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9 mai 2010 7 09 /05 /mai /2010 16:50

 

La lecture est une amitié, la lecture est une conversation. L’écriture aussi.

 

Mon expérience d’atelier de lecture et le récit de celle-ci expriment donc un temps d’amitié et de mots partagés. C’est le temps du souvenir et du présent. C’est un temps noué. Je vais l’écrire. Je vais le dénouer, non pas le déchirer. Le temps des livres, c’est de la soie, de la douceur. C’est de l’âme.


Des mots à couper, à découper. A regrouper. Des mots qui nous habillent jusqu’à la nudité, jusqu’au silence, jusqu’à notre solitude. Seuls d’être ensemble et de parler. Toujours. Ce toujours qui fait le jamais du livre refermé qu’on peut un jour, à nouveau ouvrir. Le souvenir. Je me souviens. Un livre de contes. Mon premier livre de contes. Lequel, qu’importe ! Le mien ! En miettes, en poudre. Souvenir de mon père. Il me l’avait offert. Voilà.


C’est ça le souvenir. C’est ça qui s’écrit. C’est ça qui se feuillette de temps en temps. Tout le temps. Celui que j’ai vécu avec mes livres, enfant, femme, formatrice, citoyenne. Celui qui me reste à vivre. Celui qui me reste à lire. Tout le temps. Celui de partager le cadeau. Celui d’apprendre à lire aux autres. Celui de nager, tous ensemble dans une même eau de mots.


Vous, à qui j’écris, vous à qui je parle. Mon association vous appelle "Les stagiaires". Stage d’insertion. Ensemble, épeler vos lettres, celles que vous avez perdues, celles que vous cherchez, recherchez, celles que vous apprenez, avec moi, votre formatrice, avec d’autres, vos formateurs. Une équipe. Des stagiaires. Les personnages de l’histoire sont posés. Le cadre, nos jours de travail. Les vôtres, les nôtres. Nous sommes tous rémunérés pour donner et recevoir. Je vous écoute. Vous m’écoutez. Nous partageons des heures. Nous partageons des mots ; nous partageons de l’espace. Bien sûr, il faut le dire, nous vivons. Avec moi, vous vivez des mots en gestation. Gestation de votre lecture. Mon ventre. On ne peut pas parler de lecture sans parler de ventre. La mère. L’amour. La lecture, c’est de l’amour. Il faut aimer pour lire. Si on n’aime pas, si on n’est pas aimé, on ne peut pas lire.


Lire, c’est inventer. Si on est dans la destruction, le chaos, on ne peut pas lire, encore moins apprendre à lire. Vous, mes stagiaires, vous avez connu la fin du monde, exilés de partout mais surtout de votre ventre vous échouez à "apprendre". Vous ne prenez plus rien de ce monde. Vous n’y arrivez pas. Votre liquide amniotique est infesté de détresse. La vôtre. Mon travail de formatrice : vous donner le goût de prendre les lettres, de les apprendre. Après, pendant, je ne sais pas quand viendra le déchiffrage. Vous pourrez enfin, chiffrer votre désespoir et même votre espoir. Moi, je les chiffre chaque jour. Je lis, je délie, je relie, j’élis. Vous. C’est mon travail. C’est ma vie. Je la gagne, jamais je ne la perds ; ça s’appelle « Atelier de lecture ». Nous nous rencontrons. Jamais nous ne commençons. Nous recommençons notre ventre, notre danse, notre naissance. Naître est toujours à refaire. Naître est toujours à dire, à redire.


Apprendre à écrire pour donner à l’autre de ses nouvelles, des nouvelles de sa naissance. Apprendre à lire, pour prendre de l’autre des nouvelles de sa naissance à lui, l’autre. Partager le temps de nos naissances, rien n’est plus important. Partager nos ventres. Crier nos ventres dans la douceur des mots, dans la douceur du temps. Dans la douceur de lire. Lire est une douceur de l’heure. Lire est un sourire devant le pire. Mourir. Lire c’est continuer, se continuer, nous continuer. Lire c’est conjuguer le temps, c’est chiffrer nos vies. Capital du cri néonatal. Le seul à faire fructifier. Bénéfice : bonheur.


Se ressembler. S’assembler. Les lettres. Les êtres. Jamais ne "désêtre" Mon métier : formatrice, animatrice d’ateliers de lecture à L’ADIF (Association Départementale d’Insertion et de Formation.) J’aime mon métier.


Mon métier, une immense recherche. Juste avant de se laisser mourir, maman, ma mère tenait des petits carnets, les comptes de sa vie sans doute. Le dernier carnet, son dernier mot : La recherche. Elle m’a légué ce joli mot en héritage. Toute sa vie, elle a cherché. Je ne sais pas quelle était sa quête. C’était là sa solitude. Et parce que j’étais sa fille, je suis passée bruyamment à côté. Maintenant, qu’il est bien trop tard, je suis attentive à ce qui fait recherche chez les autres. J’écoute. Mon métier est d’écouter les mots des autres.


J’innove chaque cycle de formation de quatre mois en présentant ce qui constituera nos rencontres hebdomadaires d’ateliers et je dis sagement, chaque mot ayant un sens : "Durant (c’est donc un temps dont il est question) chaque atelier, nous parlerons, nous lirons, nous écrirons puis nous recommencerons". Ainsi donc, la règle du jeu est posée. Et c’est dans cette règle-là, que je pose, ma recherche, mon écoute de chacun. Tandis qu’eux lisent ou "apprennent à lire", moi je les écoute lire ou apprendre à lire.

J’écris maintenant et dans le temps de mon écriture, je cherche à quel(s) moment(s) de ma vie, j’ai appris à écouter lire.

 

Enfant. Tout commence toujours là. Enfant.

 

Enfant, je lisais beaucoup, je lisais seule. Enfant, j’ai bercé mes premières poupées dans une bibliothèque en acajou. Celle de mes parents. Je me souviens. Nous habitions un tout petit appartement. Mes parents aimaient beaucoup lire. Mon père était exilé de Russie, ma mère, lors d’une de ses naissances était née au Caire. Mon père, n’était pas tout à fait mon père mais presque mon père. Ils avaient vingt-huit ans d’écart. Enfin, peu importe. Ils aimaient lire et l’appartement était vraiment petit. Ils avaient acheté une bibliothèque en acajou sombre et je me souviens de cette bibliothèque non montée dont les casiers reposaient sur le sol. Les livres étaient encore dans les cartons.


J’avais cinq ou six ans et de jolies poupées dont une s’appelait Bella. J’avais couché avec amour Bella dans un compartiment de cette bibliothèque en attente, je l’avais couverte d’un habit et je disais "On dirait qu’elle dort". C’était donc son lit. Coucher Bella, là, c’était moi que je couchais, là. Là, le lieu symbolique de mon repos, de mon abandon. Je m’abandonnais déjà aux livres comme je devais le faire toute ma vie.


Lire pour moi, a toujours été m’abandonner aux mots des autres bienfaisants ; lire m’a toujours fait du bien. Beaucoup plus tard, j’ai grandi, j’ai quitté mon enfance, car son enfance on la quitte et la lecture est devenue ma recherche. J’ai découvert le mot thérapeutique. J’ai lu, j’ai écrit, j’ai dit et je le dis toujours : la lecture est thérapeutique. La thérapie de la lecture consiste en cet abandon premier de l’être aux mots bienfaisants de cet autre intime qu’est l’écrivain. J’ai lu beaucoup de choses là-dessus et c’est ainsi que m’est venue l’idée de créer des ateliers de lecture comme autant de temps de partage de ces moments d’abandon aux livres. J’écoute les autres s’abandonner et parfois, je m’abandonne avec eux. Pas toujours, cela dépend. Il n’y a pas de toujours dans les ateliers. Il y a des séquences qui vont qui viennent ponctuées de silences, d’émotions, de tension. Le langage est là. Et c’est avec ce langage, dans ce langage là que je travaille. Notre pâte à modeler. MJC

 

Passage du livre Madame, je veux apprendre à lire ! Marie-José Colet. érès 2008. A lire absolument !!!

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Published by Marie-José Colet - dans Shéhérazade
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