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26 avril 2009 7 26 /04 /avril /2009 08:13

Lecteur prend soin de ce texte

J'ai mis cent douze ans pour l'écrire.

LA NOUVELLE SANS TITRE.

Maupassant, lecture, fracture, cassure.

Maupassant, coeur écorché par l'absence du père.

Maupassant, oeuvres complètes. Le père n'en finit plus de s'écrire, la femme de se perdre, l'enfant de souffrir, le foetus de mourir.

Maupassant, une identité trouée par le chagrin des hommes.

Maupassant, un corps douloureux, une souffrance existentielle qui épelle les jours et les nuits, qui rature vainement leur folie.

Maupassant, une solitude absolue, une âme perdue dans un fiacre ou dans un cimetière, dans une ferme ou dans un château, dans le quotidien éclaboussé de soleil ou dans une nuit sans lune.

Maupassant, ils sont tous là. Héros transis de terreur, hallucinés ou désespérés, ils grelottent, respirent, respirent l'odeur des morts autrefois vivants et chéris. Ils vivent, ils pleurent meurent.

Maupassant, quand malheur rime avec coeur.

Maupassant, quand passion rime avec intuition.

Maupassant, quand détresse rime avec caresse.

Alors ta lecture s'éclaire et tu espères. Tu songes à la nouvelle intitulée "L'enfant". Aujourd'hui, tu la relis et comme hier tu es émue par cette jeune femme qui accueille, la nuit même de ses noces, l'enfant illégitime de son époux alors que la mère de l'enfant, la maîtresse du mari est morte en donnant le jour à l'enfant. L'épouse dit avec simplicité et amour : "Eh bien, nous l'élèverons ce petit."

Une phrase dans ton coeur n'en finit pas de faire écho. Oui, tu le sais, Maupassant c'est enfer et folie qu'il décrit le plus souvent mais pour toi Maupassant se résume à ces mots de l'évidence, porteurs de tout l'amour d monde. "Eh bien, nous l'élèverons ce petit". Un enfant est né, sa mère est morte. Une autre femme lui donne vie. "Eh bien, nous l'élèverons ce petit.

Maupassant, lecture, fracture, cassure.

Maupassant, amour, tendresse, douceur

Maupassant, générosité.

"Eh bien, nous l'élèverons ce petit"

Tu fermes le livre. Malgré l'harmonie des pages lues, tu t'interroges. Pourquoi Maupassant a-t-il  écrit des nouvelles si différentes de contenu ?

"Le père" 1883 et 1887

"L'enfant"  1882 et 1883

Destins curieusement contraires pour une même pulsion de procréation.

Dans la première nouvelle de 1882, le destin de l'enfant sera d'être aimé, choyé, entouré

Dans la seconde nouvelle, le foetus ne deviendra pas enfant. Il sera sauvagement poignardé et la malheureuse mère mourra de sa haine, de sa détresse, de son désespoir, de sa solitude. Elle mourra noyée dans son sang. " Alors exaspérée de haine contre cet embryon inconnu et redoutable..."

Tous ces contraires t'effraient, te paralysent.

"Eh bien, nous l'élèverons ce petit".

"Alors exaspérée de haine contre cette embryon inconnu et redoutable".

Ta lecture te pèse, les mots épais t'oppressent. Ton coeur est gris. Ton âme s'égare. Tu as mal. Tu fermes le livre, tu rêves, tu vagabondes. Tu ouvres un autre livre. Ton regard s'arrête sur des mots de Roland Barthes que tu as soulignés :

"Rien n'existe en dehors du texte sinon un autre texte qu'il incite à imaginer".

Tu restes immobile et songeuse. On te croirait endormie.

Avant même que la seconde phrase ne devienne pensée, tu te lèves et d'un pas décidé tu te diriges vers ta bibliothèque d'où tu extrais sans hésiter trois petites feuilles de musique. Tu tiens entre les mains une nouvelle sans titre que tu as écrite en 1982.(cent ans exactement après Maupassant.)

********

Cela se passait en 1945. Claire avait 24 ans. La guerre était finie mais pour ceux qui avaient traversé la tourmente de ces dernières années, pour ceux qui avaient connu la lourde épaisseur des larmes et des deuils, rien n'était fini parce qu'il fallait continuer. Un nouveau combat commençait pour eux : survivre dignement. Claire était juive. Elle s'était cachée des mois durant pour échapper aux persécutions allemandes. Elle avait en vain supplié sa mère et sa jeune soeur, Judith de la suivre. Sa mère avait refusé de l'écouter, trop certaine de son innocence. Pourquoi les allemands l'arrêteraient-elle ? Pourquoi emmèneraient-ils Judith si jeune encore ? Claire avait insisté. Si seulement, le père avait été vivant, il aurait sans doute pu la convaincre, mais il était mort quelques années auparavant, emporté par une crise d'urémie. Rien ne put avoir raison de l'entêtement de sa mère. Claire partit. Elle ne devait jamais se le pardonner mais elle-même ignorait tout de l'ampleur des déportations. Ce n'est qu'après la guerre que les horreurs s'étalèrent à la une des journaux. Claire n'en parlait jamais. Elle avait trouvé un emploi dans le journal local. Chaque jour, elle venait à son travail, ponctuelle, présente,  toujours efficace, souriante. Elle était

bien au-delà de sa présence, dans une planète où toujours, il faisait nuit. La lune,  elle-même, était endeuillée. Les étoiles n'existaient plus, bannies à tout jamais du ciel par les étoiles jaunes. La guerre était finie mais Claire sentait encore la brûlure de l'insigne pâle qui l'épinglait juive infâme et proscrite. Août 1945. Elle était seule dans un cimetière sans sépulture. Sa mère était morte, son frère aîné avait été fusillé, son fiancé emporté par une pneumonie. Claire était vivante toute entière habitée par la  mort. Elle continuait à travailler, relatant l'amour des autres, dans la rubrique des faits divers. Elle partageait avec une amie, une chambre mansardée. Cette amitié lui était précieuse mais ne la sauvait pas du désespoir. Pourquoi survivrait-elle à tous ceux qu'elle avait si tendrement chéris Que pouvait-elle vivre dans ce monde d'après-guerre alors que seul comptait pour elle l'avant-guerre ?

 Claire s'enlisait lentement dans l'indifférence. Elle n'était même pas chavirée. Elle avait trop souffert pour être terre d'émotions. Les bottes ennemies avaient piétiné sa jeunesse heureuse, son coeur, son avenir, ses illusions. Il ne lui restait plus rien que son corps qu'elle prenait en horreur d'être vivant. Elle voulait le faire mourir mais ne songeait même pas à se suicider ; cela aurait été déjà un choix, une émotion. Elle souhaitait la mort sans la provoquer, elle attendait.

Un jour, en se rendant au travail, Claire, toute à ses rêveries intérieures, bouscula dans une rue, un enfant qui tomba, puis se releva et la regarda. Quelque chose, dans le coeur de Claire, vacilla, quelque chose qui ressemblait à un bourgeon : le désir d'avoir un enfant  qui ne connaîtrait rien de cette souffrance, un enfant à elle, un enfant à aimer qui éclairerait sa nuit. Un enfant à partir duquel tout pourrait recommencer. Un enfant. Le désir imprégna son corps, rendit Claire encore plus belle. Claire resplendissait d'une beauté sombre, profonde comme sa peine. Claire travaillait dans un milieu d'hommes ; pour son enfant, elle voulait un père qui fut aussi beau qu'intelligent, aussi sensible que hardi, aussi tendre que brillant. Claire, patiemment se mit à côtoyer les hommes  comme autant de pères possibles. Le soir, elle en parlait avec son  amie, qui bien que déroutée par la lucide détermination de Claire, pressentait combien un enfant la rattacherait à la vie.

Quelques temps après, Claire aima l'homme qu'elle trouva assez parfait pour être le père de son enfant. Il était marié mais avait su entendre la douleur de Claire. Comme la meilleure amie de Claire, il avait deviné qu'un enfant sauverait d'une mort certaine, cette femme qui s'offrait à lui sans se donner. Un lundi de novembre, peut-être au lendemain de la Toussaint, ils conçurent cet enfant qui naquit au coeur de l'été suivant. Ce fut une fille. Au plus fort de leur passion, ils firent le serment de ne plus jamais se revoir. Leur amour était une péripétie de la guerre. Les années passèrent. Deux exactement. Claire rencontra un homme plus âgé qu'elle. Elle retrouva le bonheur. Sa fille eût un nom, eût un père.

Le temps s'écoula. L'enfant de Claire devint une belle adolescente puis une femme. Parfois Claire la regardait. La fille ressemblait au père, même pli sensuel sous les yeux, même regard grand ouvert sur le monde, même bouche volontaire. Le blé avait repoussé. L'homme et l'enfant avait triomphé du joug mortifère des nazis.

Claire vivait.

********

Tu lis cette nouvelle. Ta lecture erre de Claire à Maupassant. Dans la clarté du jour présent, tu entends soudain : " Eh bien, nous l'élèverons cette  petite".

Tu demeures douloureusement éblouie par l'étonnante vérité de l'écriture de Maupassant et par l'écho de ta lecture. L'un et l'autre, dans le mouvement de l'émotion, dans l'éternelle humanité vécue, racontée, transmise, révélée ont tressé un lien entre 1882,1945,1982,1994

.

Tu le sais maintenant, de l'autre côté du temps, la nouvelle sans titre se nomme :

"L'enfant"

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Published by Marie-José Colet - dans Mon noyau de nuit et de lumière
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commentaires

ton plus grand fan 26/04/2009 16:38

Très bien,très beau, très triste.

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