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2 juillet 2009 4 02 /07 /juillet /2009 13:58


         Il s'appelait Anselme. C'était joli comme prénom, ça sentait le bois, l'amande vieillie dans une cave humide, couverte de mousse et de poussière. Comme son père, comme son grand-père l'avaient été, Anselme était coiffeur. La mère les avaient laissés, l'an dernier, comme ça , un jour d'hiver sans crier gare. Elle s'était éteinte après une vie d'amour et de ménage. Par son absence soudaine, elle était devenue impitoyablement présente. Du temps qu'elle était là, c'est à peine s'ils s'apercevaient de sa présence. Le matin, tôt levés, le père et le fils déjeunaient dans la cuisine, brisaient leur miche de pain comme ils auraient brisé le fil des jours ; quelques rondelles de saucisson, un morceau de Cantal, ils avalaient un verre de rouge du pays : "on y va fils" disait  immanquablement le père. Ils n'attendaient aucune réponse, c'était là un rite. Ils se levaient ; leurs jambes ankylosés par la nuit devenaient progressivement plus légères. Elles travaillaient ces pauvres jambes de coiffeur, tout le jour. Debout du matin au soir, père et fils faisaient des shampooings, taillaient des barbes, gominaient des cheveux rebelles et coupaient à longueur de journées, épis et boucles. Ils parlaient, ils écoutaient les clients.

        

         Il y avait Gus, boulanger de son état. Toujours entre deux vins. Ivrogne qu'il était le pauvre homme, petit de corps sur ses jambes courtes, il était gras, huileux, adipeux. Ses yeux rougis par des nuits de travail, suivies de jours d'ivrognerie, il traversait la vie, plus cuits que ses pains, qui se vendaient mal d'ailleurs. La mère de Gus était vieille, si vieille, qu'elle n'avait plus d'âge ; sa tignasse était blanchie par les années autant que par la farine. Elle allait régulièrement chercher Gus à l'hôtel du commerce et la rue retentissait  des éclats de leurs querelles.  Anselme aimait bien Gus. Il avait toujours une histoire amusante à raconter sur les uns ou sur les autres. Sa vie s'écoulait entre coups de rouge au zinc, four chaud, nuits blanches, aubes troubles et jours gris dans la pénombre de sa chambre aux volets mi-clos. Un dimanche qu'il fêtait une fois de plus sa vie, il dit :

 

         - Dîtes les copains, je n'ai pas soif aujourd'hui

         -Tu n'es pas malade au moins ?

 

         Un quart d'heure plus tard, Gus était mort.

 

         Il y avait aussi le quincaillier, immense, tout aussi immense que sa femme était menue. Elle était silencieuse,  lui, avait le verbe haut et coloré. Il venait faire couper ses rares cheveux, recouverts d'une casquette grise, couleur de ses yeux. Il parlait toujours de TVA, d'impôts et de "sa vieille" comme il l'appelait.

 

         Il y avait encore Monsieur Jean. Celui-là ne parlait que de sa villa. Pensez donc 80 millions qu'elle lui avait coûtée ! Et lui, il avait mis des semaines à  construire  un mur de crépi, recouvert de bois et de lierre. Il en était fier de son mur ; et voilà qu'un jeune blanc bec de la ville venait d'arriver. Il avait acheté le terrain voisin et de surcroît  s'était mis en tête de démolir le beau mur de Monsieur Jean parce qu'il était construit deux centimètres hors des limites prévues et de ce fait empêchant la voiture du dit voisin de passer...

 

         Mais surtout, hurlait  Monsieur Jean entre deux cheveux, ils peuvent toujours envoyer huissiers, homme de loi, c'est le fusil à la main que je les recevrai. Ce mur restera là où je l'ai construit, un point c'est tout !

 

         Des clients, il en venait de toutes : les taciturnes et les bavards, les pressés et les lambins, les maniaques, les jamais contents, les narcisses qui s'ignoraient, ceux qui auraient  aimé être des DON JUAN et ceux qui l'étaient. Les jeunes et les vieux, les moins jeunes et les moins vieux, ceux qui aimaient et ceux qui étaient aimées ; il avait aussi les rêveurs et les actifs et puis ceux qui parlaient toujours politique. Il  y  avait les responsables de l'amicale laïque, des amicales de pétanque, les organisateurs de concours de belote au printemps et de lotos à Noël et puis ceux de passage, le cheveux là mais l'oeil ailleurs.

 

         Anselme et son père travaillaient, balayaient les cheveux des uns et des autres, nettoyant les éviers, faisant reluire robinets et miroirs. Entre rasoirs, brosses et peignes, écoutant, coupant, taillant, gominant, souriant, approuvant, leurs vies s'égrenaient.

 

         Le soir, ils rentraient. La mère avait mis la table, les assiettes et les verres étaient bien ordonnés, les couverts bien disposés sur la toile cirée à carreaux verts et blancs. Le dîner terminé, ils regardaient les actualités : "comme ça allait mal de par le monde !" Puis ils allaient se coucher. Les années passaient. Leurs vies étaient huilées comme les cheveux de leur client ; une raie bien droite  séparaient la nuit des jours, le repos du travail. Leurs occupations étaient bien coupées, bien ordonnées, pas d'épi, pas d'imprévu. Mais la mort de mère emmêla tout. Leur univers devint une crinière rêche, sèche, rude comme du foin. Que ce soit la nuit, que le jour, père et fils étaient dans un tête à tête que plus personne ne venait interrompre. La femme avait disparu de leur quotidien.  Peu à peu de leurs clients, ils ne virent plus que les crânes. Ils oubliaient de sourire, d'approuver, d'écouter. Le père se mit à boire, sa main chaque jour tremblait un peu plus. Anselme quant à lui devenait de plus en plus taciturne mais surtout plus lent. Son existence entière se concentrait sur la droite ligne des cheveux à égaliser, parfois la boutique fermée, il restait là, hébété, le peigne à la main, le regard  perdu.

 

         Les jours passaient. Le père buvait. Anselme égalisait, la caisse se vidait, les verres du père se remplissaient, les cheveux traînaient. La crasse progressait en même temps que les forces d'Anselme déclinaient. La société prit alors les choses en main. Médecin, huissier, assistante sociale, psychologue, infirmiers de secteurs, tous firent consciencieusemen leur travail. Le magasin fut vendu, Anselme et son père furent placer à l'hôpital. Chaque vendredi, en souvenir de Gus, le père achète une brioche au sucre, quand à Anselme, installé dans une lenteur définitive, aggravée par une dose massive de neuroleptiques, il égalise (pour un modeste pécule calculé sur l'indice du timbre poste) les cheveux de quelques fous.

 

Nouvelle inédite : printemps 1982. Marie-José Colet

 

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Published by Marie-José Colet - dans Adelphité
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