Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 avril 2009 3 29 /04 /avril /2009 15:45

Mon métier, une immense recherche. Juste avant de se laisser mourir, maman, ma mère tenait des petits carnets, les comptes de sa vie sans doute. Le dernier carnet, son dernier mot : La recherche. Elle m’a légué ce joli mot en héritage. Toute sa vie, elle a cherché. Je ne sais pas quelle était sa quête. C’était là sa solitude. Et parce que j’étais sa fille, je suis passée bruyamment à côté. Maintenant, qu’il est bien trop tard, je suis attentive à ce qui fait recherche chez les autres. J’écoute. Mon métier est d’écouter les mots des autres. J’innove chaque cycle de formation de quatre mois en présentant ce qui constituera nos rencontres hebdomadaires d’ateliers et je dis sagement, chaque mot ayant un sens : « Durant (c’est donc un temps dont il est question) chaque atelier, nous parlerons, nous lirons, nous écrirons puis nous recommencerons. » Ainsi donc, la règle du jeu est posée. Et c’est dans cette règle là, que je pose, ma recherche, mon écoute de chacun. Tandis qu’eux lisent ou « apprennent à lire », moi je les écoute lire ou apprendre à lire. J’écris maintenant et dans le temps de mon écriture, je cherche à quel(s) moment(s) de ma vie, j’ai appris à écouter lire.

Enfant. Tout commence toujours là. Enfant.

 

Enfant, je lisais beaucoup, je lisais seule. Enfant, j’ai bercé mes premières poupées dans une bibliothèque en acajou. Celle de mes parents. Je me souviens. Nous habitions un tout petit appartement. Mes parents aimaient beaucoup lire. Mon père était exilé de Russie, ma mère, lors d’une de ses naissances était née au Caire.. Mon père, n’était pas tout à fait mon père mais presque mon père. Ils avaient vingt-huit ans d’écart. Enfin, peu importe. Ils aimaient lire et l’appartement était vraiment petit. Ils avaient acheté une bibliothèque en acajou sombre et je me souviens de cette bibliothèque non montée dont les casiers reposaient sur le sol. Les livres étaient encore dans les cartons. J’avais cinq ou six ans et de jolies poupées dont une s’appelait Bella. J’avais couché avec amour Bella dans un compartiment de cette bibliothèque en attente, je l’avais couverte d’un habit et je disais « on dirait qu’elle dort ». C’était donc son lit. Coucher Bella, là, c’était moi que je couchais, là. Là, le lieu symbolique de mon repos, de mon abandon. Je m’abandonnais déjà aux livres comme je devais le faire toute ma vie. Lire pour moi, a toujours été m’abandonner aux mots des autres bienfaisants ; lire m’a toujours fait du bien. Beaucoup plus tard, j’ai grandi, j’ai quitté mon enfance, car son enfance on la quitte et la lecture est devenue ma recherche. J’ai découvert le mot thérapeutique. J’ai lu, j’ai écrit , j’ai dit et je le dis toujours : la lecture est thérapeutique. La thérapie de la lecture consiste en cet abandon premier de l’être aux mots bienfaisants de cet autre intime qu’est l’écrivain. J’ai lu beaucoup de choses là-dessus et c’est ainsi que m’est venue l’idée de créer des ateliers de lecture comme autant de temps de partage de ces moments d’abandon aux livres. J’écoute les autres s’abandonner et parfois, je m’abandonne avec eux. Pas toujours, cela dépend. Il n’y a pas de toujours dans les ateliers. Il y a des séquences qui vont qui viennent ponctuées de silences, d’émotions, de tension. Le langage est là. Et c’est avec ce langage, dans ce langage là que je travaille. Notre pâte à modeler.


« Madame, je veux apprendre à lire, » telle est la récurrence de ce que j’entends de ces adultes venus en formation pour s’insérer.. Ils ont entre vingt et cinquante ans, venus d’horizons différents, leurs chagrins sont pluriels et leur culture multiple. On parle d’interculturel . Ils sont douze et les ateliers durent trois heures selon deux séquences d’une heure et demie coupée par une pause de vingt minutes. Pour nous tous c’est très important  car le temps de chaque atelier se découpent ainsi : avant la pause et après la pause. Avant la pause on lit. Après la pause on lit. On lit sans arrêt mais toutefois le paysage n’est pas le même. Avant la pause on lit un même texte en commun, après la pause, on est comme en bibliothèque : on lit chacun son propre livre, on souligne, on copie. Silence phénoménal de celui qui intériorise sa lecture. Ce qui se joue là, entre avant et après la pause c’est la lecture à voix haute et à voix basse.  La lecture à voix haute, ça rassure. On parle tous de la même chose, d’une même histoire. On la résume, on la commente, on la joue même. Nous savons où nous allons, nous marchons au même rythme, dans un paysage commun que j’ai choisi. C’est moi qui choisis le texte, son contenu, sa longueur, sa forme. Je suis le guide de la ballade. Et selon, le jour on me suit plus où moins bien. Nous sommes un groupe. Parfois ça sécurise, parfois ça angoisse. Un groupe c’est compliqué et un groupe qui lit c’est passionnant. C’est une aventure. De mots. Je les fais avancer lettre à lettre, ils enjambent les phrases, butent sur le sens, reprennent leur souffle, écrivent avec leur orthographe tellement blessée que je ne sais qui panser. Ensemble nous réinventons le texte, nous le réécrivons, nous l’imaginons. Nous sommes. Nous travaillons.. Mais après la pause, nous ne travaillons plus. L’ensemble a disparu du texte. Chacun est seul, comme Ambroise au Vè siècle. Seul dans le livre.  C’est le temps si précieux de la lecture silencieuse, de l’intériorisation, de l’identification, du choix car on choisit son livre, son passage. On se choisi soi. On copie, on s’approprie. Et moi, formatrice, à chaque atelier, ma gorge se noue d’émotion devant le fabuleux miracle de leur silence, de leur concentration, de leur attachement aux mots. Faibles lecteurs les appelle-t-on ces stagiaires. Balivernes ! Que signifie ce vocable « faibles ». J’interpelle ce vocable tant me paraît puissante leur lecture dans ce temps privilégié de l’atelier ... Faibles, non !  Ils sont là, présents, forts de persévérance dans l’acte d’apprendre à lire dans leur silence reconstitué et reconstituant, dans leur histoire brisée. Ils ont perdu le temps et veulent le retrouver. Je crois que la lecture est une histoire de temps et de chaos, une histoire de temps retrouvé. Une histoire d’espace aussi. Histoire d’une feuille blanche et de lettres organisées dessus. L’organisation de ceux qui ne savent pas lire n’est pas la même que celle que savent lire. Il y a ceux qui écrivent « maman » et ceux qui écrivent « ma men », il y a ceux qui ont une « maman » entière et ceux qui ont une maman brisée. C’est une question d’histoire. Une question de leur histoire. Et c’est cela qui est à dire pour lire, pour écrire. Ce que je crois, c’est qu’il faut retrouver son histoire pour lire mais qu’il faut lire pour retrouver son histoire. La lecture, c’est l’histoire de notre histoire, collective et individuelle. Des mots qui sans cesse circulent : des mots pour lire et lire des mots pour dire. Toujours les deux sens


(Extrait de Madame, je veux apprendre à lire ! Marie-José Colet Erès 2008)

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

  • : Inventeurs de lectures
  • Inventeurs de lectures
  • : recherches sur la lecture, les ateliers de lectures et partage de livres
  • Contact

Mes publications

telechargement.jpg


 



Recherche