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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 23:36

Marcel Proust

 

A la recherche du temps perdu

Le temps retrouvé

Bibliothèque de la Pléiade

Nrf Gallimard 1954

 

P.883-884

 

« Justement, comme, en entrant dans cette bibliothèque, je m’étais souvenu de ce que les Goncourt disent des belles éditions originales qu’elles contient, je m’étais promis de les regarder tandis que j’étais enfermé ici. Et tout en poursuivant mon raisonnement, je tirais un à un, sans trop y faire attention, du reste, les précieux volumes, quand au moment où distraitement l’un d’eux : François le Champi de Georges Sand, je me sentis désagréablement frappé comme par quelque impression trop en désaccord avec mes pensées actuelles, jusqu’au moment où avec une émotion  qui allait jusqu’à me faire pleurer, je reconnus combien cette impression était d’accord avec elle. Tandis que dans la chambre mortuaire les employés des pompes funèbre se préparent à descendre la bière, et que le fils d’un homme qui a rendu des services à la patrie serrent la main aux derniers amis qui défilent, si tout à coup retenti sous les fenêtres une fanfare, il se révolte, croyant à quelque moquerie dont on insulte son chagrin ; mais lui, qui est resté maître de soi jusque là, ne peut plus retenir ses larmes, car il vient de comprendre que ce qu’il entend c’est la musique d’un régiment qui s’associe à son deuil et rend honneur à la dépouille de son père. Tel,  je venais de reconnaître combien s’accordait  avec mes pensées actuelles, la douloureuse impression que j’avais éprouvée en voyant ce titre d’un livre dans la bibliothèque du prince de Guermantes ; titre qui m’avait donné l’idée que la littérature nous offrait vraiment ce monde de mystère que je ne trouvais plus en elle. Et pourtant ce n’était pas un livre bien extraordinaire, c’était François le Champi. Mais ce nom là, comme le nom des Guermantes, n’était pas pour moi, comme ceux que j’avais connus depuis. Le souvenir de ce qui m’avait semblé inexplicable dans le sujet de François le Champi tandis que maman me lisait le livre de George Sand, était réveillé par ce titre (aussi bien que le nom de Guermantes depuis longtemps, contenait pour moi tant de féodalité – comme François le Champi l’essence du roman - ), et se substituait par cet instant à l’idée fort commune de ce que sont les romans berrichons de George Sand. Dans son dîner, quand la pensée reste toujours à la surface, j’aurai sans doute parler de François le Champi et des Guermantes sans que ni l’un ni l’autre fussent ceux de Combray. Mais, quand j’étais seul, comme en ce moment, c’est à une profondeur plus grande que j’avais plongé. A ce moment-là, l’idée de telle personne dont j’avais fait la connaissance dans le monde était cousine de Madame de Guermantes, c’est à dire d’un personnage de lanterne magique me semblait incompréhensible, et tout autant, que les plus beaux livres que j’avais lus fussent – je ne dis pas même supérieurs, ce qu’ils étaient pourtant – mais égaux à ce texte extraordinaire François le Champi. C’était une impression bien ancienne, où mes souvenirs d’enfance et de famille étaient tendrement mêlés et que je n’avais pas reconnusse tout de suite. Je m’étais au premier instant demandé avec colère quel était l’étranger qui venait me faire du mal. Cet étranger, c’était moi-même, c’était l’enfant que j’étais alors, que le livre venait de susciter en moi, car de moi ne connaissant que cet enfant,  c’est cet enfant que le livre avait appelé tout de suite, ne voulant être regardé que par ses yeux, aimé que par son cœur, et ne parler qu’à lui. Aussi ce livre que ma mère m’avait lu haut à Combray presque jusqu’au matin, avait-il gardé pour moi tout le charme de cette nuit là. Certes, la « plume » de George Sand, pour prendre une expression de Brichot qui aimait tant dire qu’un livre était écrit « d’une plume alerte », ne me semblait plus du tout, comme elle avait paru si longtemps à ma mère avant qu’elle modelât lentement ses goûts littéraires sur les miens, une plume magique. Mais c’était une plume qui sans le vouloir j’avais électrisée comme s’amusent souvent à faire les collégiens, et voici mille riens de Combray, et que je n’apercevais plus depuis longtemps, sautaient légèrement d’eux-mêmes et venaient à la queue leu leu se suspendre au bec aimanté en une chaîne interminable et tremblante de souvenirs. »

 

Mots-clef :  livre et maman . MJA

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Published by Marie-José Annenkov - dans Marcel Proust
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