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9 mai 2009 6 09 /05 /mai /2009 09:15

Pour  Clara, depuis  toujours, lire c’était oublier pour retrouver un jour d’immobile et de chagrin , un jour d’espoir et de nécessité la force de continuer comme un coup de  pied dans l’eau du fond d’une piscine. Inventer la glycine de Proust, le paysage de Gracq, la mémoire de Perec et de Saint Augustin, l’Inconscient de Freud,  retrouver l’histoire de la lecture de Manguel,  la simultanéité de Laurence Durrell, l’ivresse de Bohumil Hrabral, l’engagement d’Hannah Arendt, de Simone de Beauvoir, de Gisèle Halimi, caresser la douceur de Katherine Mansfield ou d’Anaïs Nin, retrouver les silences de lumières de Marguerite Duras, vaincre l’horreur de tous ceux-là qui ont écrit sur la Shoah, sa possible mémoire et son possible après.

 

Lire pour, Clara,  c’était le possible après la Shoah.

 

Clara n’avait jamais connue sa grand-mère. Elle était morte dans un convoi pour Sobibor. 23 mars 1943. Apprendre à lire  avait servi à  Clara à cela : lire cette date là : 23 mars 1943. Le socle des lectures de Clara c’était cette date là. 

 

A, B, C, D , E, F. F de Femme. Clara savait lire le mot « Femme » Clara était une lectrice. Féminin de lecteur car le mot lecteur contrairement à beaucoup de mots connaît son féminin.  « lectrice ».  Depuis des siècles la femme lit et dans cette activité là qui signe son intelligence et l’intelligence qu’elle a du monde, elle devient libre. L, Liberté. Clara avait toujours cherché à épeler le mot liberté. Enfant, elle ne se laissait pas vaincre ; elle se souvenait en pension avoir refusé de cirer des chaussures jusqu’à l’extrême pointe d’une brillance exigée. Elle pleurait sur la qualité impossible du cuir qui n’autorisait pas la brillance. Muette, devant « ses chaussures à elle », elle avait posé le chiffon aux prises avec une résistance qui devait être sienne toute sa vie. Ses chaussures lui appartenaient et n’étaient pas celles de ses autres camarades de vie. Alors on avait usé de la violence. Il fallait que ses chaussures brillent. C’était la règle. On l’avait attrapée par ses cheveux si courts et si douloureux, on l’avait traînée à même le sol dans le bureau de la Directrice, tandis qu’elle hurlait « c’est  la qualité de la chaussure ! »  Elle avait été punie pour sa rébellion comme toute sa vie elle devrait l’être pour sa résistance au pouvoir. R de Résistance. Voilà ce que lui avait permis d’épeler son Alphabet. Les vingt-six lettres de l’alphabet ont épelé sa vie de sujet , femme libre, écrivaine , lectrice, mère, épouse, amie. Cet, alphabet, elle l’avait conquit durement, elle continuait de le déchiffrer et le  déchiffrerait jusqu’à sa mort ; Le joueur d’échec Fischer est mort à soixante-quatre ans, nombre symbolique des soixante-quatre cases  du jeu d’échec. Clara aimerait mourir un vingt-six du mois, chiffre symbolique de l’alphabet. Elle aimerait aussi mourir un 26 mars, mois du printemps, saison du recommencement. Elle avait connu tant de morts et de renaissances. Comme un arbre, traversant les hivers et les automnes, les printemps, et les étés, connaissant les orages, et la douce brise, connaissant le désespoir et l’espoir, toujours aux prises dans le mouvement de la vie, s’élançant dans le ciel changeant de ses émotions. Clara, l’arbre de vie dont les branches noueuses abritent ses livres. Une multitude de livres qui l’écrivaient elle, femme de persévérance et d’amour, femme de violence et de douceur, femme d’ombre et de lumière, femmes de fontaines et de clartés, femme d’ombre et de pénombre, femme toujours changeante, femme de liberté, femme insaisissable mais femme si présente au monde et à son entourage. Quand une femme disparaissait , c’est une famille qui pleurait. Quand un être humain mourrait c’est une forêt toute entière qui disparaissait. Clara avait connu la mort de sa forêt avec la mort de son père adoptif, avec la mort de celui qui l’avait conçue, Clara avait connu sa forêt brûlée avec la mort de sa mère, puis celles de sa soeur  Sylvie qui était sa meilleure amie et celle de sa meilleure amie Elisabeth qui était sa soeur. Dans la forêt de Clara manquaient de nombreux arbres alors Clara à force d’épeler le M de mort, avait tant pleuré qu’elle s’était usée les yeux ; ses yeux étaient à jamais salés. Elle était une femme de sel et d’encre ; mais l’encre des livres l’avait sauvée de tant morts, la sienne et celle de ceux qu’elle aimait tant.  Sel, Soi, Elle, L, Livres. Livres de l’oubli jamais oublié, oubli suspendu aux quatre coins du présent, oubli qui inventaient les souvenirs écrans de l’inconscient.

 

Lire l’inconscient à partir des livres, donner sens à la vie, à sa vie. Donner du sens, extraordinaire pouvoir  d’or des livres. C’était cet or là que Clara amassait depuis des années dans sa caverne d’Ali Baba.  Sésame, ouvre-toi !  Ouvre-toi sur ta mémoire, sur tes grimoires, ouvre toi sur tes noires mais aussi sur tes blanches, ouvre-toi sur ton solfège, tes diamants, tes pluies de lunes, tes larmes de givre, tes nacres de mots, ouvre-toi sur tes virgules et tes points de suspension, sur tes sapins brûlés, sur tes mots rares, ceux qu’on cherche dans le dictionnaires, ceux-là  Clara les aimait tant, ils disaient les secrets du langage et de ses bagages, Sésame, ouvre toi ! sur les connaissances de Clara, sur ses poèmes, sur ses livres préférés, sur ses amis les auteurs, sur ses pages tournées, froissées, soulignées, caressées aimées,  Sésame, ouvre –toi ! sur ses heures de bibliothèques boisées, sur ces heures de crépuscules ou de nuits d’insomnie, Sésame, ouvre-toi ! sur ses romans d’amours, Clara aimait tant les romans d’amours, ceux qui finissaient bien, quand après tant d’épreuves ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants, Sésame ouvre-toi ! sur ses livres de recherche qui inventaient et recommençaient l’humanité toujours au bord de la destruction et des guerres,  Sésame, ouvre-toi ! sur les mots, sur les soleils, sur l’espérance, sur la promesse de la renaissance, sur l’attente de la naissance. Sésame, ouvre-toi  ! Elle savait  ce noeud en elle de lecture et d’écriture, le quotidien de solitude, ce silence si plein d’elle même et des livres. Cette mémoire qui assaillait Clara, cette boule de solitude qui roulait, qui roulait dans la foule et dans la houle comme une vague qui la submergeait, la roulait sur la plage  jusqu'au bout d’elle-même, dans sa solitude mais dans la lumière de tous.

 

Le silence avait toujours été pour Clara la robe de ses jours. Elle la portait parfois en décolleté, parfois bras nu, parfois recouverte d’un épais manteau d’hiver, parfois elle était visible, parfois non. Le silence était une drôle d’histoire pour Clara. Parfois intime et caressant, parfois revêche et résistant aux contours de l’agressivité. Le silence lui jouait de drôle de tours et de détours, des entendus et des malentendus. Des silences d’enfance, des silences terribles, des silences de culpabilité. Les livres, la caverne d’Ali Baba étaient  pour oublier la culpabilité,  la déchirure que d’être enfant qui n’a pas eu d’enfance. L’enfance cachée. L’enfance brisée. L’enfance cruelle. L’enfance bafouée. L’enfance de silence. L’enfance trop sage dans une pension si sage. L’enfance tuée. L’enfance jamais cicatrisée. L’enfance toujours retournée. L’enfance labourée. L’enfance broyée. L’enfance génocidée. Sa fiction. Une montagne de livres. Des siècles de livres. Sa bibliothèque. Ses milles un livres, classées parfois en ordre alphabétique pour les romans, parfois par thèmes pour les essais sur la Shoah, ou les différentes cultures, ou les femmes, parfois par format pour les grands livres d’art. Classés, rangés, répertoriés, mais surtout lus. Ses livres. La maison de l’être de Clara. Ses lettres. Ses livres. Elle. Ses ailes, pour s’envoler du secret. Inventer la lumière et tout recommencer à partir de la mémoire déviée de sa course, de cette mémoire là, métonymie de son enfance, de cette mémoire là qui écrit le temps oblique ; ce temps sans chronologie, ce temps diffracté par sa psychanalyse, ce temps éparpillé, morcelé puis reconstruit par les livres qui construisaient et reconstruisaient Clara, qui la dessinaient et l’inventait, la caressaient  et la chantait. Clara la musicienne quand elle  écoutait la symphonie N°4 de Schumann.

 

Clara écoutant La Callas,

Clara écoutant La Traviata

Clara aux portes de la musique 

Clara la symphonie de livres

Clara  la Femme qui lit

le temps oblique

celle qui écrit


 Le temps de l’ambre


Extrait de La femme qui lit. Texte inédit Hiver 2008

 

 

 

 

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Published by Marie-José Colet - dans La Shoah
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