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22 octobre 2010 5 22 /10 /octobre /2010 19:03

Marcel Proust

Le  Temps retrouvé

Edition établie par Pierre Clarac et André Ferré

Bibliothèque de la Pléiade

Nrf Gallimard 1914/1954

 

Pages 1043-1045

 

« Ce serait un livre aussi long que les Mille et un Nuits, peut-être, mais tout autre. Sans doute, quand on est amoureux d’une œuvre, on voudrait faire quelque chose de tout pareil, mais il faut sacrifier son amour du moment, ne pas penser à son goût, mais à une vérité qui ne vous demande pas vos préférences et vous défend d’y songer. Et c’est seulement si on la suit qu’on se trouve parfois rencontrer ce qu’on a abandonné, et avoir écrit, en les oubliant, les « Contes arabes » ou les « Mémoires de Saint-Simon » d’une autre époque. Mais était-il encore temps pour moi ? N’était-il pas trop tard ?

   Je me disais non seulement : « Est-il encore temps ? » mais « Suis-je en état ? » La maladie qui, en me faisant, comme un rude directeur de conscience, mourir au monde, m’avait rendu service (« car si le grain de froment ne meurt, après qu’on l’a semé, il restera seul mais si il meurt, il portera beaucoup de fruits », la maladie qui, après que la paresse m’avait protégé contre la facilité, allait peut-être me garder contre la paresse, la maladie avait usé mes forces et, comme je l’avais remarqué depuis longtemps, notamment au moment où j’avais cessé d’aimer Albertine, les forces de ma mémoire. Or la récréation par la mémoire d’impressions qu’il fallait ensuite approfondir, éclairer, transformer, en équivalents d’intelligence, n’était-elle pas une des conditions, presque l’essence  même de l’œuvre d’art telle que je l’avais conçue tout à l’heure dans la bibliothèque ? Ah !si j’avais encore les forces qui étaient intactes encore dans la soirée que j’avais alors évoquée en apercevant François Le Champi ! C’était de cette soirée, où ma mère avait abdiqué, que datait avec la mort lente de ma grand-mère, le déclin de ma volonté, de ma santé. Tout s’était décidé au moment où, ne pouvant plus supporter d’attendre au lendemain pour poser mes lèvres sur le visage de ma mère, j’avais pris ma résolution, j’avais sauté du lit et était allé, en chemise de nuit, m’installer à la fenêtre par ou entrait le clair de lune jusqu’à ce que j’eusse entendu partir M. Swann . Mes parents l’avaient accompagné, j’avais entendu la porte du jardin s’ouvrir, sonner, se refermer...

   Alors, je pensais tout d’un coup que si j’avais encore la force d’accomplir mon œuvre, cette matinée _ comme autrefois à Combray, certains jours qui avaient influé sur moi_ qui m’avait, aujourd’hui même, donné à la fois l’idée de mon œuvre et la crainte de ne pouvoir la réaliser, marquerait certainement avant tout, dans celle-ci, la forme que j’avais pressentie autrefois dans l’église de Combray, et qui nous reste habituellement invisible, celle du Temps. »

 

   Aujourd’hui, je suis passée devant une Eglise. Je ne sais pourquoi, moi, la juive laïque, j’ai eu envie d’y rentrer. Ce soir, à la lumière de ce texte de Proust, ma pensée va vers mon père adoptif disparu dans un accident de voiture. J’avais onze ans, j’étais en pension. Le dimanche précédent sa mort, il était venu me voir. Toute ma vie, je saurai l’instant où il s’est retourné, dans le sourire qui était le sien, me disant  « A dimanche prochain ! » Dans le temps de ce temps sont nés  ma certitude de la mort et mon désir d’écrire.


Le rapport avec l’église de ce jour ?

 

Je ne sais pas.

 

MJA

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Published by Marie-José Annenkov - dans Marcel Proust
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