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2 décembre 2011 5 02 /12 /décembre /2011 22:14

Aujourd’hui, j’ai participé à une journée de travail organisée par la Mairie de Toulouse, dans le cadre de rencontres ville et handicap (1,2,3 décembre.) La journée d’aujourd’hui était constituée par le colloque : « Le handicap bouscule-t-il l’ordre culturel régnant ? »

 

     Le guide de cette journée était mon ami Charles Gardou dont je vous ai souvent parlé dans cette catégorie Force et vulnérabilité. (voir De marbre et d’argile) qui rappela une fois encore comment le handicap met au grand jour les invariants anthropologiques, et surtout cette pensée si essentielle : « Nous sommes tous pluriellement singulier et singulièrement pluriels », affirmant par là  le double registre de la rencontre avec des personnes en situation de handicap : le registre de singularité de l’existence de chacun mais aussi le registre de la citoyenneté qui donne des droits à tous, des droits et des lois et non une vague compassion. Il fut question de la nécessité d’entendre et de respecter la parole des plus vulnérables. J’ai aimé la mise « en cause » du cogito cartésien car après tout, souligne, avec justesse, Charles Gardou,  ce n’est pas penser qui nous fait exister humain mais c’est la filiation, c’est le fait de compter pour quelqu’un.

 

Il fut évoqué aussi la tragique réalité que représente les chiffres : plus d’un tiers de notre planète est touchée par le handicap et ce pour des causes diverses :

 

-         nombre croissant des conflits armés

-         extension de la pauvreté

-         le sida

-         le travail des enfants

-         les accidents liés à l’environnement

-         les carences vitaminiques .

 

     Cette conférence que je ne peux retranscrire dans son intégralité  malgré le grand intérêt qui fut le mien, fut très riche tant sur le plan historique (référence au siècle des lumières), sur le plan philosophique (référence à Kant « ose te servir de ton propre entendement »), que sur le plan économique (les causes de l’augmentation du handicap dans le monde) que sur plan juridique (les lois qui régissent les handicaps) que sur le plan existentiel (valider la parole de l’autre : valider et respecter).

 

          Une réflexion « sans masque, sans concession, sans façade » selon les termes du conférencier. Je dirai une réflexion d’une grande intelligence qui incite à une saine révolte contre un monde qui ne tourne pas plus rond qu’au 18e siècle. Oui, l’humanité avance à petits pas...

 

         J’ai bien aimé aussi l’intervention de Jacques Montauriol, Directeur de l’Institut des jeunes aveugles qui a articulé en trois points son intervention :

 

-         accessibilité

-         projet de vie

-         citoyenneté

 

J’ai aimé dans cette intervention le désir qui la sous-tendait : articuler singularité et universalisme. J’en ai aimé aussi cette façon humaine de parler de solidarité, concept de plus en plus en péril. J’ai aimé cette façon qu’il a eu  d’analyser une phrase récente de Sarkozy qui traduisait un lien social bien abîmé :  « on n’est pas digne quand on tend la main » et Jacques Montauriol d’interroger le langage avec intelligence : qui tend la main ? Celui qui aide ou celui qui demande ? Une telle phrase nous dit-il se charge d’organiser une séparation des égaux. Avec qui peut-on encore faire preuve de solidarité ? Il défend le droit et la place de chacun, il défend l’idée de permettre à tous d’être acteurs de sa vie, de son projet de vie comme de sa citoyenneté, il défend l’idée du décloisonnement et enfin il conclut avec force : « La culture partout et pour tous. » J’ai aimé.

 

         L’après-midi, nous avons écouté pour notre plus grand bonheur Evgen Bacar (Philosophe, écrivain, photographe, chercheur au CNRS).

Aveugle depuis l’âge de 12 ans, il a parlé de création, d’art, de ses photographies. Il nous a dit que pour lui, le handicap était avant tout privation de liberté. Il nous a dit que la photographie, il la faisait naître de l’obscurité. Il a parlé aussi des gens de télé, qui comme les aveugles étaient vus par des personnes qu’ils ne pouvaient voir. Mais il a surtout dit et cela m’a passionnée que ce qui était générateur de création n’était pas le fait de voir ou ne pas voir mais le processus créatif. Il a fait le rapprochement avec les créations des mal entendant (« Qu’importe la surdité et l’oreille quand l’esprit entend » Victor Hugo) et moi j’ai associé avec l’écriture : ce n’est pas parce que on connait son alphabet qu’on écrit comme Marcel Proust.

 

         Il nous a dit qu’un aveugle de touche pas de très près mais il regarde ; il a pris la main de Charles Gardou pour le démontrer, (j’ai trouvé cet instant émouvant),  il nous a fait rire en nous racontant qu’un jour il avait dit à une femme qu’elle avait de très beaux cheveux et qu’elle lui avait répondu « ce ne sont pas mes cheveux c’est mon épaule » alors il lui a dit : « en plus d’être aveugle, je louche. ».

 

         Il nous a cité une phrase bouddhiste : « quand on respecte quelqu’un, il ne faut pas le regarder tout de suite ».

        

       Il nous a cité sa nièce, jeune enfant qui  lui a dit : « tu marches la nuit comme les chats ». J’ai trouvé cette phrase très belle.

 

         Charles Gardou a repris la parole lors des questions du public pour dire le foisonnement des formes de la vie  dans un monde qui tend à réduire la vie, alors qu’il faut selon la phrase de Joël Bousquet : « illimiter la vie. »

 

         Evgen Bavcar a conclu sur cette phrase que j’ai trouvé très importante : « j’espère qu’un jour on ne parlera plus de « l’art des handicapés »...

 

         Il y a bien du chemin à faire encore...

 

         Puis Marie-Hélène Steunou a présenté le festival Rio Loco et Laurence Darrigrand (responsable du service public du musée des abattoirs) a parlé de divers ateliers

 

         J’ai beaucoup apprécié les interventions très dynamiques et certainement efficaces de Madame Nicole Dedebat, Adjointe au maire de Toulouse.

 

         Les questions du public furent dans l’ensemble intéressantes et généreuses mais parfois les interventions de gens de terrain m’ont semblé en contradiction avec l’esprit la journée « déconstruire des idées reçues », nous pas « détruire », mais déconstruire au sens de « interroger ». Il m’a semblé que certains intervenants aux prises avec l’urgence de leur travail ne parvenaient pas à interroger leur pratique. Et il me semble finalement que c’est le plus grand paradoxe de cette journée : soutenir des idées humanistes dans un monde économique et idéologique qui n’autorisent plus les initiatives de terrain qui pourraient porter cet humanisme, lui donner vie.

 

         Reste alors l’immense cri d’alarme que poussait en son temps Raymond Devos. Ce temps, n’est hélas, pas révolu. Soyons vigilants.

 

               Les temps sont durs.MJA

 

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Published by Marie-José Annenkov - dans Force et vulnérabilité
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