Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 mai 2009 6 02 /05 /mai /2009 15:00

Clara mémorisait une liste, une liste à la manière de Georges Perec qui les avait vu disparaître ses parents et qui en avait fait son écriture comme Clara en avait fait sa lecture. Une liste logée au coeur de la vie de Clara : Auschwitz-Birkenau, Ravenbruck, Buchenwald, Treblinka, Dachau, Oranienburg, Mauthausen; Belzac,, Sobibor, Lublin, Chelmuno,  Bergen-Belsen, Neudorf, Dora-Laura-Ellritch, Flossenburg, Neu Bremon, Neuengamme, Sachsenhaussen, Grosss-Rosen, Stutthof, Theresienstadt, Hinzert et en France, dans les Vosges : Natzwiller Struthof.

 

Mais l’amie de Clara, la plus présente, celle qu’elle n’oubliait pas, celle qu’elle lisait et relisait, c’était. Charlotte Delbo Auschwitz et après (Les éditions de Minuit (1970, 1971). Elle avait lu aussi Les Spectres, mes compagnons Berg international Editeurs 1995). Clara connaissait par coeur le poème de Charlotte « Prière aux vivants ». Alors Clara avait appris une danse qui la justifiait, qui lui donnait le droit d’exister, le droit de survivre à tous ceux là qui étaient morts déportés, à tous ceux là qui n’étaient pas revenus. Elle avait appris une danse qui lui donnait le droit d’exister dans l’absence de sa grand-mère morte d’épuisement dans un train qui se rendait à Sobibor. Clara avait appris à lire son cri dans celui des autres. Elle avait appris à lire sa désespérance dans l’espérance des autres. Clara lisait et donnait du poids à ses mots dans les mots des autres, des auteurs, des écrivains. Elle inscrivait sa mémoire, son espoir, son engagement pluriel dans leurs mots. Clara lisait marquait de l’oubli sa vie grâce à eux ses auteurs, ses écrivains préférés. Par eux, elle donnait du prix à sa vie, du sens à son existence. De la poésie, de l’imagination, de la lumière. De l’éternel. Clara avait soif d’éternité et la lecture lui en procurait. Elle lisait, se frôlait, se trouvait, se perdait puis se retrouvait Elle lisait tant et tant, les aimait tant et tant ces écrivains qui dessinaient sa vie, la créaient femme. Ils étaient devenus sa parenté, sa famille, ses amis, , son temps oblique. Ils étaient devenus elle.

 

Clara avait appris une danse, sa danse. Elle avait appris à partager ses lectures. Elle prenait des notes. Beaucoup de notes, parlait des auteurs qu’elle aimait, jamais de ceux qu’elle n’aimait pas. Avec ses amis, elle partageait l’amour, le reste elle le taisait. Avec eux, elle partageait ses engagements et ses luttes. Clara était une femme de lecture mais Clara était une citoyenne. Clara lisait, Clara cherchait, interrogeait le monde.  Et dans le temps du partage Clara avait crée des ateliers de lectures dans le cristal d’une mémoire qui se multipliait et s’élançait d’être en être dans le mouvement de tous et de chacun quand le temps et l’oubli se creusaient, quand la fantaisie souriait partout à la vie, quand le sens partagé éclaboussait, quand l’éternel s’ajoutait à l’éternel, quand l’éternité n’en finissait plus d’être éternité, quand la lecture n’en finissait pas d’être partagée, quand les silences étaient ceux de l’âme et les mots ceux du corps, quand il était possible de dire non au totalitarisme celui qui nous veut tous pareils et nous interdit de penser ce que nous faisons celui qui avait mené Charlotte Delbo à Auschwitz

 

Clara avait lu Charlotte Delbo mot à mot, elle avait lu pour retrouver sa mémoire et la sienne, ses souvenirs et les siens, ceux qu’elle n’avait jamais vécus. Ceux de l’innommable,  ceux des camps qui interdisaient à toujours le printemps de l’humain.

 

Clara a tourné les pages de Charlotte et s’en est trouvée à tout jamais changée. Clara abrite Charlotte Delbo dans son éternité de femme. Ses mots ont fait sanglots. Ses mots ont fait partage. Ses mots ont fait mémoire. Mémoire de femmes. Le récit de Charlotte Delbo, Clara en était convaincue étaient une histoires de femmes et de compagnes d’épreuves. Pendant la déportation. Après la déportation. Quand elles se retrouvent vivantes, survivantes. Clara avait suivi les larmes aux yeux les confidences de ces femmes ; Elle était devenue « elles » et à toutes demandaient pardon d’être si stupidement « elle », d’être si stupidement vivante et parfumée. Elle leur demandait pardon parce que sa lutte au jour le jour contre le racisme, le fascisme, la guerre, le fanatisme, les totalitarismes, les génocides de partout et partout, elle le savait était terriblement insuffisante, écrivant un permanent « peut mieux faire. », « peut mieux dire, », « peut mieux lire »

 

Extrait d’un texte inédit « La femme qui lit » Hiver 2008

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Marie-José Colet - dans La Shoah
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Inventeurs de lectures
  • Inventeurs de lectures
  • : recherches sur la lecture, les ateliers de lectures et partage de livres
  • Contact

Mes publications

telechargement.jpg


 



Recherche