n’est plus, la violence de guerre n’est plus, la loi du combat guerrier n’est plus. Tout n’est plus que déraison. Et le mal radical, dans sa banalité a effacé l’espoir d’une humanité qui se dirait possiblement humaine. Mais dans ce désastre là, Hannah Arendt n’hésite pas à penser, à comprendre par la mise en place du sens et d’un éclairage rigoureux sur tout ce qui a précédé, qui a provoqué la rupture. Elle cherche obstinément de nouvelles formes de l’être ensemble politique pour ordonner l’avenir. Elle invente sans cesse des modes de pensées originaux, et, décapante, elle décape les catégories de pensées politiques. Il s’agit de reconstituer un possible être ensemble, un possible monde commun après la pulvérisation la plus tragique que l’humanité ait connu.


Qu’est-il arriver ? Surtout ne pas dénier. Prendre la monstruosité à bras le corps, replacer les évènements dans leurs contextes politiques, les repérer, comprendre et analyser ce qui a fait menace, oser le rapprochement entre Hitler et Staline sans pourtant affirmer similitude entre nazisme et communisme, entre nazisme et marxisme. Elle se fait écharper à gauche comme à droite. Mais elle n’a de cesse de chercher et de se remettre cent fois à l’ouvrage d’une seule cause possible pour elle : la pensée politique. Elle avance avec rigueur, avec vigueur. Elle dit que la tentative totalitaire d’où qu’elle vienne propage la même horreur : annihiler l’homme lorsqu’il habite son singulier de « quelqu’un », le singulier n’existe plus, place au pluriel informe, place à la masse, place aux philistins ceux là même qui ne pensent plus leur identité, qui se calent dans un égoïsme terrifiant où l’autre ne compte pas s’il n’est un proche immédiat, ces philistins qui ressemblent à « monsieur tout le monde » et presque à un brave homme, un honnête homme, ceux-là qui ne résistent à rien et pour qui seul leur ruisseau compte, pour eux peu importent les fleuves et les océans, ils drainent leurs petits cailloux et s’y réduisent. Je n’aime pas les philistins.


Françoise Collin raconte Hannah Arendt. Hannah Arendt raconte ses recherches, ses pensées, ses analyses politiques. Je raconte Françoise Collin et Hannah Arendt. Je raconte mes lectures d’elles, ces deux femmes. Je m’inscris comme troisième femme. Et par mon récit, j’invente le recommencement. Par votre lecture, inventez le vôtre et que nos recommencements mêlés perpétue l’humain.


Le crime suprême du totalitarisme c’est la dissolution, la pulvérisation d’un monde commun qu’on puisse partager et renouvelé par la promesse, par la venue au monde du nouveau-né. Avec le totalitarisme il n’y a plus ni commencement, ni recommencement, ni pluriel, ni différences, ni reconnaissances, encore moins de connaissance il n’y a plus que de la pensée unique, de la pulvérisation de l’humain, tout n’est plus que catégories : juifs, homosexuels, tziganes, handicapés. L’homme ne fait plus barrage aux distinctions et tout s’écroule. Le pluriel de l’homme disparaît. Son singulier aussi. Il ne reste plus rien que des cendres malodorantes, que le froid de Sibérie, que l’écrasante tragédie du Rwanda que les vastes plaines désertée de ce qui pourrait faire l’humanité.


Ne pas trahir Hannah Arendt. Bien lire ensemble, comme un tout de la pensée d’Hannah : Sur l’antisémitisme, L’Impérialisme et Le Système totalitaire, ses trois volumes sont la pensée d’Hannah Arendt et Françoise Collin avec raison insiste sur la nécessité de lire les trois. Ces volumes s’imbriquent dans une logique à ne pas rompre parce qu’ils disent que c’est le monde civilisé qui a produit l’immonde du totalitarisme. Comme je l’ai dit dans mon article d’hier, il n’y a pas la barbarie d’un côté et notre joli monde civilisé de l’autre. Non la bête immonde est sortie du ventre de notre monde, du nationalisme, du colonialisme, du racisme qui sourdaient depuis tant d’années dans les entrailles de l’humanité. Françoise Collin raconte avec talent, Hannah Arendt déploie son intelligence de femme juive et allemande pour interroger ces entrailles là constituées de normes politiques qui ont tragiquement révélé leur faillite.

 


Françoise Collin raconte Hannah Arendt quand elle s’interroge, quand elle porte sans concession cette question là : « Comment cela a-t-il été possible ? » Mais aussi, alors si cela a été possible comment par notre résistance pouvons nous empêcher que cela ne recommence ? Ne faîtes pas l’économie de lire Françoise Collin et Hannah Arendt. Chacun, chacune doit trouver ses éléments de réponses à ces deux questions primordiales par la lecture et l’interprétation de ces deux auteures.


Ce qui est si grave c’est que le totalitarisme est une perte du politique et c’est cette perte là qui entraîne la pulvérisation de l’humain. Plus rien ne compte. Tout est permis. Plus de valeurs. Les valeurs, j’en ai la certitude et c’est pour cela que j’écris mon blog au jour le jour sont le garant de ce qui fait tenir l’humain, de ce qui invente notre monde commun. Les philistins vivent dans leur monde, dans l’acosmisme le plus total, avec la perte du politique c’est cela qui engendre le totalitarisme.


Hannah Arendt, s’insurge contre tout ce qui  fait catégorie et de ce fait elle prend à partie la notion de social, la notion de travailleur qui là encore masque le singulier de l’homme. Il faut la lire de façon approfondie et sérieuse pour comprendre ce qu’elle veut dire ; c’est passionnant. Quand le travailleur devient sans travail il n’existe plus donc et c’est encore une autre forme d’acosmisme que celui du philistin mais c’est de l’acosmisme qui peut engendrer encore faillite et détresse. J’ai envie par une lecture diasporique de vous diriger vers des articles que j’ai écrit dans mon blog relatifs au livre de Pierre Tap et Maria de Lourdes Vasconcelos Précarité et vulnérabilité psychologique. (Les inventeurs cherchent et trouvent) Ce livre met en évidence qu’on peut être pauvre sans être pour autant vulnérable, l’identité peut résister à la pauvreté et donc la notion de social s’interroge dans ces propos là.


Hannah Arendt interpelle aussi les sciences en tant que « maîtrise de connaissances », c’est l’autre qui sait et ça m’évide de mon identité. Elle préfère le terme d’action qui me pose en recherche.


Hannah Arendt, cherche, interpelle l’évidence, incite au jugement. En permanence. C’est ce qui fait sa force et sa subversion. Françoise Collin sait le dire.


J’ai aimé ce chapitre qui raconte le meurtre par l’indifférence, le mal par la dépossession, qui bute sur la notion de pulsion de mort qui pourrait si on n’y prend garde évider les êtres humains que nous sommes de notre responsabilité. Ce chapitre est un hymne à la responsabilité. C’est pour cela que j’ai eu tant de plaisir à le lire.


Nous devons veiller à résister à la banalité du mal en nous appliquant chaque jour à être responsable et à nous engager vigoureusement dans un monde que nous pouvons partager. Cela est possible. Il suffit d’y penser. Il suffit de penser. Il suffit de lire non pour dévoiler la vérité mais pour se donner les moyens de la jauger, de la juger, de la parler, de la partager, de l’interpeller. Pour se donner les moyens de résister. MJC

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Published by Marie-José Colet - dans Pour une lecture diasporique
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