Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
22 juin 2009 1 22 /06 /juin /2009 00:10


 

La création à fleur de peau. Art, culture, handicap.

Erès Collection 2005.

Connaissance de l’éducation (113 pages.)

 

Un souffle. Le mien. Celui de ma lecture de ce livre étonnant de poésie, d’intelligence, de générosité. Créer dans l’échange et dans la réciprocité. Inventer la singularité. Ils ont parcouru à grands regards d’étranges contrées peuplées d’êtres si vulnérables mais si doués et ce dans tous les domaines : danse, musique, théâtre, peinture, photographie, littérature écrite et orale. Ils disent de l’art la presque finitude, le presque inachèvement, ils disent de tous ceux qui le portent le manque, la béance, le mouvement, la fécondité dans la déchirure. C’est cela, tous créent dans la déchirure de leur clair de lune, dans la vacance de leur terre, dans l’errance de leur corps troué par le handicap, dans leurs trajets bousculés par la souffrance et le creusement de la différence. Regard de l’autre qui parfois n’y comprend rien à  l’art et au handicap, regard de l’autre qui parfois mélange tout : création, handicap, souffrance, différence, marginalité, exclusion. En finir avec le mythe des handicapés géniaux. Admirer leur art pour ce qu’il est de création et de qualité, pour ce qu’il est « d’être » et non parce qu’il prend racine dans la souffrance. En finir avec le regard qui broie, le regard qui noie, le regard qui nie le noyau du fruit, la perle de l’huître, l’étamine de la fleur. En finir avec la rupture du dialogue. Caresser la blessure du handicap avec notre âme attentive, avec notre présence au monde, avec la vérité de l’être. Retrouver, inventer, épeler, nommer, le lien subtil à l’autre, si différent certes mais si semblable. Entre différence et similitude s’incliner devant l’altérité transcendée par  des créations multiples :

 

La danse qui s’élance, la danse qui absorbe la différence et la douleur de l’immobile. Les formes mobiles s’offrent au public dans le dialogue des corps qui bougent. Ils sont empêchés, peut-être mais dans le peut-être ils épousent la musique, leur corps se ploie, se déploie. Ils gagnent sur la  différence, portés par la musique. Les fauteuils ne roulent plus, ils se soulèvent, caressent les contours de l’air et toi le spectateur, tu es pris, tu oublies le fauteuil et c’est gagné, l’art a gagné ! La différence est vaincue. C’est la fin du spectacle et l’alter est égo. Bravo !  La chorégraphie a tissé ses liens et le partage est là, parfaitement là. Ils ont crée ensemble dans l’ici et maintenant de la musique, du texte et du déplacement. Bravo ! Bravo ! Bravo !

 

La musique. Dans le silence trahi les cœurs battent, l’air vibre, les percussions résonnent, tout s’enlace indépendamment des handicaps. Le chef d’orchestre passe les sons et là encore ça se tisse le lien entre tous ceux de la déchirure et les autres. Tout est aléatoire mais tout advient. C’est le miracle de l’humain dans le dur labeur de la création. Juste jouer et jouer juste. Oublier la séduction. Laisser Narcisse au vestiaire et créer dans la vérité du son jusqu’au point nodal de l’expression quand elle se fait densité. Miracle de l’oiseau noir du Champ fauve. Quand l’art se fait percussion soutenue d’une splendide photo. Continuer la musique. Continuer la vie.

 

Théâtre. Mettre en mouvement les corps et les récits. Dé-pétrifier le handicap. Ne pas nier la spécificité et les différences des acteurs, donner les repères, une fois encore créer les liens entre tous constituent l’essentiel du travail de la création dans le mouvement des mots, des corps, dans l’impact des regards, dans la fragilité des sourires. Sur scène, ce n’est pas comme dans la rue, là avec ses tabous, ses regards qui tuent, non sur scène tout est simple. Tabous et inhibitions tombent. Reste la rencontre, la vraie portée par la création qui transcende le handicap. Une seule exigence : la qualité de la prestation théâtrale, générer du vrai, générer une authentique rencontre. Le lien encore par la création. Le rideau tombe. C’est la fin du spectacle mais ce qui s’est joué là de vérité est inscrit pour toujours sur les auteurs et spectateurs. Rien, n’est moins éphémère que la création. La création est indélébile parce qu’elle est dans l’être et non dans le paraître. C’est la qualité, l’authenticité du jeu, des JE qui l’emportent, qui gagnent, qui triomphent et rien d’autre, certainement pas le handicap. Bravo ! Bravo ! Bravo !

 

Peinture. Ce sont les couleurs qui cette fois révèlent le lien. Ouvrir à la diversité du champ pictural et créer les couleurs, travailler les ronds et les carrés, la matière et la structure. Travailler avec la peinture. S’exprimer. Libérer les perceptions. Refléter l’intime et ses luttes. Ses victoires aussi. Raconter son histoire et créer du lien encore et encore dans le mouvement de l’art, dans le mouvement de l’être, dans le mouvement de la toile. Continuer jusqu’à la presque maîtrise du réel. Maîtrise. Handicap presque vaincu. Bravo ! Bravo ! Bravo !

 

Image : les yeux écoutent. Photographier sans trahir, photographier avec amour « tout simplement. » Créer ensemble la fluidité de l’image et donc du lien allégé de la déchirure parfois si profonde. Chercher l’invisible et l’offrir au possible regard. Eviter l’intrusion. Abandonner le sensationnel. Trouver l’essentiel parce que l’identité est une somme, une construction entre intérieur et extérieur. L’identité est un entre-deux, une aire intermédiaire. Photographier l’aire intermédiaire dans la tendresse de l’invisible presque à portée du regard mais à l’abri du voyeurisme. Bravo ! Bravo ! Bravo !

 

Conte : Les mains parlent. Quand le signe se marie au verbe dans la spatialisation des corps  dessinant l’émergence du conte : La belle au bois dormant, le Petit Prince, Œdipe… Magie des mains, magie des mots. Bravo ! Bravo ! Bravo !

 

Littérature : les mots traduisent.

Comme précédemment les mots traversent le corps, la déchirure, la blessure. L’écriture c’est la présence au monde, la présence aux autres, la présence en mouvement. L’écriture c’est la rencontre. Et pourtant,  ils peuvent à peine tenir leur stylo. Atmosphère si étrange entre lenteur de l’énonciation et richesse de l’imagination. Les aider à accoucher de leurs mots, les aider à vaincre le blanc de leur page, la nuit de leur faille. Les accompagner dans cette solitude de leur main, dans sa lenteur à être. Malgré lenteur et angoisse, écrire, dire, se dire et surtout se risquer. La création est un immense risque. Celui de s’exposer. Bravo ! Bravo ! Bravo !

 

Art et Culture. Entrée libre. D’abord sortir de l’exceptionnel. Créer dans l’ordinaire de la création. On ne crée pas parce qu’on est handicapé. On crée parce qu’on est homme, parce qu’on est femme. Le sujet du verbe créer n’est jamais,  absolument jamais  le handicap mais le pronom personnel JE. Un JE de culture à toujours développer dans une dialectique de l’accessibilité.

La culture est lieu de rencontre, la culture est lien, comme la création. Lien entre des êtres vivants, remuants, inscrits dans le passé, présent, futur, dans l’intranquillité  chère à Pessoa et dans l’improbable du hasard et de notre destin. L’accès à la culture dans la mixité des publics, dans le décloisonnement des souffrances est le seul chemin possible. Les artistes entrent dans l’hôpital, les patients sortent. Circuler tout est à voir : le spectacle de l’art, le spectacle de la vie, le spectacle du monde qui bouge. « Je sans frontière » sinon « Frontière de l’ennui. » Je pense à la magnifique nouvelle de Noémie Aulombard « La frontière de l’ennui » (voir 20 juin 2009 dans la catégorie Force et vulnérabilité). Je ne sais pas pourquoi, ce prénom de Frontière m’a touchée si fort. 

JE sans frontière, JE de culture, JE de création. Projets citoyens dans une vraie liberté d’action. Transmettre l’art. Histoire de médiateur et de passeur. Histoire du corps qui touche l’art. Inventer la réciprocité. Retrouver le dialogue d’une pédagogie active qui interroge la réception des sens et qui refuse la passivité du spectateur. Ne plus consommer l’art. Le vivre à corps retrouvé. Ce qui signifie poser la question de la culture en terme politique, en terme de financement. Le lien social ne se paie pas que de mots. Il exige des structures, des cadres, du temps, de l’espace. Le lien social est cher parce que précieux ; le lien social c’est avec la création, l’or de l’humanité. A cet or là tout le monde, handicapé ou non à le droit d’accéder. C’est tout simplement une histoire des droits de l’homme et du citoyen. Ce n’est pas autre chose. Basta !

 

Conclusion

 

Créer ensemble dans la reliance de l’humain, dans l’alliance de tous, handicapés où non. De cette reliance, de cette alliance, la fécondité de la création, l’essor de la culture  en dépendent. Liberté, égalité, fraternité. Tous libres et égaux devant la création, tous fraternels. Création histoire de force et de vulnérabilité. Création, histoire d’adelphité. Mais il faut soutenir les mots de leur force oeuvrante, de leur force d’action, de leur force de durabilité en instituant des formations interprofessionnelles et des budgets, en développant toujours plus d’information. Cesser de lier handicap et créativité. La créativité est liée à la puissance créative qui surgit de la faille mais la créativité n’est pas la faille. Un fleuve n’est ni sa source ni son embouchure, un fleuve est son cours de sa source à son embouchure. Un fleuve est un chemin. Une création aussi. Refusons les « pétrificateurs » de toutes sortes et soyons chercheurs d’or, chercheurs d’art mis au monde par des créateurs de qualité venant de tous horizons de l’humain, venant de partout de la planète. Chercheurs d’art, chercheurs d’or. Oui, ça me plaît.

 

Chercheurs d’être aussi.

 

J’ai beaucoup aimé ce livre « La création à fleur de peau » qui pose  de l’art ses branches essentielles : l’être, la culture, le social, la politique, le lien citoyen, sans oublier bien sûr la souffrance intranquille et probable de la déchirure que d’être humain.

 

Enfin, je veux signaler la bibliographie de 8 pages et l’annexe si habitée de tous ces artistes du livre qui « dessinent un monde métis. »

 

Bravo ! Bravo ! Bravo !

MJC

Partager cet article

Repost 0
Published by Marie-José Colet - dans Force et vulnérabilité
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Inventeurs de lectures
  • Inventeurs de lectures
  • : recherches sur la lecture, les ateliers de lectures et partage de livres
  • Contact

Mes publications

telechargement.jpg


 



Recherche