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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 18:18

Nous remercions sincèrement Monique Hervy de nous avoir donné l'autorisation de poser sur notre blog sa belle intervention.

 

 

La pratique de l’écriture pour revenir à la lecture

Intervention de Monique Hervy, le 20 novembre 2010 à Bourganeuf  

 

Au forum : Quelles lectures pour les lecteurs en panne

 

 

 

Comment et pourquoi l’atelier d’écriture peut être un espace privilégié pour mobiliser l’envie de lire en s’appuyant sur l’écriture ?

 

J’anime divers ateliers auprès de publics variés, un en particulier est représentatif de cette question qui lie lecture et écriture. Il s’est déroulé en 2005 à la Souterraine.

Cette expérience se caractérise par différents aspects :

-          Le groupe est constitué de personnes dites en difficultés avec les savoirs de base (lecture, écriture, calcul)

-          Un temps suffisant est accordé pour déployer l’action (intervention hebdomadaire durant trois mois)

-          Il existe une envie de prolonger cette démarche d’écriture dans une action culturelle et en lien avec la lecture. Une initiative toujours actuelle sur notre Région, « Les auteurs vivants ne sont pas tous morts », invite un auteur. C’est l’occasion pour lui de faire une lecture publique d’extraits de ses ouvrages ; à l’issue de cette lecture, un échange a lieu avec l’auditoire.

L’auteur de passage à La Souterraine, correspondant à notre agenda, est Wajdi Mouawad. Je découvre cet auteur à cette occasion et je choisis de m’appuyer sur son roman « Visage retrouvé » pour structurer l’atelier d’écriture. J’y ajoute des temps de lecture qui permettront de lire ensemble le roman. La force de l’écriture de cet auteur sera un élément motivant dans le déroulement de notre atelier.

Celui-ci se met en place avec pour objectifs :

-          la participation du groupe à ce temps de lecture publique avec l’auteur,

-          la capacité pour chacun des participants d’échanger avec lui.

Pour atteindre ces objectifs, il s’agit de lier lecture et écriture en s’appuyant sur l’ouvrage cité. Cette expérience, aboutie, permettra la publication d’un fascicule « Et les mots se mettent à pousser »[i], ici disponible, où vous trouverez les principaux textes de cet atelier. La progression dans l’écriture et l’investissement de chacun sont mis en évidence par un texte introduisant chaque séquence. Une présentation générale précède les écrits et explique, dans la grande ligne, la construction de cet atelier.

Un petit détour, pour souligner le cheminement nécessaire permettant d’arriver à cette publication, partie de petits textes, écrits dans le cadre de l’atelier. Un travail de réécriture a été nécessaire, sur certains, pour obtenir une forme qui ne soit plus uniquement un écrit pour soi, ou le petit groupe de l’atelier, mais un texte destiné à un public plus large de lecteurs.

 

 

Mais pourquoi le détour ou le passage par l’écrit peut nous ramener à l’envie de lire ? Je m’appuie, entre autres, sur un axe de réflexion et à partir duquel je pose l’hypothèse que :

La réussite en matière de lecture-écriture suppose le désir de lire-écrire qui trouve son origine ou son blocage dans le rapport que nous entretenons avec l’imaginaire, plus exactement, la capacité que nous avons, ou non, d’y puiser, sans nous y noyer.

Il serait donc nécessaire de mettre en place, de développer, d’entretenir cette relation avec notre imaginaire, relation permettant d’installer chacun dans une envie de lire.

 

L’accès à l’imaginaire n’est pas aisé pour tout le monde, pour certains, le voyage est impossible, pour d’autres le flot est continu. Pour tous, arriver à, ce que je nomme, une relation tempérée avec l’imaginaire, est nécessaire. L’atelier d’écriture, dans sa construction même, va permettre la protection indispensable pour s’engager dans ce chemin. La permission, inscrite au cœur de l’atelier, se conjugue à l’autorisation d’écrire ce qui pousse en soi, et ainsi l’écriture et la puissance de celle-ci peuvent se faire jour. Je reviendrai un peu plus loin sur ce déroulement constructeur de l’atelier.

 

Pourquoi donner cette place centrale à l’accès à l’imaginaire ?

Lire autrui c’est nécessairement être invité et peut-être transporté dans un ailleurs, ce n’est jamais exactement notre monde. Cela nécessite la capacité à s’ouvrir à cette proposition, à ce déplacement. Il s’agit, en quelque sorte, d’un voyage vers l’étranger. Où s’initie cette capacité ? N’y avons-nous pas tous accès ? Le voyage vers notre propre imaginaire est souvent le premier voyage, les pratiquants d’atelier d’écriture travaillant avec cette question le savent. Ces mots qui viennent de nous et s’assemblent de manière étonnante, étrange, subtile, sur toutes les variations possibles, en sont les « symptômes », la trace de ce passage par l’ailleurs de nous-mêmes. L’ouverture à notre géographie imaginaire (espace ayant un caractère propre à chacun) permet l’accueil des autres géographies imaginaires. Là se trouve la clé pour s’ouvrir à d’autres mondes impossibles parfois, rêvés, grisants, illusoires, fantastiques.

 

Cette subtile relation à l’imaginaire est ici sollicitée et convoquée. La difficulté pour certains à l’aborder n’est cependant pas spécifique des publics rencontrant des difficultés de lecture/écriture. Les lecteurs en panne ne sont pas nécessairement en situation d’illettrisme. La panne de lecture, thème de notre rencontre d’aujourd’hui, touche un public plus large.

Que faire avec la panne de lecture et en quoi l’imaginaire est au cœur de cette question ?

Animant des ateliers avec des publics de jeunes diplômés, cette difficulté est également présente et s’avère pour eux un obstacle important dans leur expression écrite. Certain, ont une pratique minimale de la lecture, un vocabulaire assez pauvre, une expression limitée. Ce déficit ne correspond donc pas systématiquement au déficit de connaissance de la lecture/écriture. L’absence ou la rareté de lecture est aussi un élément récurent pour eux, bien que sachant lire et écrire. Savoir lire ne suffit donc pas pour avoir envie de lire, ils font eux aussi partie des « lecteurs en panne ».

A contrario, dans certains groupes, dont les participants ne maitrisent que très peu l’écriture du français, le chemin vers l’imaginaire peut être ouvert et vivant, les écrits en auront la marque et la richesse. Ce seront souvent des textes épurés mais emprunts d’une force étrange. Pour quelques autres, maitrisant écriture et lecture mais ne pratiquant pas ou peu ce lire/écrire, le passage vers l’imaginaire semble obstrué, l’écriture demeure fonctionnelle, je dirais opératoire. Syntaxe et orthographe sont globalement au rendez-vous, le texte par contre est privé de « souffle », d’inspiration, de vie. Ecrire hors du concret, s’avère parfois impossible.

 

L’écriture trempée dans l’imaginaire ouvre également à une dimension symbolique. Dans l’atelier d’écriture, évoqué précédemment, où nous nous appuyons sur le roman de Wajdi Mouawad, cet usage du symbolique est très modélisant pour ce groupe. Au début de son roman, l’auteur parle d’un personnage, la « femme aux membres de bois ». Cette femme traverse l’histoire et est vraiment une proposition de symbole, interrogeant chaque lecteur. L’atelier d’écriture a permis d’accompagner ce cheminement, en présence de cette femme sortie de l’imaginaire de l’auteur. Chacun a pu construire le sens qu’il pouvait donner à cette image, puis passer au stade de l’interprétation propre à chaque lecteur et, enfin, s’approprier ce qu’elle représentait et pouvait évoquer en eux. L’appropriation pouvait aussi s’opérer dans le processus même de symbolisation, en suivant la trace ouverte par l’auteur, offrant une image vivante et tout ce qu’elle porte, transporte avec elle. « La femme aux membres de bois » n’est plus seulement une manière de dire, elle est vécue par chacun, elle est vivante pour chacun, c’est l’entrée dans le monde symbolique. Certains diront qu’ils connaissent eux aussi « la femme aux membres de bois ».

Cette entrée dans le symbolique, cet autre registre, ouvre à l’épaisseur du texte, le déploiement possible quand on le lit mais aussi quand à notre tour, nous écrivons. Nous sortons de l’anecdotique, du linéaire, de quelque chose de plat qui ne fait ni rêver, ni penser, ni réfléchir, ni ressentir. Là c’est presque le contraire et c’est intense. Et l’envie d’aller plus loin est là. L’envie de saisir la richesse d’une écriture ou de ce qu’elle suggère et réveille en nous. L’envie de lire.

C’est au cœur de cette expérience, ouvrant à de multiples possibles, que peut s’installer, émerger, le goût des mots.

 

L’atelier d’écriture va, par sa construction, poser un cadre suffisant (règles de fonctionnement, confidentialité, respect, posture de l’animateur) permettant à chacun d’expérimenter l’aventure des mots, les siens et ceux des autres.

Faire ce détour par l’imaginaire nécessite toute la solidité de la construction d’un atelier d’écriture qui n’est pas seulement un temps pendant lequel on va écrire. Un cadre précis et rassurant s’avère indispensable ; il donnera une sécurité suffisante, à chaque participant, pour entrer dans ce chemin qui n’est pas anodin, et engage finalement toute la personne, y compris dans des aspects, des contrées, parfois peu connus d’elle-même.

Par ailleurs, l’atelier dit d’écriture est caractérisé, également, par un temps de lecture pendant lequel chaque participant lit son texte. L’accompagnement de cette écoute est crucial et renvoie à la qualité de celle de l’animateur. Il ne s’agit, dans cet espace, ni d’évaluer, ni de corriger mais d’accueillir, recevoir, apprécier, être surpris, ému, séduit, amusé, interrogé, bousculé…

Je parle là de l’écoute d’un texte d’auteur, c'est-à-dire d’un écrit porteur d’une singularité présente et autorisé. Cette singularité est à l’œuvre et en constante construction-modification dans les différents temps d’écriture. Elle s’élabore, s’essaye au fil de l’atelier. Lors d’une proposition d’écriture, un participant demandait l’autorisation d’utiliser un mot, qu’il qualifiait de vulgaire. Il sera bien sûr autorisé, autorisation complétée par la proposition de s’interroger sur la pertinence de ce mot, plutôt qu’un autre, le reste de son texte appelant peut-être quelque chose de plus rugueux encore ou au contraire de plus adouci. Cet exemple permet de souligner l’importance accordée à ce qui émerge dans un premier élan, l’aspect vif (au sens de vivant) de ce mouvement. Une appréciation de la justesse même du mot interviendra plus tard. Cette patiente démarche offre une voie à l’expression de chaque singularité, celle-ci trouvant progressivement sa forme.

Enfin un temps d’échange prolonge celui de la lecture. Il permet aux auditeurs d’exprimer à l’oral (nouvelle forme pour assembler des mots), ce qu’ils ont vécu à l’écoute de l’écriture des autres. Pour l’auteur, c’est la découverte de ce que fait son texte aux autres en quelque sorte; ce qu’il mobilise en eux. Et ce retour, révèle parfois quelque chose de soi, enfoui dans l’entrelacement des mots couchés sur le papier. Il invite chacun à formuler (donner forme à) cette écoute, ce voyage, proposé le temps d’une lecture à voix haute. C’est l’occasion de nommer ces mouvements créés en nous, d’en prendre conscience. Cette écoute enrichit chacun, lecteurs et auteur. La singularité est là encore soulignée par le retour et le vécu, souvent différents, pour chaque auditeur participant.

 

Enfin, l’atelier d’écriture confronte à la solitude constitutive de cette rencontre avec l’imaginaire. Deux temps forts sont porteurs de cette expérience. Dans l’un, il s’agit du temps d’écriture, temps pour soi, d’écoute des mots en nous, des mouvements internes, des émergences, des choix que nous faisons. Le deuxième se situe au moment de la lecture de son texte, proposé au groupe. Temps vécu souvent avec beaucoup d’intensité, l’objet écrit est montré et « entendu », porté par la voix de l’auteur qui peut, elle aussi, dire l’émotion que la personne vit, dans cet instant.

Le temps d’écoute mobilise, à nouveau, la capacité de chacun à se déplacer dans un monde proposé par les écrits, à accepter cette ouverture vers l’étrange de l’autre et tous les bouleversements qu’il peut susciter en nous : intellectuel peut-être mais également émotionnel, géographique, culturel.

Cet aller retour, entre temps pour soi et temps à l’écoute des autres, des autres auteurs, permet une prise de conscience de ces infinis assemblages, de ces multiples inspirations, couleurs, inventions. Cette croissance, toujours possible, avait inspiré le titre du fascicule « Et les mots se mettent à pousser ».

 

 

Pour terminer je voudrais souligner à quel point ce mouvement entre lecture et écriture me semble particulièrement fécond. Il permet la création de cet espace pour soi, tout en privilégiant le maintien de l’ouverture vers d’autres écritures.

Et l’alternance écriture/lecture, lecture/écriture, sous tendue par cette idée de voyage, passant par l’imaginaire, sans pour autant s’y perdre, est un élément constitutif d’une construction interne, nécessaire pour que se déploie le goût des mots à écrire, à lire, à assembler, à dire, à jouer, à écouter encore.

 

A bientôt, chère Monique, le plaisir de vous revoir, dans le hasard des jours et d'autres forum, au travail du meilleur pour "les lecteurs en panne" MJA

 

 



[i] Et les mots se mettent à pousser

Atelier d’écriture et rencontre littéraire pour un public éloigné de l’écrit

ed : FEL 2006

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Published by Marie-José Annenkov - dans Les inventeurs cherchent et trouvent
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