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13 janvier 2010 3 13 /01 /janvier /2010 18:16

Françoise Collin

L’homme est-il devenu superflu ?

Hannah Arendt

Edition Odile Jacob

Novembre 1999

332 pages

Chapitre 3

Nous et quelqu’un


Cette lecture est une fois encore difficile mais passionnante. Françoise Collin dévide la pelote de laine d’Hannah Arendt, les concepts s’enchaînent se délient et se lient tout à la fois. Les lire est une fameuse gageure tant la richesse et le foisonnement du « nous » font tourner la tête ! Hannah Arendt élabore ses concepts comme un peintre de l’école du pointillisme élabore ses peintures : par juxtapositions de tâches, glissements ou rajouts successifs effectués par un stylo qui a soif de précision, de perfection, par un stylo à la fois clair et tâtonnant. Comme toujours Hannah Arendt nous éclaire de son intelligence à partir de l’obscurité du monde dans lequel elle se déplace : sa recherche jamais atteinte, tout en métonymie, elle creuse, elle creuse et donne à sa pensée une profondeur étonnante mais… pas toujours facile à lire ! Françoise Collin, qui « possède » son Hannah jusqu’au bout des doigts nous rend compte avec fidélité de ce mouvement foisonnant de la pensée d’Hannah Arendt où chaque pensée, chaque concept renvoient à un autre, comme un puzzle inachevé, toujours à refaire, parce que jamais définitivement posé. Hanna Arendt nous livre sa pensée en mouvement et c’est sans doute qui en fait sa richesse mais aussi sa complexité qui lui a valu tant de coups de bâtons.


Bon, j’essaie de vous en parler !


Françoise Collin raconte Hannah Arendt et moi, je recommence. Je raconte Hannah Arendt qui raconte Françoise Collin. Voici mon recommencement ;

Il faut comme en français distingué le « on » du « nous ». le « on » est plus indifférencié que le nous, plus magmatique. Le « nous » induit la pluralité. Ça y on y est dans le concept qui va filer tout au long du chapitre : la pluralité du vivre ensemble pour quelques-uns uns. Pas tous, on le verra. Il faut faire place aux parias aux exclus ; Le pluriel, le politique se définit par de l’inclusion et de l’exclusion, du visible et de l’invisible mais tous écrivent l’humain même ceux qui n’ont pas la parole à condition qu’ils soient des parias conscients, nous dépourvus des relations au monde grâce à leur potentiel de résistance. Le monde est constitué sans doute de ceux qui ont la parole mais il est aussi constitué des parias à qui on l’a confisquée. C’est, je pense, une idée centrale du travail d’Hannah Arendt tel que nous le livre Françoise Collin.


Le « nous » a des formes diverses : politiques, sociales, privées, publiques. Privées ne s’opposant pas à social mais au contraire « privées » de social et donc rejoignant pleinement le politique. Il faut lire crayon en main, Hannah Arendt, Françoise Collin, quand elles jonglent allègrement avec toutes leurs balles colorées qui disent l’histoire de l’humain : le politique, le social, le public, le privé, le travail, l’art. Pour l’art je m’arrête parce que l’art, j’aime ! L’art, c’est le point aveugle de Hannah Arendt comment dit  Françoise Collin, c’est à la fois du travail, « du labour » sans cesse à recommencer mais c’est aussi de l’œuvre qui perdure, c’est une fécondité, une lutte contre l’éphémère, une initiative, un recommencement, un mouvement, un dialogue. L’art ne se laisse saisir dans aucun concept Arendentien et Hannah le sait, Françoise aussi et j’ai lu avec grand bonheur ce passage consacré à l’art.


D’autres passages encore qui disent l’ambivalence d’Hannah par rapport à Marx  qui aurait réduit à l’homme à son rapport à l’objet de son travail, en faisant un « quelqu’un sujet » d’une « révolution ratée » mais aussi Marx serait celui qui aurait voulu réécrire et laisser place aux oubliés de l’histoire, des passages qui disent encore une terrible ambivalence d’Hannah s’interrogeant sans réponse sur la question suivante : « Existe-t-il des mauvais quelqu’uns ? » A ses yeux Eichmann n’est pas un quelqu’un, il est un pantin qui fait rire. Elle rit pour ne pas répondre. J’ai senti ça très fort à la lecture du procès d’Eichmann. Si elle répondait, elle en mourrait tant elle a besoin d’espérer l’humain. Je ne la juge pas. Je la reçois dans sa détresse de penseuse. Zweig s’est suicidé, Hannah a ri et a choqué. Que ferai-je moi ? Sans doute, je pleurerai j’écrirai encore et encore, à m’en rendre aveugle, à en mourir d’épuisement. Faire face au néant de l’humain, le « nous » qui nous fait « quelqu’un » ne peut que se perdre, s’épuiser, sombrer. Il y a mille façons de sombrer. Chacun la sienne. Mais il nous faut remonter. Et avec Hannah nous remontons.


Son œuvre nous dit Françoise Collin, contrairement à celle de Heidegger n’est pas une œuvre qui prend son axe autour de la mort. Son œuvre pivote sur les concepts de naissance et de recommencement. Elle invente l’avenir par un « nous » fécond de liberté, par un quelqu’un qui s’appuie sur un agir et sur sa parole, sur des « quelqu’uns » peut-être aussi sans paroles, des parias de l’histoire mais qui ont un potentiel de violence pour interpeller la violence qui leur ai faîtes. Hannah Arendt a choqué en parlant des juifs parfois trop soumis. Hannah Arendt a choqué en posant des questions auxquelles elle ne pouvait répondre, Hannah Arendt a choqué en refusant parfois de poser des questions auxquelles « nous »  aurions pu répondre.


Hannah Arendt a pris à bras le corps l’humain et sa terrible catastrophe qu’est le totalitarisme et dans l’ombre de sa pensée de femme, elle a cherché.

Elle a trouvé son concept de politique à la fois recommencement et dialogue mais surtout espace où « nous » pouvons parler par dix, par petits conseils où par associations.


Elle a trouvé son concept d’égalité» non entre des « quelqu’uns » « pareils »  mais entre des «quis » « différents »


Elle a trouvé le concept de la pluralité seule condition d’échanges de paroles entre les hommes


Elle a trouvé une multitude de concepts de grecs qui disent l’obscurité des femmes, la renommée des hommes.


Elle a trouvé le concept de paria qu’elle a travaillé toute sa vie


Elle a trouvé ou retrouvé le concept de totalitarisme sur lequel elle s’est penchée obstinément pour en comprendre les mécanismes.


Elle a trouvé ou retrouvé les concepts de jugement, de volonté, de responsabilité qu'elle loge obstinément dans le politique qui ne tient debout que par des « nous » sachant juger, affirmer leur volonté, assumer leur responsabilité, toujours différemment, des « nous » constitués  de singuliers « quelqu’un «  inscrit dans du public, jaillissant du privé.


Elle a trouvé qu’on ne pouvait « opposer » les concepts  parce que toujours les concepts s’imbriquaient les uns dans les autres.


Elle a trouvé que la dichotomie était néfaste et qu’il fallait sans cesse rajouter des touches de pensées à la pensée, des tâches multiples à la mémoire.


Elle a trouvé que la mémoire ne pouvait se transmettre que par citations.


Elle a trouvé qu’on ne pouvait pas écrire sa biographie mais qu’on pouvait agir sa vie.


Elle a trouvé qu’on pouvait agir sa vie et la parler ou lutter pour la parler.


Elle a trouvé que la passion était belle ; elle a écrit un long article sur la passionnée Karen BLixen. Elle a écrit aussi sur l’engagée Rosa Luxemburg


Elle a trouvé que la vie n’existait que d’être racontée mais elle n’a pas trouvé si l’horreur pouvait l’être.


. Sa vie durant, elle a cherché la vérité de l’humain entre ses « Nous » et ses « Quelqu’uns ». Elle a cherché, cherché et nous a fait don de sa pensée qui alors, a fait lumière sur la plus terrible nuit de tous les temps : La Shoah.


Merci Françoise Collin d’avoir tant travaillé à nous livrer cette lumière portée par Hannah Arendt, par ses « Nous » et « par ses quelqu’uns» qu’elle s’est appliquée comme un chercheur d’or à trouver dans la terre si dure à travailler qu’est l’humanité.


Merci Hannah Arendt pour cette mémoire retrouvée, pour ce recommencement qui fut le vôtre, pour cette promesse que vous nous avez offerte comme un don. Le don de penser. MJC

 

 

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Published by Marie-José Colet - dans Pour une lecture diasporique
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