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16 juin 2009 2 16 /06 /juin /2009 22:20

DU LIVRE AU DIRE

 

 

CHARTIER (Roger) : Pratiques de la lecture Paris, Payot(collection "petite bibliothèque  Payot. N° 167), 1993.

OUAKNIN Marc-Alain. La bibliothérapie. Paris Seuil 1994.

PICARD Michel la lecture jeu. Paris, de minuit 1987

PICARD Michel Lire le temps. Paris de Minuit1989

STARONBISKY  Jean. Magazine littéraire. N°280

TOSQUELLES François. Structure et rééducation thérapeutique; Paris universitaire. 1967

WINNICOTT D.W Jeu et réalité. Paris universitaire 1986

WINNICOTT DW  Conversations ordinaires, Paris, Gallimard.

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  Mise en place et animation d'ateliers de lectures. Lectures au pluriel. Un hasard, une recherche, une recherche, une pratique, une quête. Une nécessité.

Remontons le cours du temps. Clermont-Ferrand. Je travaillais comme psychologue au CMP Sainte-Marie. J'écoutais des patients alcooliques pris dans une pesante répétition qui disait le décompte des verres et des jours. Un matin, alors que je traversais un service, j'aperçus dans "le coin salon" quelques un d'entre eux et plongés dans la lecture de quotidiens divers. Je m'approchais et avec eux, je parlais un bâtons rompus, réussissant grâce au journaux, là où j'échouais en entretien. Du vivant, du sensible, des inquiétudes dicibles. s'installaient dans nos phrases. Le temps du temps, celui de l'élaboration inconscientes, un certain temps donc et je mis en place le premier atelier de lectures. Cet atelier connut de nombreuse péripéties cliniques et institutionnelles., mais contre vents et marées, il nous réunissait chaque semaine autour des livres autour de livres et de journaux. Patients et soignants, nous lisions ensemble, à voix basse, à voix haute.

 

Nous lisions ou nous parlions

Ces dans ces années là que j'ai découvert le passage du livre au dire.

 

Rejoignons le présent ou presque.

Septembre 91 à Montauban.

Nous sommes quelques passionnés de lecture mais aussi de solidarité. Avec pour tout bagage, nos lectures, nous souhaitons créer  des lieux accueillants pour tous, de tous âges de toutes cultures, des lieux qui offriraient une possibilité d'insertion pour les plus.  défavorisés. De la convivialité, de la fraternité, des livres et le temps d'un moment qu'on appellerait "Atelier de lectures". Lectures au pluriel. Le temps du temps, une fois encore, rencontres,  contacts divers, réunions, invention, création. Une nouvelle association est née à Montauban : LE LIVRE OUVERT. dont les objectifs sont les suivants.

 

 

 

 

 

- Mise en  place et animations d'ateliers de lectures et d'écritures.

- Accompagner chacun dans ses possibilités d'expression. Donner à la lecture sa dimension de communication

- Multiplier les lieux de rencontres, dans les quartiers, dans écoles, dans les maisons de retraite et dans divers lieux à vocation médico-sociale; ainsi d'atelier en atelier en atelier, au fil des jours et des livres se constitue un tissu sociale favorable  à l'insertion sociale d'un public souvent exclu..

 

Qu'est qu" un atelier de lectures ?

Un atelier de lectures est un lieu de rencontres et d'échanges ouvert à tous publics, c'est aussi un lieu de savoir et de convivialité.

Chaque participant est là soit en lecteur, soit en auditeur.

 

1) En auditeur, il vient sans livre, pour le seul plaisir d'écouter.

 

2) En lecteur, il présente un livre ou un écrit de son choix dont il désire parler avec d'autres; Le temps de la présentation est d'environ dix minutes... Chaque présentation est  suivie d'un échange entre les participants. L'atelier dure environ 1H/1H30. On présente, 4/5

Livres à chaque fois. Une documentaliste bénévole note tous les titres et les auteurs. A la fin de l'année, chaque adhérent reçoit la liste des ouvrages présentés par tous..

Certains ateliers de lectures ou d'écriture sont mis en place comme outils pédagogiques (présentation de services pour diverses organismes de travail); les listes sont alors répertorier en fonction de la formation demandée.    Depuis la création de l'association, nous avons  animé des ateliers

    - En milieu scolaire

    - Dans une maison de retraite.

    - Dans un centre de réinsertion sociale pour adultes (Lou Camin)

    - Au CEMEA de Toulouse

    - Au centre de formation  de l'hôpital de Narbonne.

 

L'âge des participants aux ateliers  est dans une fourchette de 7 ans à 80 ans.

 

I.. L'atelier comme cadre des rencontres :

II. L'outilisation des livres comme médiation relationnelle.



I. L'atelier comme cadre des rencontres :

 

        Tout d'abord soulignons la régularité des ateliers dont le rythme est généralement mensuel, parfois hebdomadaire. Cette régularité permet le jeu de l'absence et de la présence, de la séparation et des retrouvailles. Il y a dans la scansion des ateliers, dans leur répétition quelque chose du plaisir de lire qui va et qui vient,  qui fait lien social avec les autres. Par le jeu des intervalles, l'atelier de lectures construit un espace symbolique dans lequel s'insère les lecteurs, leurs souvenirs, leurs idées, leurs sentiments, leurs pensées. "Une mémoire lente"  s'installe créant "un capital ". de l'atelier. C'est autour et à partir de ce capital symbolique que vont se nouer des liens privilégiés, dans un temps de création et de récréation, de réception et d'attention, dans un temps de différence et de reconnaissance , de parole et de silence. .Dans un temps de voyage qui saisit chacun dans son plaisir de lire et de dire.. Et ce, quelque soit l'âge et la culture. L'atelier de lectures est un temps où la  culture orale dirige le lecteur vers "d'autres", adultes "référents" (Chartier), qui  par leur écoute, inscrivent la lecture dans un sens différent de celui de la lecture initiale. Cette inscription creuse l'empreinte identitaire du lecture. Creuser. approfondir, création.. La lecture travail le lecteur. Lire c'est déjà dire .. Invisible mais ô combien certain travail de maïeutique par lequel  le lecteur met en jeu son identité. Habiter, le perdre, le retrouver. La lecture  se constitue dans un mouvement identitaire, dans un jeu de l'être. "La lecture comme jeu"  - Titre Michel Picard- Chaque livre nous énonce différemment et c'est cette différence qui se joue dans l'acte de lire.. Qui se joue,  "se spécule" (Michaël Worton , Colloque de Cerisy ; le génie du lecteur. 08.94).

 

D'atelier en atelier, chacun raconte ses livres, chacun se raconte. Les livres se lisent, les lecteurs se disent...

 

        - J'aime ce livre, il me rappelle...

        - D'atelier en atelier, tu nous présentes des livres qui parlent de maison.

        - C'est vrai, j'aime les maisons., les sagas.

 

Ou encore .

        - Ce soir, j'ai choisi un livre d'un auteur chinois. Elle raconte puis s'interrompe "Ma fille vient de marier avec un chinois, elle habite maintenant en Chine,. C'est ma fille qui m'a parlé de ce livre."

 

        Nous parlons de son livre, de sa fille, de son gendre., des noms propres et de cette symbolique si différente que la nôtre. puis nous revenons  au roman. Une barque sur une eau silencieuse et brune ; présence d'un lotus  qui à lui seul raconte la Chine, malgré l'universalité de la lune dans la nuit. Silence de Chine....

 

-Voyage encore. Il est sénégalais. Il présente "Le petit  prince,"  L'Afrique, le désert, les baobabs, un livre qui nous semblait, un livre qu'il nous semblait.connaître et que nous découvrons d'un regard neuf, ensemble.

- J'ai choisi ce livre parce qu'il parle de l'Afrique ; le moins prochain, je vous parlerai de Léopold, un grand poète de mon pays.

    C'est difficile parfois d'un jeune Sénégalais, étudiant en France, d'avoir quitter les siens depuis deux ans...Lire parler de ses livres, de son pays, de son pays ça aide et puis quel plaisir pour nous de l'écouter, de voyager dans le mouvement des mots., dans le froissement des pages, glissement des noms, frôlement des âmes..

- A  QUI ?  A MOI ?...A  VOUS...Altérité

 

Dans le récit qui se fait aux autres, par leur réception se "joue l'effet maïeutique du groupe. Par mes intervention, je veille à maintenir  l'équilibre entre le livre et l'histoire. Savoir lire le texte puis le retrouver, l'abandonner et passer à un autre, permettre un dynamique de groupe aérée et demeurant dans ce  " parler vrai" cher à François Dolto", laissant place aux émotions ,à la convivialité,  à la gaité et au sérieux. Tous nous donnons à la lecture "le statut d'une pratique  créatrice inscrite dans une dynamique du langage qui nous apporte quelque chose de l'ordre  "d'un mieux être", "d'un mieux parlé". Chaque jour, un peu plus, je découvre dans les détours de ma pratique à quel point lire est un art, dire en est un autre et "écouter lire" en est un autre encore...

 

Lire, dire, écouter lire, "outiliser les livres comme médiation, cela  nous introduit à la  deuxième règle de l'association.

 

 

II."L'outilisation des livres" comme médiation..

 

    Quelques repères :  livre outil, livre médiateur, livre objet transitionnel. Notre réfèrent  référent théorique est -les termes le disent

- WINNICOTT. Winnicott pour la médiation,

- Ouaknin pour l'interprétation des textes.

- Chartier pour les pratiques de lectures et pour son indispensable réflexion sur les autodidactes.

- Pour le travail du temps et pour son élaboration rigoureuse d'un modèle Winnicotien de la lecture..

     Se référer à Winnicott à Winnicott signifie dans notre pratique :

           1) Reconnaître le travail de l'inconscient dans l'acte de lire et dans le "dire" associé à  la lecture.

 

           2) Reconnaître le travail de l'inconscient, certes, mais 'l'outiliser" différemment de la cure analytique..Le cadre de l'atelier n'est aucunement le cadre analytique : il n'y a pas de mande, il n'y a pas  utilisation du transfert.. Tosquelles écrivait en 1967 dans Structure et Rééducation : "disons-le une fois de plus : l'inconscient n'existe nulle part,  il est partout à tout moment donne forme plutôt que connaissance, informant par dessous nos actes et nos comportements"

        Nulle part, partout. Du langage, rien que du langage. Voilà pourquoi nous en sommes convaincus, le livre est  une médiation relationnelle privilégiée.

 

           3) La lecture est langage mais elle est aussi "jeu' : le lecteur; se représente le texte absent, le représente, le perd, le cherche le représente à nouveau. Tous ces actes, le lecteur tout au long  de l'élaboration de sa lecture. Cette élaboration au sein du langage et par le langage, dans l'absence et dans l'absence et la présence du réel, aux confins incertains du vrai et du de la réalité faux, cette élaboration à la fois intelligente et sensible, cognitive et affective constituent jeu étonnamment élaboré. Cette structure ludique de la lecture relève à la fois de l'art, de l'évidence et de technique d'apprentissage de soi et des autres. Un jeu miraculeux.

 

        4)Définir la lecture comme un jeu, c'est la situer dans l'aire transitionnelle telle que la définit  Winnicott. Ainsi , la lecture se situe entre réalité intérieure  et extérieure, entre Moi-et Non moi. elle est source de réparation et de sublimation. Cette aire intermédiaire que Winnicott appelle aussi  "espace potentiel" subsiste tout au long de , notamment dit-il par le développement des activités culturelles et artistiques. La lecture active ludique qui se déploie dans une aire transitionnelle est donc moteur de  recherche, de sublimation, d'invention, de création....

 

    5) La lecture comme acte créatif qui appréhende le contenu immédiat et présent du texte joue aussi de l'absence et du non dit. Picard, dans  "La lecture comme  jeu" compare le regard du lecteur à la ficelle du FOR/DA introduisant de ce fait la lecture dans un rapport possible à la relationd'objet :

       .

    6 A la lumière de la relation d'objet et donc de la fusion, de l'illusion et de l'altérité. En effet, si le texte apporte à- divers- degrés de l'illusion et des possibilités d'inventer et de créer, dans le même temps, "il résiste," il est non-moi,. Paradoxe du texte créé, inventé il demeure dans son altérité irréductible. Un puzzle inachevé écrirait Perec.


        Un puzzle, un jeu qui m'enchante depuis des années qui m'enchante et m'épuise. Des années durant j'ai bien lu, j'ai bien joué mais depuis la mise en place des ateliers,j'ai rencontré des résistances et le travail n'est pas toujours aisé à mener, à faire reconnaître et donc à être financé.

 

Résistances :

 

1)  La prise en compte de l'inconscient dans  l'acte de lire est loin d'être reconnu, allant à l'encontre de l'esprit cartésien.

 

2) Cette non-reconnaissance de l'inconscient dans l'acte de lire a pour corollaire l'assimilation des ateliers de lectures à des activités éducatives, de loisirs (conversation autour d'un thème) ou d'apprentissage. Ainsi nous avons dû interrompre nos ateliers en milieu scolaire..Il nous a été signifié clairement que les enseignants "apprenaient à lire aux enfants", que tel étaient leur rôle et qu'une" ingérence"extérieure n'était pas souhaitable pour les enfants. Dont acte et regrets parce que, répétons le, notre travail ne se situe pas dans le temps de l'apprentissage. L'enjeu de  notre pratique est la lecture comme acte parlé, comme acte porteur de maïeutique et d'identité. Nous impulsons l'apprentissage, nous le motivons mais nous ne le pratiquons pas. Nous concevons notre travail en collaborations avec pédagogues et éducateurs mais non à "La place de."

        Résistance mais aussi finances. Une histoire de pas de sous, pas de temps, des histoires de crise économique. et pourtant malgré résistances et insuffisance des finances, lentement, doucement nous progressons.

 

    Et donc...

        Nous ne renonçons pas à nous situer dans ce courant théorique qui interroge la prise en compte de l'inconscient dans la lecture.

        La lecture par son rapport illusion, altérité détermine un espace intermédiaire dans lequel, lire tient à la fois de la relation maternelle-Fusion/illusion et de la relation parternelle-résitance/ordre-. Le lecteur qui s'exprime en atelier a l'âge symbolique de sa place dans le triangle oedipien. Lire comme dire, en atelier, c'est jouer une partie de cache entre soi et son livre, soi et le groupe. La ficelle de Winnicott est cette fois-ci un livre dont le sens apparaît et disparaît dans le mouvement des mots de celui qui présente et dans le silence de ceux qui l'écoutent. Le jeu devient Yo-Yo, les mots autour des livres vont et viennent de bas en haut, mués par des forces pulsionnelles et par la saisie de sublimation charriée par l'altérité du texte.. Etonnants lecteurs/joueurs.

        YOYO,  jeu de cache-cache. Puzzle.La lecture comme Jeu.

 

        Nos ateliers sont ouverts à tous; même à ceux qui ne savent pas lire.. La dimension orale permet "l'outilisation" du livre non comme un bloc à déchiffrer mais comme possibilité d'être au monde et de parler avec les autres. Lire, écouter ou parler dans un groupe, avoir sa place  parmi d'autres à partir des livres, les siens ou ceux des autres favorisent la sublimation, l'expression et l'apprentissage quand cela s'avère nécessaire.

 

    Dans tous les ateliers, quelque soit le public, que nous parlions du Sénègal, de l'Algérie ou de la Chine, de Montauban ou de Moissac, de Marcel Proust ou d'Agatha Christie, du Coran ou de jardinage, nous retrouvons les mêmes effets de YOYO.

Quel est donc le murmure des ateliers de lectures ? Qu'est-ce- donc qui vit, qui parle et qui se transmet.

 

 

 

Ce qui se transmet dans les ateliers ?

      

        De la généalogie, du père, du Nom, de la mère, du temps objectif, subjectif, transitionnel, fictif, du temps qui passe, du temps du temps la immobile, du temps de temps en temps, du temps latent, un instant Il était une fois-, "liberté, égalité, fraternité", de la mémoire, du savoir, du questionnement, de la vériité, des croyances, des incertitudes, du For et du Da, des ficelles ,plein de ficelles, du présent, du, de l'infants,  du  passé, des pulsions, de la séparation, de la réparation, de la sublimation, des mots Madeleine, de l'inventions, des rires, de l'émotion, de la fragilité, du narcissisme, du miroir , des effets de parole, des ronds de silence, de l'identité, de la métaphore, de la remémoration, des traces, des empreintes, des mythes, des rites, des normes de la différence, du subversif, de l'Histoire et des histoires, du texte sans prétexte, de l'inconscient, du soufffle, de l'humanité, du mouvement, de la solitude. Des livres.

 

 

(Cet article a été publié dans EMPAN N° 19.SEPTEMBRE 1995)

 

MJC

 

 


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Published by Marie-José Colet - dans Empan
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