Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 juillet 2009 2 07 /07 /juillet /2009 20:36
Cent mots pour les bébés d’aujourd’hui (2)
Un texte de Rémy Puyuelo : Frère de lait

Somogoudou. Bonjour. Rémy est au travail. Il nous raconte un pan de son enfance. Il nous raconte l’Afrique, sa mère malade. Une nourrice, un frère de lait, des jeunes en galère. Il se raconte, ni noir, ni blanc, noir et blanc. Il se raconte au passé. Lui, adorable bébé avec un casque colonial sur la tête. Il est sur les genoux de sa maman qu’on devine souriante, mais le visage maternel est dans l’ombre. J’aime trop cette photo !

Je veux dire au passage, qu’un des charmes de ce livre, Cents mots pour les bébés d’aujourd’hui réside dans les photos des auteurs quand ils sont bébés. Ça me plaît trop ! Je les ai regardés un à un, à chaque fois j’ai souri. Okakèmé ! ça va je continue !

Rémy raconte. Le voilà adulte, au Burkina Faso dans le petit village agricole de Samandénie, en brousse. Le village accueille des ados venus de France pour effectuer des travaux humanitaires. L’ultime alternative pour ces jeunes au bord de la prison est de travailler là, avec tous. Noirs et blancs. Rémy, transmet à ses jeunes son enfance. Sa dette. Mais n’allons pas trop vite. Donnons au temps le temps. Le temps pour Rémy de rencontrer le chef du village, homme aveugle, assis sur sa natte ; comme ça, en confiance, il dit sa naissance au Congo, son enfance, les affectations du père, sa vie dans divers lieux d’Afrique, au rythme du père, il dit sa mère, sa nourrice, son frère de lait. Là, le chef du village l’arrête, lui prend les bras, les pétris, lentement s’étonne, s’interroge, interroge : Rémy les a-t-il recherchés l’un et l’autre, la nourrice, le frère de lait. N’a-t-il jamais cherché à manifester sa reconnaissance et sa dette ? N’a-t-il jamais chercher « à leur faire honneur  ? »

Rémy sait alors un peut-être. Peut-être qu’il n’est plus cet enfant unique qu’il a toujours pensé être. Le frère de lait se met à l’accompagner, là dans son silence, il l’accompagne son destin d’homme, comme son ombre. On l’appelle "Rémy le Vieux." Il trouve ainsi sa place dans le village, dans la collectivité. Il n’est ni blanc, ni noir. Il est blanc et noir. Il peut aider les noirs à comprendre les blancs et les blancs à écouter les noirs. Il sent la présence profonde de son frère de lait, là, avec eux, par eux, parmi eux. Il existe pleinement dans un sentiment « étrangement familier », il se sent « vrai et vivant. »

J’ai profondément aimé ce texte qui dit la reconnaissance. On ne peut vivre sans reconnaissance, sans dette, sans gratitude. Je pense que c’est cette vérité là que Rémy a transmis à ces jeunes ados en dérive, au bord de l’exclusion sociale, grave. Insérer, c’est dire « ta place est là parmi nous. Elle est possible. Tu seras reconnu mais reconnais ton antériorité, ta dette. » La dette préexiste à toute existence dans le groupe. Rémy a pu s’insérer dans la collectivité noire par la reconnaissance de la nourrice et du frère de lait, par son récit au chef du village qui a su l’entendre et attiré son attention sur cette fameuse dette, sur cette antériorité là qui faisait partie de son histoire d’homme après avoir fait partie de son histoire d’enfant.

J’ai profondément aimé ce texte dans lequel Rémy Puyuelo dit avec pudeur mais certitude le bébé qu’il a été, l’adulte qu’il est devenu, le bébé splendidement présent dans l’homme, l’un n’abandonnant jamais l’autre, l’un donnant force et vigueur à l’autre. Il nous rappelle une fois de plus que nous sommes tous à la fois fort et vulnérable pour reprendre un terme cher à Charles Gardou. Notre force d’adulte puise ses racines dans le bébé vulnérable que nous avons un jour été. Notre vitalité prend son élan dans la dette que nous avons contractée auprès de ceux qui nous ont précédés.

J’ai profondément aimé ce texte qui dit la chaleur, le choc, « le fracas de l’Afrique » que moi aussi j’ai eu la chance de connaître non dans mes racines de vie mais dans les branches de mon arbre d’identité. Une de ces branches m’a donné mon fruit préféré : mon petit-fils splendidement métissé de noir et de blanc. Lui aussi, j’en suis certaine trouvera sa place pour aider et des noirs et des blancs à se parler. Moi, l’Ancêtre, je guiderai ses pas et ses mots pour qu’il se reconnaisse homme dans ses deux cultures. Le monde est si beau de son pluriel familier et si étrange, inventant le vrai et le vivant. Merci Rémy pour votre force et votre tendresse, merci pour votre écriture qui soudain m’a fait souvenir que moi aussi j’ai un frère de lait. Mon histoire, mon enfance, ma mère malade de la guerre. Mais n’est-ce pas cela le secret d’une belle écriture : suggérer par les mots, par les monts et par les vaux de nos vies si différentes, du pareil qui soudain nous révèlent semblables ?

En guise de conclusion :

J’écris ce texte dans un café toulousain. Je lève les yeux et dans la douceur de ce début de matinée, j’aperçois, là, à une table de moi, une femme qui allaite son bébé. J’en suis profondément émue. Ma vie.

Je me souviens aussi de demain : je vous parlerai de Winnicott quand il raconte La sollicitude, et peut-être d’un autre texte : Allaitement…

A suivre et à demain donc, MJC

Partager cet article

Repost 0
Published by Marie-José Colet - dans Force et vulnérabilité
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Inventeurs de lectures
  • Inventeurs de lectures
  • : recherches sur la lecture, les ateliers de lectures et partage de livres
  • Contact

Mes publications

telechargement.jpg


 



Recherche