Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
22 mai 2009 5 22 /05 /mai /2009 22:24

Dans l’espérance et dans l’amitié Pierrette Ayon, maintenant décédée d’une longue maladie, Rémy Puyuelo et moi-même nous avions coordonné un bien joli N° d’Empan intitulé « Trajets de femmes au risque du social ». Clara le lisait avec plaisir car c’était vraiment du bon travail qui se lisait comme une grammaire de femmes.

 

Ce N° 53. d’Empan que Clara lisait avec application racontait les femmes quand elles cheminaient d’une lutte à une autre pour exister, quand elles disaient leur singulier, quand elles écrivaient leur pluriel, quand toutes décrivaient le mouvement de leur trajet pris dans le risque social qui mettait  en jeu le sens de leur vie. Et Clara se souvenait alors de Camille Claudel et de ses Causeuses.  Elle lisait avec intérêt ces femmes qui racontaient leurs professions, leur désir, leurs engagements, leurs lectures, leurs revendications, leurs acquis toujours remis en question. Du « leurs » qui sans leurre posaient l’altérité de leur identité, toujours en péril. Elle tournait les pages de ce N° d’Empan et lisait combien  le social des femmes, avec les hommes était une histoire difficile... 

 

 

  Les luttes des femmes, Clara en était convaincue, étaient à concevoir aux côtés de celles des  hommes, parfois dans un temps autre, dans la différence  mais leurs  enjeux  de femmes pour acquérir de « l’exister » étaient aussi ceux des hommes. Leurs pertes étaient celles de l’humanité toute entière et leur combat constituait un temps essentiel de l’histoire de l’humain.  Clara lisait crayon en main, les auteurs hommes et femmes de ce numéro qui avait pris part  à la réflexion de ces trajets dans leur risque du social. Ensemble, ils avaient  écrit la mixité. Et Clara lisait  ce N° d’Empan au rythme des Troubadours qui chantaient la complémentarité des garçons et des filles. Clara aimait cette longue chanson qui disait l’humour irréductible de toute complémentarité, elle aimait quand la sororité donnait la main à la fraternité dans les différences de lettres qui les écrivaient. Sororité et fraternité enfants jumeaux du lien social depuis le début des temps.

 

 Clara continuait sa lecture.

 

Empan entamait donc résolument cette réflexion sur la complémentarité  des hommes et des femmes aux prises avec le lien social : quand les femmes parlaient de leurs trajets, de la bible comme  possible lien social, quand elles parlaient de leur culture, de leur histoire, de leurs amours, de leurs possibles.  Le verbe parler, était dans cette revue conjuguer à tous les temps. Les verbes parler et causer avec leurs sujets masculin ou féminin, singulier ou pluriel et Clara aimait cette grammaire qui se déployait d’article en article.  Clara pensait à ses mauvais esprits sans poésie et presque bêtes  qui disaient que les femmes étaient bavardes.  Dans ce N°, des femmes, auprès de quelques hommes relevaient le défi et, intelligentes, elles s’exprimaient sans bavarder. Clara les écoutaient, les découvraient et les trouvaient exceptionnelles dans leur simplicité et singularité, dans leur pluriel aussi. Un choeur de femmes qui disaient leurs coeur ouverts à l’humanité.  Clara s’interrogeait : « A quand le féminin « d’un être » ? Un beau N° d’Empan en vérité que lisait là Clara... Dans tous ses états, dans tous ses trajets qui traçaient la politique D’Aristophane au XXè siècle,  qui  disait le travail quand les femmes l’inventait,  qui murmurait leur désir, qui transmettait leurs expériences et leurs livres,  qui rappelait sans complaisance  les violences  faîtes aux femmes.

 

 

Clara, de page en page parcourait ces trajets là  qui traçaient  l’enjeu grammatical et linguistique  de la cause des femmes. Et Clara pensait que ceux et celles qui pensaient que les luttes des femmes n’étaient plus d’actualité se trompaient : on en était toujours là : lutter pour exister. Ici et partout dans le monde. Dans toutes les cultures.  Rien n était  acquis ni à l’homme ni à la femme.  Encore moins à la femme.

Être des femmes avec les hommes , être filles avec des garçons, l’évidence est chantante mais le solfège est toujours à réinventer de l’humour au tragique,  du rythme à la poésie, du labeur au désir. Voilà ce que lisait Clara dans ce N° 53 d’Empan

 

 

Avant de refermer ce n°, elle avait noté sur son carnet plusieurs livres cités dans la partie «  Notes de lectures » Elle en avait lus certains, d’autres restaient à découvrir. Elle aimait tant avoir en suspens de son temps des projets de lecture, car c’était cela aussi lire : inventer un temps de nouvelles lectures et suspendre dans une mémoire du futur des livres et leurs auteurs.

 

Et pour Clara, je recopiais dans son carnet journal :

 

Les uns avec les autres. Quand l’individualisme crée du lien. F de Singly, Paris, Armand Colin, 2003, 267 P., 23 euros

 

Les femmes dans le combat politique en France Frédérique Roussel Castelnau-La-Chapelle (24250). Ed. L’Hydre.2002

 

Mère-filles. Une relation à trois. Caroline Eliacheff, Nathalie Heinich, Paris. LGF? Col. « Le livre de poche », 2003, 6 ,5 euros

 

Le dîner de Babeth. Karen Blixen, Paris, Gallimard, 1958 (folio)

 

La fille du berger Laura Mouzaïa Paris, l’Harmattan 1997, 169 P.&é,ç- euros

 

Femmes d’Alger dans leur appartement Assia Djebar, Albin Michel, 1980,2002, 19,5 euros

 

Amok ou le fou de Malaisie

 

Oeuvres complètes de Stéfan Zweig, Pochothèque, tome I, P.213-264

 

Clara avait de ces livres là particulièrement aimé Les femmes dans le combat politique en France et Amok.

 

Avant de quitter ce passionnant n° d’Empan, je recopiais  pour  Clara la recette des brownies.

 

BROWNIES

 

Durant l’année scolaire 1986 – 1987, j’ai participé au séminaire Georges.Perec à Paris (Université Jussieu), (W ou le souvenir d’enfance). Après chaque séminaire, nous nous réunissions chez Paulette Perec, première épouse de Georges Perec. Nous dégustions des mets fins. J’étais heureuse. Là, j’ai rencontré la cousine de Perec, Ela Bienenfeld.  Un samedi matin, les séminaires avaient lieu un samedi par mois, Ela avait fait des Brownies. Ils étaient délicieux, je lui demandai sa recette. Elle me la donna. A mon tour, je la transmets aux lecteurs d’Empan. Une femme au risque du social : sa cuisine, ses fourneaux, l’amour des autres,  réjouir l’âme par la bouche, par le corps...

 

 

         Unité : le pot de Yaourt

         Dans une casserole mélanger :

         -    125 g de beurre fondu

2 pots de sucre

1 pot de cacao non sucré

1 pot de farine simple

2 oeufs entiers (l’un après l’autre)

½ pot de noisettes ou noix en poudre.

Beurrer et huiler un moule carré. Verser la préparation. Faire cuire 25ou30 minutes. La sortir quand elle est moelleuse. (Vérifier avec un couteau). Laisser tiédir et couper en carrés  harmonieux. C’est délicieux !

         Offrez à ceux que vous aimez...

 

Pour  Clara lire c’était aussi aimer. Et si Clara aimait tant lire, c’est aussi parce qu’elle avait tant aimé Flora. Lire comme écrire, c’était retrouver le corps de la mère où se sont inscrites les premières lettres de la vie.

 

Flora ici présente...

 

Clara allongée sur son lit ne lisait plus et pensait à Flora ; dans une solitude mélancolique, elle s’adressait  à sa mère disparue, dans une pensée qui la délinéait  deux dans un douloureux  « je » que j’écrivais dans la tendresse de son souvenir.

 

Lundi 15 septembre 1997  à l’hôpital de Moissac, maman est morte.

 

Tu aurais lu ce numéro d’Empan. Ta vie fut un combat de femme courageuse. Ta quête fut,  la liberté, ta liberté, celle de toutes les femmes. Tu as perdu ton compagnon, bien trop tôt et tu m’a élevée seule . A ta façon, avec tes mots, avec tes pensées, avec ton corps. Tu m’a transmis de ta pensée, de tes mots, de ton corps. Je te ressemble. J’ai ton visage, j’ai tes mots, j’ai ton corps. Je suis moins belle, je suis moins libre, je suis plus sage. Ma mère, ma première rivale. Pardon pour tes seins que j’ai mordus, pour ton âme que j’ai blessée, pour ta trace que j’ai trahie. Ma mère ma première culpabilité, mon premier chagrin. Autrefois ton sourire. Ma mère au risque du social. Ton premier  social, Auschwitz, ta première déchirure, ton fracas ta catastrophe, ta solitude, ton cri, ton silence. Ma blessure. La chambre 15. Hôpital de Moissac. Tu es allongée dans ton lit, les yeux obstinément clos sur l’avenir dont tu ne veux plus depuis 1994. Cette année là le monde entier a commémoré Auschwitz, cette horreur qui a déferlé sur tes vingt ans. Mes vingt ans, 1968, pavé en main, je suis partie, au risque de mon social vivre mon trajet d’étudiante.  En même temps, tes cinquante ans , ta liberté. Enfin la ménopause ! Ne plus connaître ce cauchemar d’une éventuelle grossesse, disais-tu. Ta génération  ne connaissait pas la contraception et ne connaissait que trop l’avortement. Au risque de vos vies, de ta vie. Mes dix huit ans,  les premiers temps du Planning familial, ton autorisation signée. Maman, merci pour cette autorisation qui m’autorisait l’amour sans risque. Maman, ces souvenirs qui m’emportent.  Maman, mes vingt ans, tes vingt -ans. Ta mère emportée par les allemands, ton frère fusillé. Ton social qui  s’écroule. On ne pleure pas dit le rabbin. Je pleure . Plus rien n’existe que ton cercueil avec son étoile juive en étain. J’embrasse l’étoile et je sanglote. Toi, l’égyptienne, toi née au Caire en 1920, tu es venue mourir à Moissac en 1997, ta tombe est à Montauban. Quel fut ton trajet ma mère ?  Des villes Marseille, Paris, Montauban, Moissac. Des hommes, des prénoms chéris, des deuils désespérés, des enfants, deux filles ma soeur Sylvie et moi, l’enfant difficile, têtue dans son silence, sage mais si absente à toi. Pardon ma mère pour cette absence obstinée. Des mots, des mots tous ronds, des mots qui diraient ta mort, mes remords, l’insensé de nos rencontres, nos disputes, tes colères, ma colère, et puis les baisers, la tendresse encore possible, le fragile pardon, le baiser. Maman, j’ai mal à nos scénarios, à nos trajets. Tu as tant pesé sur ma solitude et maintenant tu me manques tant. Qu’est-ce qui me manque ? Quel est  ce sanglot. ?

 

Ma maman dirait l’enfant.

 

 L’enfant, la maman, le manque. Freud a écrit là-dessus et moi, sur le divan, je me suis couchée. Sur mon manque, j’ai trébuché, je me suis heurtée, j’ai crié, j’ai hurlé, j’ai pleuré, j’ai accouché de toi, j’ai expulsé ton trajet, j’ai inventé le mien, j’ai souri, je suis repartie. Mon trajet à moi. Une famille, un compagnon, mes enfants, l’écriture, des lectures, une profession, la réparation, de moi, des autres. Un trajet de femme au risque du manque. Ma liberté. La tienne c’était aussi tes professions.  La première, après guerre, journaliste à Rouge-Midi. Tu étais désespérée , en deuil., Ton écriture qui fut ta compagne toute la vie, l’amour de tes livres  t’ont fait gagner du temps mais ton désespoir fut ponctuellement à l’heure dans la chambre 15 à Moissac. Fin du trajet. Ta seconde profession fut secrétaire et tu en étais fière. Ta vie de travail fut bien remplie et tu l’aimais. Tu oubliais la guerre qui t’avait tout pris, tes deuils. Non, tu n’oubliais pas mais le possible pouvait se vivre, le quotidien glissait. Tu existais, vivante, dans un monde social. Mais vint la retraite, la cassure du trajet, il te fallut encore réinventer pour continuer. Maman, quel courage fut le tien, courage anonyme de femme libre.

 

Maman, où que tu sois maintenant, Au Caire ou à Moissac, à Paris ou à Marseille ou à Montauban, lis ce N° d’Empan et que ton éternité soit heureuse de nos combats, habite avec nous ces pages, accompagne nous dans nos trajets de femmes, dans nos risques, dans nos certitudes si incertaines, dans nos balbutiements, dans nos lecture, dans notre écriture.

 

J’ai toujours pensé que lecture et écriture étaient des carillons de l’âme. Alors ensemble, tous, ensemble, dans notre souvenir de toi et dans notre présent, sans risque, carillonnons, carillonnons, carillonnons...

 

Extrait de La femme qui lit. Marie-José Colet Inédit. Février 2008

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Marie-José Colet - dans Empan
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Inventeurs de lectures
  • Inventeurs de lectures
  • : recherches sur la lecture, les ateliers de lectures et partage de livres
  • Contact

Mes publications

telechargement.jpg


 



Recherche