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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 15:18

Christian Thorel 

J’habite dans les livres

Revue trimestrielle Empan 

N°77 L’intime au travail

Erès Mars 2010

P.104-107

 

         J’ai aimé cet article rare par son contenu qui est le récit émouvant d’un libraire de son rapport aux livres et surtout de son rapport à « l’objet-livre ».

Christian Thorel, est libraire à Ombres blanches, grande librairie toulousaine.

Il nous dit, non le quotidien de son poste de travail, mais le quotidien de son âme au travail des livres. C’est cela qui est beau. J’aime quand on parle de son âme, de son être et non de son avoir. Il ne parle pas du travail « qu’il a », il parle du professionnel qu’il « est » dans la compagnie des livres. Il nous parle du livre au risque de son intime. Il nous parle, du lieu de sa singularité d’homme, de l’objet singulier qu’est le livre, le livre dans sa librairie, le livre dans sa bibliothèque personnelle. Il nous parle de l’objet-livre du lieu de l’espace public et du lieu de l’espace privé.

 

         L’objet-livre, dans une grande libraire telle que Ombres blanches, passe  inévitablement par l’écran, par le logiciel qui, dit-il le « dépossède d’une réponse calligraphiée attendue ». Oui, l’écran le dépossède de l’écriture, l’écran est à la fois doux et brutal, doux par son efficacité à répondre à la demande de son client, qu’il apaise mais brutale par sa rapidité à générer du nouveau désir ; J’aime cette distinction entre douceur et brutalité, entre lenteur et rapidité qu’instaure l’objet livre dans son désir singulier de libraire dans une étonnante dialectique moderne de douce réponse au désir et d’engendrement tyrannique d’un nouveau désir, dans le roulement de tambour, dans le grondement coeur qui subit le système de consommation. Livre, cet obscur objet du désir soumis à la consommation qu’alimente l’écran, espace infini de  livres en devenir d’acquérir.

 

Alors, Christian Thorel, pour saisir son obscur objet  de désir campe  l’histoire en quelques lignes efficaces. L’histoire traverse de son sens, le réel ; il sait l’écrire.

Histoire d’une forme qui s’étire et se métamorphose, se répète, identique et différente, un fond, des traces sur un objet de conservation, de conversation, tablettes, rouleaux, parchemins, peaux, feuilles, tissages, compression de fibres. Puis advint l’imprimerie et une large diffusion de l’obscur objet de désir qui vers le temps présent s’étire et nous atteint dans la fulgurance de nos écrans, quand le sablier ne s’en mêle pas ; autant de demeures pour le livre, ivre de ses connaissances à transmettre, dans un vêtement qui change au rythme du temps mais qui toujours, habille le savoir. Voilà , comment Christian nous conte l’histoire, simplement. Son, « il était une fois, le livre » est sobre, efficace, rapide mais s’il nous confie le livre dans le déroulement du temps, avec son support et son vêtement, il nous dit aussi ses craintes, qu’un jour, nous ne tentions plus de l’ouvrir, de le feuilleter. Oui, moi aussi, j’ai peur et c’est pour cela que j’ai créé mon blog et cette curieuse entité d’Inventeurs de lectures, à qui je transmets mon désir de lire, pour qui j’impulse l’acte de feuilleter d’inventer les livres que d’autres ont écrits. Impulser ! lancer ! dévoiler ! raconter ! transmettre du livre, voilà l’idée de mon blog,  lutter contre cette peur commune que je partage avec Christian Thorel, contre cette angoisse qui se niche dans la terrible question : «  si un jour, l’objet-livre n’existait plus, disparaissait de la planète et de nos vies ?  Qu’en serait-il de l’humain dont le livre a surgi dès sa préhistoire ontogénétique et phylogénétique ? A quel âge exactement ? Je vous le dirai dans trois ans, patience ! Mais je vous le dirai... Je cherche... Notamment, dans de beaux articles dont les auteurs aiment les livres, comme celui de Christian Thorel.

Christian , ne t’inquiète pas, nous les militants du livres, militants de tous les pays, nous nous unirons et nous clamerons jusqu’au bout de notre âge, la nécessité du livre, de la naissance à la mort, tous chemins de lectures, tous chemins de cultures confondus. Nous gagnerons, nous triompherons de la technique ou de la barbarie, et nous maintiendrons notre civilisation au cœur de laquelle, nous pouvons tourner nos pages et donner du sens au monde. Nous maintiendrons, sous le ciel des hommes, notre obscur objet de désir, notre objet transitionnel, à  nous, devenus adultes mais encore  pauvres enfants en galère, cette galère d’humanitude, que nous impose l’éternelle séparation d’avec l’autre, notre prochain, avec qui nous aimerions nous fondre mais que les mots rapprochent certes mais aussi séparent. Alors, les livres sont là et seront toujours là, pour médiatiser notre souffrance, d’être deux, d’être mille, oui, les livres seront toujours là, comme celui de Robert Antelme, que Christian, éblouit de bonheur et traversé d’angoisse, a découvert chez un bouquiniste, dans sa la première  édition, la rareté, le seul prix du livre. Oui, le livre sera toujours là pour nous dire que les hommes savent témoigner du non-sens de l’horreur et savent inventer la lumières des sciences, toutes sciences confondues.. Les livres, obscur objet du désir, parcourront, jusqu’à la fin des temps, l’espèce humaine parce qu’ils sont le souffle de l’homme, sa nécessité, le battement du coeur, le rythme de l’âme.  Tel est mon désir si profond, tel est l’enjeu de ma vie et je le devine, l’enjeu de la vie de Christian Thorel, mon compagnon inconnu d’études, mais si proche.

         Puis il en vient à la sphère privée, à sa bibliothèque et je pense à Pérec, et je pense à Calvino, et je pense à Manguel, et je pense à tous ceux qui dans le temps de la confidence nous ont raconté, ce lieu, leur bibliothèque « paradoxale la raison et de la divagation ». Comme il qualifie bien sa bibliothèque Christian Thorel ! Lisez- le ! Il décrit ses piles et ses désordres, ses urgences et ses attentes, ses sentiments si présents qui habitent les rayons de ses livres, sentiments si intacts de lui que je ne peux m’empêcher de penser au fleuve archaïque de sa vie qui prend naissance dans le bébé qu’il a été, tâtonnant et fulgurant dans sa découverte du livre, malhabile dans le désordre de ses gestes et soudain triomphant dans la découverte de son livre, que déjà il veut garder. Mon petit-fils aime à s’endormir, son livre serré contre lui, le protégeant de la nuit... Mais chut... Je cherche l’archaïsme de notre relation à l’objet-livre... Le temps venu, je vous raconterai comment notre obscur-objet de désir prend source dans notre enfance la plus tendre et le pourquoi, et ses comment, nous n’en finissons pas de l’épuiser et de ne pouvoir le ranger sur les rayons de notre bibliothèque, dans un impossible ordre alphabétique ou thématique. Je vous raconterai Charlotte Delbo et Jorge Semprun, parlant du livre, comme les reconstituant vivant, du fond de leur néant de la Shoah.

Christian Thorel, finit son bel article, qui m’a inspiré tant d’associations d’idées, sur un dimanche silencieux, dans sa librairie. Car le livre si plein de mots est aussi lieu de silence, d’intériorité et de recueillement. Je goûte pleinement la fin de son histoire, entre espace publique et espace privé, se glisse en silence, l’âme du lecteur qu’il est,  que nous sommes depuis nos premiers balbutiements, tu sais, quand maman était là...tu sais quand nous l’attendions... tu sais quand nous l’espérions, tu sais le baiser du soir de la maman de Marcel Proust, tu sais le livre...

Oui, le livre est espoir qui lutte contre le noir de la solitude quand le monde se dérobe au sens, quand la maman s’absente, quand l’autre te brise. Oui, le livre, obscur objet de notre désir, Christian Thorel, du lieu de votre librairie, du lieu de votre bibliothèque privée, du lieu de votre âme d’enfant et de grand, vous l’avez sacrément bien raconté ! Merci de votre bel écrit au risque de votre intime de libraire et de lecteur ! MJA

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Published by Marie-José Annenkov - dans Empan
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