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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 23:01

Le savoir-déporté

Camps, Histoire, Psychanalyse.

Anne-Lise Stern

Précédé de Une vie à l’œuvre

Par Nadine Fresco et Martine Leibovici

La librairie du XXIè siècle

Seuil 2004

  Le savoir-déporté de Anne-Lise Stern

Mardi, je vous disais que je ne désirai pas vous raconter Les textes de Retour. Aujourd’hui, je vous dirai que je ne parviens pas à vous raconter « le block Le savoir-déporté ». Block. C’est à dessein que j’utilise cette orthographe. Je vous confierai toutefois ce que j’ai vécu durant ma lecture.

J’ai dormi : des petits sommeils très profonds dont j’émergeais étonnamment reposée. Je buvais alors du thé et je mangeais un gâteau, je lisais à peine,  puis, je me rendormais, m’éveillais, rebuvais du thé, mangeais à nouveau un petit gâteau, lisais, me rendormais. Ainsi de suite. L’après-midi passa. Certes, j’avais lu un peu, mais si peu. Les temps où j’étais réveillée, où je ne buvais ni ne mangeais, j’étais là aux prises avec le texte que je souhaitais « dévorer » fébrilement. Je passais les pages, je revenais en arrière puis en avant. Je ne tenais pas en place sur la page. Je remarquais que ce long texte était en miettes, constitués de sous chapitres abondants, s’enchaînant les uns les autres sans changement de pages, j’en remarquais les titres précis qui donnaient un vif appétit de lire le passage considéré, mon regard impatient survolait les lignes : je voulais tout lire d’un coup et bien sûr, vous le comprendrez aisément, de la sorte, je n’ai rien lu !

 Pourtant, je pressentais les colères d’Anne-Lise contre un monde bien-pensant, contre des institutions mortifères, je pressentais l’expérience unique qu’elle dût mener avec les drogués, je pressentais l’extraordinaire clinicienne qu’elle était et je pensais à François Dolto que j’aimais tant, je pressentais sa passionnante  psychanalyse avec Jacques Lacan, je pressentais le splendide apport de Jacques Lacan à la psychanalyse, je pressentais encore la profonde connaissance qu’avait Anne-Lise de Freud dans le maniement si extraordinaire des mots pour soigner les êtres. Je pressentais la Shoah et soudain dans la fulgurance d’une lecture non menée, non aboutie, d’une lecture mutilée ou enrichie, je ne sais, par ma régression dans des sommeils répétitifs et par mes pulsions orales, je pressentais que seule la psychanalyse pouvait panser la Shoah en la pensant dans « le un à un » des êtres.  Freud avait créé la psychanalyse, ses disciples l’avaient approfondie pour redonner un sens à l’humain après la Shoah, un sens qui passaient par les mots et par le transfert. Je ne suis ni théoricienne de la psychanalyse, ni psychanalyste, clinicienne tout au plus. Je me suis simplement allongée sur un divan des années durant, dans le noir de mon savoir-déporté dont je vous parlais dans mon article d’hier. Et je sais, sans le démontrer, dans la fulgurance de ma non-lecture d’aujourd’hui que la psychanalyse vint m’apporter de la lumière et de l’amour dans cette obscurité là, vint m’apporter des mots sur le silence de ma mère, vint m’apporter de l’oxygène sur mes poumons essoufflés par trop d’horreur non dîtes, interdites à moi. D’ailleurs Anne-Lise parle du poumon longuement.

La Shoah a asphyxié le théâtre du monde dans des chambres à gaz, la Shoah a asphyxié l’humanité.

 La psychanalyse a reconstruit par les mots et l’amour ce qui n’était plus dicible. La Shoah, c’est l’affaire de la psychanalyse. Aucun psychanalyste digne de ce nom ne peut construire sa pratique sans regarder en face ce que furent les camps.

Je vous parlais récemment d’une amie qui me confiait ne pas être prête pour lire la Shoah. Certes, je la respecte mais alors, elle ne sera jamais clinicienne. Voilà, ce que j’affirme après avoir pressenti sans la lire Lise-Anne Stern. L’origine de la psychanalyse c’est la Shoah même si Freud l’a pensée avant. Je ne sais expliquer cela. Je vous en demande pardon. Travaillez seul (e), car travailler la Shoah, travailler la psychanalyse, c’est avant tout une histoire de solitude, même si pour ne pas demeurer esseulés, les psychanalystes ont créé des groupes et des écoles nécessaires à leurs élaborations pratiques et théorique. Une élaboration, ne peut se faire qu’à partir de l’interpellation par des pairs, par des pères. Allez, je n’y résiste pas ! Mais d’abord, c’est la solitude.

Je veux dire, puis que j’en suis aux écoles de la psychanalyse que c’est la chance la fierté et la valeur de la psychanalyse qu’elle soit lieu de plusieurs écoles, de plusieurs discours. C’est à partir de cette pluralité que naît réellement le symbolique de la psychanalyse même si ça passe par des conflits. Même et surtout. Ce sont ces conflits qui sont générateurs de la vérité profonde de la psychanalyse, cette vérité qui affirme haut et fort que l’homme est fait de mots et d’amour,  de pulsions et d’identifications, de fusion et de conflits mais qu’il est surtout fait de mémoire. Mémoire de la Shoah.

L’humanité entière est concernée par la Shoah, déportés et descendants de déportés mais tous les autres aussi, descendants des Justes ou des collaborateurs, d’indifférents ou de résistants. Nous sommes tous mondialement des descendants de la Shoah. J’ai toujours appris à l’école que la Shoah s’était passée pendant la deuxième guerre mondiale. Personne n’y échappe donc à cette histoire là et la psychanalyse, histoire de mémoire ne peut en réchapper malgré un étonnant non-dit sur la question qui met en colère Anne-Lise Stern et elle a raison. On ne sera jamais assez en colère contre l’ignorance passive ou active des camps. Le seul silence que j’accepte et que je respecte, c’est le silence de ma mère, même si ce silence m’a presque enterrée. Parce qu’elle a souffert ma mère, alors, je comprends, qu’aux prises avec trop de souffrances et de larmes, on choisisse ou plutôt on subisse le silence.

La psychanalyse doit,  conjuguer à tous les temps, le verbe « Se souvenir de la Shoah », c’est son éthique première, et cela non par des discours universitaires flous, voire même muets, mais par des actes, des prises de paroles, des dénonciations des négationnistes, par de la vie enfin. Car la psychanalyse doit planter la vie là où la Shoah a planté la mort.

Voilà, ce que je n’ai pas lu d’Anne-Lise Stern, aux prises avec mes petits sommeils et mes tasses de thé. Mais après tout, j’ai lu ce block, du lieu de mes pulsions et je ne le regrette pas. La psychanalyse comme la lecture passe par les pulsions. Par moment. Pas toujours. Il y a un temps pour tout, pour les pulsions et pour leur structuration, pour leur symbolisation mais surtout un temps pour la vie et pour l’amour.

Je vous en prie, psychanalystes ou non, analysants ou non, si pour vous la lecture est une histoire du savoir de l’humain, pas seulement une histoire de connaissances ou de loisirs, confrontez-vous à cette difficile lecture, certes, très difficile, car le savoir-déporté est un gouffre, une béance, est de la pure horreur, car la psychanalyse est une histoire sérieuse, avec des concepts ardus, mais il est impossible de faire l’économie de l’un comme de l’autre. Alors, je le crois sincèrement que Anne-Lise Stern nous aide dans ce chemin si difficile, qui fut le sien, qui est le nôtre,  parce que déportée et psychanalyste, dans un même mouvement, elle nous dit le mal, les camps mais le possible pansement : la psychanalyse.

Merci Anne-Lise Stern. MJC

Demain, je vous parlerai du « block » de pensées : « Lectures montages »

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Published by Marie-José Colet - dans femmes
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