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7 mai 2009 4 07 /05 /mai /2009 16:00

Clara retrouvait Flora en mouvement, l’inventait, se souvenait. Après la mort d’Alexandre, elle était toute mince, portait des jupes droites serrées à la taille par une large ceinture serrée, elle se regardait dans la glace, mettait les mains sur les hanches et disait en riant :

-  Je suis une belle garce !

C’était alors que s’était produite sa première démission. Elle avait cessé de teindre ses premiers cheveux blancs. Elle avait quarante ans à peine. En l’espace de quelques mois, tous ses cheveux avaient blanchi et Clara s’en était désolée sans pouvoir la convaincre. Flora commençait déjà sa route : tout en paraissant toujours plus jeune que son âge pour donner le change, elle commençait à vieillir intérieurement  précocement. Clara pensait que Flora vieillissait trop vite puisque Flora était morte avant l’âge. Sarah avait été déportée à 53 ans. Sa vie avait été interrompue par la déportation. La mémoire de Clara l’emportait toujours vers Sarah. Flora avait vécu avec ses morts enfouis au fond d’elle ou projetés en Clara et Sylvie.

Clara aurait lu un très beau livre d’Hélène Piralian : « L’Enfant malade de la mort. » Clara en le lisant aurait retrouvé des analogies avec sa propre histoire : quatre femmes, Sarah, Flora, Sylvie, Clara dont le lien serait la maternité difficile dans une obscurité de la mémoire. Clara ne pouvait imaginer Flora enceinte parce que Flora n’en avait jamais parlé. Flora avait longuement parlé de ses amours toujours idéalisés mais n’avait jamais parlé de ses maternités, de ses bébés. Pour Clara c’était un manque de ne pouvoir imaginer le début de sa vie. La guerre avait anéanti l’histoire de Flora, ses repères. Flora n’existait plus. Lui restait l’amour. Lui restait ses amours. Voilà pourquoi Clara ne pouvait dater sa propre histoire. Lui restait des souvenirs épars comme ceux de son adolescence quand Flora lui parlait de Sarah : « Ta grand-mère était très douce, elle t’aurait aimée. » S’il y avait une chose à quoi avait tenu Flora c’était bien à transmettre ce message à Clara et Clara l’avait reçu. Clara se battait avec sa mémoire pour le transmettre à son tour parce qu’elle trouvait que c’était un beau message de paix qui méritait d’être connu et entendu. La douceur de Sarah, Flora ne se l’était pas autorisée parce qu’elle avait en elle trop de colère contre guerre et déportation. Ses colères lui avaient été nécessaires pour survivre à l’horreur et à sa culpabilité d’avoir survécu à sa mère. De toute sa vie Flora n’avait pas décoléré une seule seconde et cela lui avait permis de vivre mais cela lui avait beaucoup nuit. 

Les souvenirs s’emmêlaient. Clara était en miettes, sa mémoire la traquait, la harcelait sans repos. Elle rassemblait ses souvenirs éparpillés, reconstituait Flora la quotidienne. Quand Flora mangeait des olives avec du fromage Saint Marcellin, quand elle mangeait des amandes et des cacahuètes, quand elle buvait de la Vodka. Flora adorait les apéritifs et reprochait souvent à Clara de ne pas soigner cette heure. Clara appréhendait toujours ce moment  parce que le diabète de Flora faisait mauvais ménage avec l’alcool même si la gaîté précédait l’explosion de colère. Clara avait toujours connu Flora mangeant des olives avec du Saint Marcellin ; à quand remontait cette habitude ? Clara serait incapable de le dire. Flora aimait aussi les piments très forts. Elle toussait, pleurait mais continuait. Elle aimait les goûts violents, n’aimait pas les douceurs, miel et chocolat. Clara trouvait que cela allait bien avec son caractère mais ne savait expliquer pourquoi. Flora aimait aussi les fèves à l’huile d’olive et puis les soupes, poule au pot, pot-au-feu, Bortsch. Clara lui avait fait découvrir la potée mais elle n’avait pas aimé. Flora trouvait que la potée était « un plat bête. » Comme gâteaux elle aimait les palmiers bien secs, l’éclair au café, le mille-feuilles et surtout les tartes aux pommes d’Alain. Flora n’avait jamais oublié les saveurs épicées de son Egypte natale. Elle était une exilée du palais. Flora ne s’était jamais définie comme exilée mais elle disait toujours qu'Alexandre et elle étaient « des déclassés. » Toute son enfance, Clara avait entendu ce mot. Alexandre était expert-comptable alors qu’il connaissait couramment quatre langues : le russe, le français, l’allemand et l’anglais. Quant à Flora, elle ne s’était jamais sentie à sa place nulle part. Elle connaissait un grand sentiment d’infériorité qu’elle compensait par son dynamisme. Elle allait toujours de l’avant. Toujours. Puis un jour, elle s’était arrêtée, c’était écrit sur un de ses carnets que Clara avait trouvé après sa mort et la catastrophe de la fin de sa vie était arrivée.

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Published by Marie-José Colet - dans Mon noyau de nuit et de lumière
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