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30 juillet 2009 4 30 /07 /juillet /2009 18:39

Héros de l'enfance,

figures de la survie

De Bécassine à Pinochio

de Robinson Crusoé à Poil- de -Carotte.

auteur : Rémy Puyuelo

Editeur : ESF 1998

Collection : La vie de l'enfant.

 

Le livre de la dormition.

 

 

LE BORD

Le livre dit l'énigme

elle dit l'abîme

 

Le livre dit c'est possible

elle dit le fleuve

 

Le livre dit âme ressuscitée

elle dit la dormition.

 

Enigme, abîme, possible, fleuve, âme ressuscitée, dormition.

A l'origine, le désordre, le chaos, l'incertain, le trébuchement, l'indicible, l'hésitation, le balbutiement, le frémissement, le vacillement, le manque, le trop plein mais surtout le trop.

A l'origine le temps,  le temps incertain, le temps à mille temps, celui qui fait emprise, celui qui colle, celui qui engloutit, anéantit, qui pulvérise, qui brise, le temps de la feuille blanche, " niche narcissique ".

Puis, ça s'organise, ça s'invente, ça se range, ça se classe, ça se date. C'est gagné ! C'est écrit ! C'est crée ! C'est un livre de Rémy Puyuelo. Là, commencent nos lectures, là commence la survie d'un livre. A nous lecteurs de réécrire le livre immobile, de tourner les pages, de noter, de souligner, d'encadrer, d'interroger, à nous de le représenter, de le démontrer. A nous de le lire, à nous d'inventer son âme... J'aime lire parce que lire c'est jouer et bouger. Du sens, un ordre me sont proposés. L'ordre du livre n'est  pas une chronologie. Les articles s'organisent autrement. C'est de la mémoire de R.P dont il s'agit et la mémoire et le temps chronologique ça n'a rien à voir. La mémoire c'est du désir, la mémoire c'est déjà l'avenir et toujours du présent. Avant le livre, avant l'écriture, avant la lecture, il y a le big bang de l'expérience, l'instant violent entre tous où on ne comprend rien ; enfant, nouvellement née, me voici le livre à la main, comme Bécassine, me voilà  "bête comme une oie, un chou, un pied, un pot, une cruche " Et ce livre qui insiste, qui résiste, qui m'implique et me duplique, qui me calque et me décalque, ce livre qui me traque. Stop! Je craque ! Je m'y lance ! Je m'y jette ! Voici ma version de l'histoire et puisque la mémoire est vivante que vivent ma lecture et le livre de R.P dans " le temps de la latence et du retardement ". Il est temps de quitter le livre des mains, de le saisir de mon désir et dans l'ailleurs des lignes, survivre. Il est temps de lire et de délire, de suivre sagement les sentiers de la table des matières. Il est temps de travailler de survivre et d'aimer

Survivre à quoi  ? A l'énigme que de vivre et d'exister sans jamais rien y comprendre. Pas un mot, pas une seconde. Survivre à la maladie, à la mort, à la prison, Chacun sa chacune, sa souffrance, sa blessure, son exil, son deuil. Vivre son énigme au dessus de l'abîme, lire les énigmes en abîmes. Tourner les pages et les lire.

Il s'appelait Roland Barthes. A la mort de sa mère, il ne pouvait plus qualifier sa vie tant la chambre claire était obscure. Une voiture passa et le renversa. Il en mourut. C'était tout juste quelques mois après la mort de cette mère .

Il s'appelait Hervé Guibert, il inventa la machine à photographier les fantômes et à arrêter le temps et mourut dans le mouvement d'une une ultime photographie. Texte et images du désespoir. Une énigme qui ne se laissât ni dire ni photographier. Un blanc.

Elle s'appelle Annie Duperey. Elle regarde un portrait intemporel qui la représente. Histoire d'un avant et d'un après. Maman, je te ressemble tant. C'est écrit sur une page d'Annie Duperey.

Elle est morte et vivante. Elle a un fils, il est mort. Elle le porte, le ressuscite. " Elle est enfant de la Dormition vivante et morte, elle et lui, sa mère et elle mais au prix de ne pas grandir, " d'être suspendue ", " enfant de colère ", enfant errant des limbes, douleur exquise, trompe souffrance. "

Je regarde l'image La Dormition de la mère de Dieu : Zograf Dmitar.Elle est belle ! C'est une mère, encore, celle qu'on appelle la Vierge. R.P écrit qu'elle est couchée dans le sens de la lecture (et si la lecture était une dormition ? le lecteur  révélerait l'auteur et le ressusciterait ,  l'auteur révélerait le lecteur et le ressusciterait.) Elle est morte  et son fils qu'on appelle le Christ porte on âme On aperçoit une petite tâche lumineuse sur le tableau. La dormition, c'est la tâche de lumière quand le fils porte l'âme de la mère morte et la ressuscite. La dormition, c'est une histoire d'ascension, de rémission, de résurrection, de  passion et de lumière quand la solitude et la mort se transfigurent, se symbolisent, s'immortalisent, s'éternisent. Dans le livre de R.P, il n'est question que de cela, de la dormition. Ma version de l'histoire, c'est que l'auteur a cherché dans son expérience de pédopsychiatre et de psychanalyste comment cela était possible de survivre à la blessure originelle, voire même à la mort psychique. Cette tâche lumineuse du tableau, elle court dans le livre dans la quête toujours renouvelée de saisir dans l'histoire des composantes psychiques ce qui arrête le désespoir et permet la résurrection, la sublimation et l'amour parce qu'on a rien trouver mieux pour vivre et se survivre. " Mourir et ressusciter intérieurement est la voie qui amène tout sujet à exister, à être reconnu et à se reconnaître, avant que de s'aimer, aimer et être aimer "

Me voici maintenant avec Martin F. Sa blessure : être le fils de Freud, le fils d'un génie. Sa trouvaille pour ne pas en mourir, pour survivre malgré la douleur : l'écriture de son livre " Freud, mon père " (1958) Editions Denoël, 1975. Un puzzle généalogique qu'il reconstitue. Du lieu de  ce roman familial de Martin Freud, R.P énonce sa propre question  : Mon intérêt, ma tentative d'aujourd'hui, ne sont-ils pas quelque part dans le même, dans le travail sur le roman de l'autre, de mon propre roman familial (Voir A de Mijola, 1985), moi, enfant, fils, père... et psychanalyste. "

Ce dont il est question dans l'ouvrage  Héros de l'enfance, figures de la survie, c'est de l'immense capacité de chacun à survivre. L'auteur raconte ces prouesses existentielles à travers divers témoignages de psychothérapies, à travers des paroles et des dessins d'enfants,  à travers des histoires d'enfance, mais aussi avec des contes à vivre debout. R.P raconte à travers tout cela la possible appartenance à l'humanité.. Le possible, le fleuve. Ouvrons le livre à sa 2ème partie " Héros de l'enfance ". Lisons et cherchons.

Il s'appelle Robinson Crusoé. Il est seul. Sa blessure ? ça ne va pas avec son père. Son possible : une île et une rencontre couleur du jour " Vendredi ".

" Notre vie est ponctuée de rencontres : rencontres d'hommes, d'enfants, de livres, de paysages. Nous avons chacun un Robinson Crusoé qui sommeille, pré-scénario familial ignoré dans un arrière pays généalogique, matrice de notre créativité. "

Je pense aussi au Baron Perché qui, sur son arbre, ponctuait le temps de rencontres

Les rencontres sont des possibilités de résurrections, " je revis quand je te vois ". Une  possible dormition. Simple comme un regard, comme une caresse, comme un mot...

Lisons maintenant l'histoire de Bécassine. Bécassine, c'est ma cousine. Elle est sans âge. L'âge du désir peut-être. Sa blessure  ? Une histoire de nez, de mère dépressive et de parrain. Son énigme ? " Un vertige existentiel ", qui "  la confronte à une réalité psychique effrayante qui menace de la dissoudre, de l'absorber "...Son énigme c'est aussi " cette incapacité au deuil narcissique et à la bonne relation à autrui "... Son énigme encore, celle qui la fait " orpheline des 2 mondes, celui de l'enfance et celui de l'adulte. "

Son possible à Bécassine ce sont ses idées impossibles, sa gentillesse et son bon coeur et puis aussi son écriture. Pour mémoire, elle écrit  ses  mémoires. Ce qui fait dire à R.P :

" Le stylo est cette navette, " cette bobine qui ouvre l'espace à l'écriture, aux fautes d'orthographe, aux pâtés, aux ratés, qui nécessite la présence continue de l'autre. ". Mais son fleuve à Bécassine c'est sa dénomination qui survit depuis 90 ans. Drôle de Bécassine !

Chapitre suivant ! Pinocchio.

C'est l'histoire d'un livre réparateur. Moi, je connais un fleuve nommé lecture, un autre nommé écriture. Création antérieure au corps.

" Survivre est l'itinéraire de Pinocchio "

Le fleuve et le possible. " Le petit Pinocchio qui est en chacun de nous ".  Epeler avec lui et ses doubles, la mémoire des possibles. Références aux écrits de Paul Auster sur la solitude et la mémoire. Paul Auster, des livres qui eux aussi disent la dormition quand elle rime avec création.

Empruntons maintenant, le chemin qui mène à la maison des Lepic. Ecoutons Poil de Carotte celui- là qui n'a pas la chance d'être orphelin. Son énigme à lui c'est l'abîme de Jules Renard. Tant de désespoir et de solitude ! tant d'impossible amour ! mais aussi encore une fois le fleuve, la création, la dormition. Créer Poil-de Carotte, qui portera son âme douloureuse ." Un enfant à créer pour se sauver " La dormition suppose le double, celui qui porte et ressuscite. Vendredi, Pinocchio, Poil de Carotte, Bécassine,  etc...Se sauver de l'abîme .

R.P écrit : " Mon hypothèse est que lorsque apparaît chez un humain le désir d'anéantissement ou lorsque les événements de la vie le confrontent par leur violence au risque d'anéantissement un dédoublement salvateur peut s'opérer. IL devient deux ".. " garant d'immortalité, le double est aussi l'étrange avant-coureur de la mort ". Attention ! que le fleuve ne devienne Styx.. " L'Ocèan à vider  à la petite cuillère ". A la manière de, j'écrirai "Vider son enfance à la petite cuillère ", la maintenir en vie, l'éclairer de lectures de contes et de comptines. Poser son énigme, la dire, la reconnaître et elle aussi la vider à la petite cuillère. Inventer ses doubles, vivre en bonne intelligence avec eux. La lecture est un long fleuve tranquille, je vous emmène tous, Bécassine, Pinocchio, Poil-Carotte-, Robinson. Prendre aussi Alice celle du Pays des merveilles,  et Le Petit Prince et puis le Petit Poucet pour le chemin du retour, prendre Aladin et sa lampe, Marcel Proust et Georges Perec et marcher aux côté de Katherine Mansfield. Génial !

A mon insu, me voici cheminant sur le sentier de la dénomination. Survivre par son prénom. R.P a écrit un bien beau chapitre sur le prénom, sur ce " sentiment continu de l'existence. Il S'appelle R comme... Y comme.... Moi, c'est Marie-José sans E. Dans ce chapitre là il parle d'identité et d'identification, il parle de l'école maternelle. Il dit que " le prénom est la scansion, le  Bip Bip, la fréquence du bain sonore dans lequel se trouve l'enfant. " Il se souvient quand le n° tatoué identifiait à la place du prénom, meurtre symbolique qui précédait le meurtre réel, c'est bien de l'avoir écrit, on ne le répétera jamais assez, l'horreur existe. Il faut la dire sinon elle redouble. Redouble aussi le bonheur de cette phrase :  " Tant que l'on peut dans le secret de soi se répéter son prénom et se raconter les noms et les prénoms de ceux que l'on aime, on reste libre et vivant. "

Dans ce même chapitre, une petite Bérénice met de l'ordre dans sa tragédie en travaillant son prénom. Etonnante analyse !

Notre lecture progresse. La question s'articule ainsi : ne pas être ou renaître ? Ne pas être parce que ça fait trop mal ou renaître grâce à la partition : sublimation, symbolisation, création, déplacement, expérience poétique, élaboration du roman familial, figuration, nomination.

A ce point de l'ancrage théorique de l'ouvrage, je ne résume pas, je souligne, je recopie, je m'arrête, je mémorise, je reviens à la ligne précédente, je m'essouffle, je repars, j'apprends, je rame, je persévère, je m'accroche et enfin, avec humilité je progresse.

Ces repères théoriques sont indispensables pour habiter ces rencontres avec ces hommes et ces femmes qui ont mal de ne pouvoir s'y reconnaître tant ils sont engloutis par leur catastrophe narcissique.

A ce point de la souffrance de l'autre, je me tais.

Je lis et recopie les mots de Mélanie qui savait qu'elle allait mourir.

" La vie sonne faux à l'oreille

  et juste pour les aveugles "

Cette phrase me hante. Je ne sais pas pourquoi.. Elle m'échappe et me tient.

 

J'avais un maître, lors de mes études à Montpellier. On l'appelait le Docteur Ribstein. Il disait qu'à chaque époque de notre vie, nous recommencions notre légo. J'aimais ce maître et cette image qui nous faisait don de notre enfance. En lisant ce livre, je pensais à mon légo en perpétuel travail. Pour mon légo, j'avais une nouvelle pièce, bleue comme la couverture ... Une pièce bleue à poser entre énigme  et abîme, entre possible et fleuve, entre survie et dormition. C'était difficile !

 Alors, j'ai placé toutes mes pièces sur ma feuille blanche quadrillée, je les ai posées, disposées, agencées, j'ai cherché puis j'ai écrit : " Le livre de la dormition ".

J'espère que mon légo donnera à d'autres le désir de lire cet ouvrage passionnant et souvent émouvant qui célèbre la Dormition du Mozart assassiné qui meurt en chacun de nous mais dont l'âme s'élève jusqu'à la création.


  MJC  Montauban. Printemps 1999

 

P.S La petite pièce R.P renvoie au nom de l'auteur / Rémy PUYUELO

Article publié dans La Journee.Psychiatrie Privée N°7

 

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Published by Marie-José Colet - dans Mon noyau de nuit et de lumière
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