Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 juillet 2009 7 05 /07 /juillet /2009 15:16

LA VIE DEVANT SOI

Emile AJAR

Editions : Mercure de France

FOLIO N°1362. 273 Pages

Il était une fois un petit garçon, qui s'appelait Mohamed mais tout le monde l'appelait Momo. Lui, il préférait aussi. Mohamed, ça faisait trop lointain. Personne, pas même lui, ne savait son âge avec précision. A l'école, on avait dit qu'il était plus jeune que son âge et on ne l'avait pas gardé. Il était sans date. Ce dont on était sûr, c'est qu'il avait eu un jour, un père et une mère parce que la dessus la nature ne transigeait pas. Ce dont il était également  certain, c'était d'être un bon musulman. C'était madame Rosa qui l'affirmait et d'ailleurs elle l'avait élevé comme tel. Il avait grandi à Belleville comme ça sans date de naissance et dans la religion. Ce qu'il savait encore, c'est qu'il n'était pas un enfant gratuit. Cela lui avait donné le plus gros chagrin de sa vie de l'apprendre. Il avait découvert que Madame Rosa touchait un mandat pour l'élever. Pour lui et pour Moïse,  pas pour Banania qui vivait gratuit de puis quatre ans. Banania, il était tout noir, toujours heureux, même sans prétexte. Madame Rosa, avec tous ses kilos, elle élevait des enfants de putes. Les putes ce sont des femmes qui se défendent avec leur cul du côté de Pigalle, sur les trottoirs. Ces femmes, elles ne pouvaient pas élever leurs enfants, mais les aimaient bien parce qu'un enfant ça les changeait des clients et puis c'était l'avenir.

Momo, il en savait des choses sur la vie même s'il avait mal à sa date de naissance. Il savait par exemple que la tranquillité  ça n'existait pas sauf si on est mort, que la vie n'avait pas d'odeur, c'était pas comme la mort. C'était peut-être pour ça que Madame Rosa, elle se mettait toujours plein de parfum, pour parfumer la vie. Madame  Rosa et son disque triste de juive. Momo, lui, il pensait que les juifs c'était des gens comme tout le monde, mais Madame Rosa elle avait connu Auschwitz, l'horreur et la  peur. Madame Rosa, avec tous ses papiers, pas un seul de vrai,  prouvait à qui le voulait,  qu'elle n'était pas juive et ce depuis plusieurs générations. Tout était dans un coffre. Madame Rosa,  il faut la découvrir avec Momo, dans le mouvement des jours et des nuits, dans le mouvement des pages, avec amour, tendresse,  avec poésie, avec magie, Momo sait bien qu'il n'y a pas besoin de raison pour avoir peur. C'est Madame Rosa qui le lui a dit. Mais ce dont il a vraiment peur, c'est qu'un jour Mme Rosa meure et qu'aucun parfum ne lui rende la vie. Il a peur de perdre Madame Rosa, qui lui a appris que le noir et le blanc parfois se mélangeaient, que Moïse était juif et que Momo était musulman mais que cela aurait pu être le contraire, mais puisque cela n'était pas, il fallait s'y tenir, que les pauvres et les riches c'était pas pareil et qu'il ne fallait pas confondre les quartiers, chacun sa place, chacun sa religion, chacun sa vie. Elle lui avait appris à reconnaître le bon, le généreux, de ce qui ne l'était pas. Ainsi, Momo savait que danser autour de Madame Rosa si malade, comme le faisaient ceux du foyer noir, monsieur Waloumba  et quelques autres c'était bien et que ce qui ne l'était pas c'était de l'obliger à vivre avec des organes qui ne le veulent plus. Madame Rosa, elle en avait pas un en état. Les vieux, pensaient Momo, il faut les respecter même quand ils sont usés mais quand ils sont trop épuisés, il faut les tuer avant qu'ils ne soient trop sclérosés du cerveau.

Ainsi, Momo, l'enfant sans date, l'enfant de Belleville sait plein de choses sur la vie, sur les êtres, sur l'histoire, sur la religion, sur la maladie, sur la mort. Mais, il y a une chose qu'il ne sait pas : Est-il possible de vivre sans quelqu'un à aimer ? Cette question, il va la poser à Monsieur Hamil qui sait tant de choses. Ne lit-il pas dans une même ferveur Victor Hugo et le Coran, emmêlant parfois l'un avec l'autre ? Cette question de l'amour court de page en page, de la première à la dernière, roule comme une boule de feu, une boule  de mots. Elle roule, elle roule et enfin avec le récit s'arrête avec cette certitude :  Aimer.

Voilà, où l'enfant sans date, Mohamed mais aussi Moïse, Banania, Madame Rosa, Monsieur Hamil et bien d'autres encore nous mènent : Aimer. Aimer, c'est simple comme la vie qui passe, c'est une panique au jour le jour, c'est une mémoire à sauver. Certes, les enfants ont besoin d'amour mais comme ils ont besoin d'aimer aussi ! Momo en sait quelque chose, lui qui aime si fort, au delà du possible autorisé

- Dis, est-ce qu'on peut vivre sans quelqu'un à aimer ?

- Non

Cet article a été publié  dans Scribanne Déc.92 N°4 "JULES VERNE"

Partager cet article

Repost 0
Published by Marie-José Colet - dans Mon noyau de nuit et de lumière
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Inventeurs de lectures
  • Inventeurs de lectures
  • : recherches sur la lecture, les ateliers de lectures et partage de livres
  • Contact

Mes publications

telechargement.jpg


 



Recherche