Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 mai 2011 2 24 /05 /mai /2011 19:25

 


 

                         J’ai aimé la couverture constituée d’une photo signifiante de la pluralité   des alphabets, qui inscrit la relativité de l’illettrisme, une photo de Valérie Rudelle.

J’ai ouvert la revue « au hasard » ; j’ai cueilli en plein vol, une citation splendide de Victor Hugo que j’aime tant. C’est Bernard Bensidoum, sur qui je reviendrais, qui l’a choisie et recopiée p.43 

 

« Car le mot qu’on le sache, est un être vivant

La main du songeur vibre et tremble en l’écrivant ;

La plume, qui d’une aile allongeait l’envergure,

Frémit sur le papier quand sort cette figure,

Le mot, le terme type qu’on ne sait d’où venu,

Face de l’invisible, aspect de l’inconnu ;

Crée par qui ? forgé par qui ? jailli de l’ombre ;

Montant et descendant dans une tête sombre,

Trouvant toujours le sens comme l’eau le niveau ;

Formules des lueurs flottantes du cerveau.

Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des choses...

Les mots heurtent le front comme l’eau le récif ;

Ils fourmillent, ouvrant dans notre esprit pensif

Des griffes ou des mains, et quelques-uns des ailes ;

Comme en un âtre noir erre des étincelles.

Rêveurs tristes, joyeux, amers, sinistres, doux,

Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous ;

Les mots sont les passants mystérieux de l’âme. »

 

                        Victor Hugo, Les contemplations,  I, VIIII

 

« Les mots sont les passants mystérieux de l’âme »

« Les mots sont les passants mystérieux de l’âme » de ce beau N°. Je ne l’ai qu’effleuré mais je l’ai aimé.

             J’ai aimé l’éditorial de résistance, de respect de l’humain, où sont cités avec bonheur Edgar Morin et Stéphane Hessel, éditorial où chaque lecteur d’Empan, chaque fidèle lecteur peut s’identifier et continuer d’exister intègre dans sa résistance et puis toujours et toujours se souvenir des traces imprimées dans l’enfant qu’il fût. C’est bien. Illettrisme et enfance, ça a à voir. Ce bel éditorial, à ne pas manquer, est signé Paule Amiel, Alain Jouve, Pierre Teil.

Puis j’ai lu l’introduction au numéro, écrite par Eliane Bouyssière-Catusse, Pierre Roques, Chantal Zaouche-Gaudron qui ont coordonné le dossier de ce numéro 81

Il nous font souvenir, dès la première phrase, le risque existentiel que constitue l’illettrisme parce que pour être citoyen, il faut avoir accès à l’écrit. Oui, l’illettrisme, est un risque de la citoyenneté barrée même si les choses peuvent se nuancer. Je me souviens d’un colloque mouvementé à Bourganeuf. (voir mon blog) ! Ce N° étudie donc, d’article en article, les causes et les conséquences de l’illettrisme mais bien plus que cela encore, les auteurs ont souhaité se pencher  sur les pratiques de formation (partie I du dossier) et sur les différents publics (partie II du dossier). L’espace pénitencier, n’est pas oublié. Chers Inventeurs, je vous laisse découvrir, lire et relire les articles des ténors de la recherche obstinée dans le domaine de l’illettrisme pour dépasser et construire. Moi, même, je le ferai avec sérieux, bousculant une fois encore mon calendrier de lecture du meilleur.

Mais aujourd’hui, je vous confierai simplement le murmure étonnant de trois articles qui disent l’approche de l’illettrisme par une écoute attentive de l’enfance. Oui, l’illettrisme est une histoire d’enfance, parce que « l’âtre noir » dont parle Victor Hugo, est celui de notre préhistoire. Préhistoire de l’humain, préhistoire de son ontogénèse mais aussi préhistoire de sa phylogénèse. J’ai lu ça quelque part, déjà, dans Vygotski, je crois. Avançons d’auteur en auteur  et progressons dans l’âtre noir de notre savoir éclairé des « si belles étincelles que sont nos mots », comme nous le versifie si bien dans ses métaphores, Victor Hugo.

           Et donc, parce que la fin de l’introduction  nous soufflait la poésie, sa nécessité et sa force, je suis allée découvrir les trois articles, électrons libres du dossier écrits par Bernard Bensidoun, Rémy Puyuelo et Bernard Molinié

Bernard Bensidoun a intitulé son article : « Métaphore ! » Comme je l’ai écrit plus haut, il a introduit son article par des vers de Victor Hugo. Heureux choix ! Puis, avec lui, grâce à lui, nous retrouvons le bonheur du film de Mickael Radford : Le facteur avec, si ma mémoire ne me trahit pas Philippe Noiret dans le rôle de Pablo Neruda et Gino Maria Volonté (là, je ne suis pas sûre) dans le rôle du Facteur. Combien, j’avais aimé ce film de soleil et de poésie ! Avec ce film nous sommes au cœur de la lutte contre l’illettrisme, parce que ce film est l’histoire d’un LIEN et d’un PARTAGE entre le poète si cultivé et le facteur si « illettré » mais comme nous le verrons aussi dans l’article de Rémy Puyuelo, le facteur ne « se résume pas » à son illettrisme. Le facteur, comme Pablo Néruda, comme Camus, a une histoire. Une histoire de mère et de père, une histoire d’absence du père, une histoire où la mère « est la sépulture du père ». Trop beau à lire, cette analyse du psychanalyste qu’est Bernard Bensidoun, qui  dans la patience de ses phrases nous amènent à réfléchir sur la carence des figures parentales de Pablo Neruda qui s’entrelacent avec celles du Facteur, avec celles d’Albert Camus dans une  référence insistante au savoir de la psychanalyse, celui de Spitz et de Winnicott, dans une approche anthropologique aussi qui nous livre quand l’humain se fait irreprésentable et représentable,  La psychanalyse, la poésie, l’anthropologie nous content l’histoire de l’écriture et de la lecture dans son parcours de l’humain, de l’absence à la trace, de la voix de la mère, à son visage à lire et à inscrire dans la solitude.  La métaphore là dedans, nous rappelle Pablo Neruda nous dit combien les hommes n’ont rien « à voir avec le simple » et combien la métaphore nous aide à nous constituer être de parole parce que négociant avec l’absence sans la dénier. Vous le savez, je n’aime pas résumer mes lectures, j’aime vous inciter à les lire, alors à plaisir, je vous embrouille. Cherchez ! Cherchez ! L’espoir est dans le refus du simple, l’espoir est dans le refus d’un monde qui ne ne veut rien savoir de l’absence et du manque, l’espoir est celui nous permet de nous y jeter et de nous donner alors le désir et le plaisir de lire et d’écrire, pour la représenter cette absence et non pour la dénier. C’est ça la fonction de la métaphore : représenter l’absence ou la présence et la situant ailleurs. (Marguerie Duras, elle est très forte pour ça). Lire, écrire, lutter contre l’illettrisme c’est donner à chacun le goût de l’ailleurs. Un livre, c’est du pur ailleurs, c’est du pur silence qui jette ses étincelles sur le noir de la page. La page, elle n’est pas blanche, elle est noir comme l’âtre de toi, de moi, de nous.. Oui, j’ai beaucoup aimé l’article, lourd de sens d’absence, lourd de silence signé Bernard Bensidoun ; son article est au cœur de l’illettrisme, le dépassant pour le construire. Brillantissime, de Pablo à Néruda à Mario le facteur, de Camus à Spitz, de Spitz à Winnicott, de Winnicott à la recherche anthropologique. Lecture savante, écriture magique. De l’humain, rien que de l’humain. Super !

         Puis, je suis allée faire la connaissance de la grand-mère de mon ami Rémy Puyuelo ; j’aime quand il parle de lui, de son enfance, de ses ancêtres. Il le fait toujours avec simplicité, avec une émotion tout à la fois présente et pudique et je me trouve toujours des points communs avec lui, source peut-être de notre si longue amitié. Ainsi, un jour, je ne me souviens plus dans quel livre (cherchez dans mon blog !), j’ai découvert qu’il avait un frère de lait comme moi ! Aujourd’hui, je découvre qu’il avait une grand-mère illettrée, comme moi ! mais que nos deux grand-mères, ne se « résumaient » pas à leur illettrisme ! Dans cet article, il sait poser, de toute son intelligence et sa finesse de psychanalyste, la différence entre être et avoir. Avoir une différence n’est certainement pas « être cette différence » et l’air de rien, avec sa confidence, il nous rappelle combien il est important de ne pas rencontrer les personnes qualifiées d’illettrisme comme des « illettrées » mais comme des humains ayant eu une vie qui déborde largement cette différence, avec une histoire. Sa grand-mère faisait « des gâteaux comme des pêches », la mienne était musicienne,  la sienne avait vécu entre France et Espagne, la mienne en Egypte puis à Sobibor, si loin de son Egypte natale. Oui, nos grand-mères Rémy, ne se sont certainement pas « résumées » à leur différence « illettrisme » sinon, nous ne nous serions pas rencontrés dans le mouvement de cette belle revue Empan !

         Enfin, le troisième article dont je veux vous parler dans mon commentaire d’aujourd’hui est celui qui porte le si joli titre de Gouttes de nuit, écrit par Bernard Molinié ; Là encore, il est question « des marges de l’enfance » et de solitude, là encore, il question du meurtre de l’enfance, au sens figuré et au sens propre, là encore, il est question d’absence et de balbutiement des souvenirs. Un article très court mais très puissant qui laisse résonner « La musique douloureuse de ce qui est perdu ».

       J’ai aimé ces trois articles, parce que ma longue pratique avec des personnes « frappées d’illettrisme » m’a appris leur solitude « en marge de leur enfance », m’a appris « leur musique douloureuse de ce qu’ils avaient perdu », m’a appris que trop souvent on les résumait à leur perte et non à leur gain d’humain.

    Voilà, je voulais écrire ça et surtout vous dire de ne pas manquer ce N° d’Empan que je n’ai pas encore lu mais dont le cœur de ces trois articles a fait battre le mien. Quant au reste, je vous laisse à votre métaphore et à votre lecture que je vous souhaite heureuse ! MJA

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Marie-José Annenkov - dans Empan
commenter cet article

commentaires

Anne DLG 26/05/2011 09:48


Quelle lectrice de haute volée tu es marie-José ! Merci npour ce regard riche et analytique des écrits de ce dossier... pour lequel Nicole et moi-même avons soufflé le nom de plusieurs auteur-e-s
de qualité ! Nous en parlerons lundi ! Bises en plein rangement !
Anne


Marie-José Annenkov 26/05/2011 10:37



Pour te servir, chère Socratine et amie ! Ta dévouée  Marie-José



Présentation

  • : Inventeurs de lectures
  • Inventeurs de lectures
  • : recherches sur la lecture, les ateliers de lectures et partage de livres
  • Contact

Mes publications

telechargement.jpg


 



Recherche